AU ROY.

Sire, estant milord de North arryvé en ceste ville de Londres, le Ve

du présent, il y a séjourné le VIe, et est allé, le VIIe, trouver la

Royne, sa Mestresse, à Hamptoncourt, où j'ay aussytost envoyé pour

sçavoyr en quelle disposition resteroit la dicte Dame, et ceulx de son

conseil, après qu'il aura faict son rapport. Il est encores là, et

croy que bientost il me viendra visiter, dont, de ce que je pourray

noter de ses propos, et de ce qui me sera rapporté de ceulx qu'il aura

tenus à la court, je ne fauldray de vous en mander incontinent toute

la particullarité. Aulcuns de ces cappitaynes, qui estoient allez en

Hollande avec le vidame de Chartres, voyantz qu'il passoit oultre en

Hambourg, et qu'il dellibéroit d'aller vivre, comme gentilhomme privé,

auprès du comte Palatin, sans s'entremettre trop avant de ceste

guerre, s'en sont retournez icy, et font semblant de vouloir passer à

la Rochelle.

Ceste princesse a bien mandé, ces jours icy, toutz ses officiers de la

marine pour luy venir rendre compte des frays qu'ilz avoient faict,

ceste année, pour l'apprest de ses navyres, et a révoqué toutz

mandementz et commissions, à celle fin de n'y employer rien plus que

l'ordinayre accoustumé à la garde et entretènement d'iceulx dans le

hâvre, jusques à ce qu'elle y ayt aultrement ordonné, mais elle a

commandé de les tenir en estat, pour estre prestz à ung soubdein

mandement.

Et m'a l'on adverty qu'il y a une secrette dellibération de les mettre

en mer, et de dresser un gros armement, à ce prochain printemps, si,

d'avanture, la guerre continue en France, bien que, ayant envoyé fère

par le Sr de Vassal une gracieuse négociation avec le Sr de Walsingam

sur la continuation de l'amityé et de la bonne intelligence d'entre

ces deux royaulmes, il m'a mandé, après plusieurs honnestetés de celle

dévotion qu'il dict avoyr plus grande vers vostre service et vostre

couronne, après celle d'Angleterre, que à nulle aultre de la

Chrestienté, qu'il s'employeroit de toute son affection à nourrir et

fomanter par deçà, tant qu'il pourroit, ceste bonne amityé, et

divertyr toutes occasions d'altération d'entre Voz Majestez; mais

qu'il vous supplioyt et adjuroit, au nom de Dieu, de commencer, en

l'endroict de voz subjectz, d'establyr, par tout le reste de la

Chrestienté, une bonne paix, sellon qu'il estoit plus en vostre main

de le pouvoir fère qu'en celle de toutz les aultres princes chrestiens

ensemble; et que ne voulussiez mespriser en cella ny le conseil

honneste ny les admonitions cordiales que la Royne, sa Mestresse, et

les princes d'Allemaigne vous en faisoient: car vous ne le pourriez

rejetter sans vous nuyre beaucoup à vous et les offancer grandement à

eulx, et les bander toutz entièrement contre voz entreprinses; et

qu'il sçavoit bien que, s'il vous playsoit octroyer quelques lieux de

refuge pour seureté à ceulx de vos subjectz qui sont en armes, et en

iceulx l'exercisse de leur religion, que la paix estoit faicte; et

qu'il avoit naguyères receu des lettres de Mr de La Noue qui ne

portoient en elles que le tesmoignage d'ung vray subject et serviteur.

Sur quoy, depuis, je luy ay mandé qu'il ne doubtât nullement de vostre

bonne intention, et de vostre desir à la paix, mais qu'il admonestât

ceulx de voz subjectz, qui estoient opinyastres, de se contanter des

honnestes condicions avec lesquelles vous la leur pourriez donner. Et

ay envoyé exorter le sire Bobineau, agent de la Rochelle, de ne

vouloir tromper ses citoyens soubz une feincte espérance de secours

d'Angleterre, car je luy obligeois ma vye que ceste princesse ne luy

en bailleroit nullement, ny mesmes, quand ilz luy consigneroient leur

vye entre ses mains, (ce que je m'assurois que, pour leur fidellité et

pour la recordation des anticques offances qu'ilz avoient faictes aulx

Angloys, avec l'exemple du Hâvre de Grâce, ilz ne le feroient jamays),

elle ne la voudroit pas accepter; et que, si ceulx cy monstroient au

dict Bobineau quelque disposition, en apparance, de faveur pour les

dictz de la Rochelle, que ce n'estoit que pour maintenir la division

et fère durer les troubles en France, d'où proviendroit, à la fin, la

ruyne de ses dictz citoyens et de leur ville, s'ilz ne se remettoient

bientost en l'obéyssance et bonne grâce de Vostre Majesté.

Sur quoy il m'a mandé, depuis, qu'il me remercyoit de mon

advertissement, et qu'il cognoissoit qu'il estoit véritable, dont

m'assuroit avoyr incontinent escript à ses dictz citoyens d'entendre

incontinent à la paix, et d'accepter les condicions que Vostre Majesté

leur voudroit offrir, pourveu qu'ilz vissent de la seureté pour leurs

vyes, et qu'ilz puissent obtenir quelque exercisse de leur religyon

pour leurs consciences.

Il y a ung gentilhomme de Normandye, nommé Des Troyspierres, qui est

depuis huict jours passé en ce royaulme. Il semble qu'il a crainct

que, à cause de ceste praticque du Hâvre, l'on ne voulût courre sus à

ceulx de sa religyon, dont est venu à refuge par deçà.

Je continueray, Sire, aultant qu'il me sera possible, de veiller icy,

et d'y estre soigneux de vostre service; mais le deffault de santé et

mes aultres nécessitez me contreignent de vous supplyer très

humblement pour mon congé, et en presser fort instamment Vostre

Majesté. Sur ce, etc.

Ce XIIe jour de décembre 1574.

Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de la Motte Fénélon, Tome Sixième Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 155 / 273 题