MÉMOIRE AU ROY.

Sire, après que Mr de Méru m'a heu fort volontiers escouté,

sur tout ce que je luy ay voulu dire, conforme au postille de

la lettre de Vostre Majesté, du Xe du passé, et suyvant ce

que la Royne, vostre mère, m'en avoit mandé par le Sr de

Vassal, avec plusieurs remonstrances que je luy ai faictes, de

moy mesmes, de ne vouloir, ny luy ni ses frères, gaster une

cause qu'ilz réputoient si bonne et juste comme la leur, et ne

provoquer, en ce temps, l'indignation de Vostre Majesté, ny

celle à jamays de la couronne de France, de laquelle eulx et

feu Mr le connestable, leur père, et leurs prédécesseurs

avoient mis peyne, jusques icy, de bien mériter d'icelle; et

elle les avoyt plus obligés que nulz gentilzhommes du

royaulme, dont luy monstreroient maintenant une horrible

ingratitude, et la provoqueroient, durant tout vostre règne et

de voz enfantz, et quiconque y vînt à régner après vous, à une

très juste indignation contre eulx, pour les avoyr et toutz

les leurs à l'advenir très suspectz, et ne cesser qu'elle n'en

ait exterminé la race, s'ilz suyvoient le chemin qu'ilz

avoient commancé;

Et pourtant qu'il voulût embrasser l'honneste moyen qui luy

estoit offert de pouvoir conserver, pour luy et ses frères,

vostre bonne grâce, et maintenyr la mayson de Montmorency en

l'honnorable degré qu'elle a esté jusques icy, et de pouvoir

encores un jour recueillir à soy la succession d'icelle, et

celle de son beau père, et, possible encores, l'estat que son

dict beau père tient, s'il sçavoit bien uzer de la présente

occasion; oultre que ce, en quoy il avoit à s'employer

maintenant, non seulement luy éviteroit les dommages et

dangers, et luy apporteroit les utillitez que je luy

déduysois, mais luy acquerroit ung non petit mérite envers

Dieu, et une grande faveur de Vostre Majesté, et une très

grande louange par toute la France; et qu'il pouvoit espérer

que sa dilligence et ses bons offices en cest endroict

auroient tant d'heur qu'ilz nous produyroient une bonne et

desirée paix, sellon que je luy jurois, devant Dieu, que tout

ce qu'il vous avoit pleu me fère sentir et cognoistre de voz

intentions estoit entièrement dressé à la paix et repos de voz

subjectz; et qu'il pesât bien que luy ny ses frères ne

pouvoient comparoistre en ceste guerre, parce qu'ilz

n'estoient de la nouvelle religyon, sinon comme purs rebelles,

et qu'ilz ne se donneroient la garde que les dictz de la

nouvelle religyon auroient accepté l'accommodement que Vostre

Majesté leur vouloit fère, et que luy et les siens

demeureroient dehors, délayssés de toutz les Françoys et

nullement soubstenus d'aulcun prince, ny estat estranger, et

que la fin ne leur en seroit que honteuse et pleyne de

confusion, et d'une grande ruyne de leurs biens, de leurs vyes

et de leur honneur, à jamays.

Il m'a respondu, en une certeyne façon, qu'il est venu à

conclurre tout au contrayre de son narré, car m'a parlé en

homme fort malcontant et tout oultré de courroux et de dheuil,

de ce que son frère aysné et son beau père estoient trop long

temps détenus prisonnyers, sans qu'on examinât leur cause, et

de ce que, contre la promesse que Vostre Majesté avoit faicte

à Mr de Dampville à Turin, l'on s'estoit efforcé de luy fère

depuis son procès à Lyon, et l'avoit on contrainct, maugré

luy, de prendre le party où il estoit à présent;

Et pour le regard sien, du dict Sr de Méru, qu'on sçavoit

assés qu'il ne s'estoit absenté pour offance qu'il eût faicte,

ains pour éviter l'orage qu'il voyoit concité contre ceulx de

sa mayson; et s'estoit retiré en Allemaigne, et depuis, pour

ne donner souspeçon, passé icy, où il s'estoit comporté en bon

et loyal subject de Vostre Majesté, et néantmoins ses biens

estoient meintenant saysis, et deffanse faicte de luy apporter

de l'argent par deçà.

Ce qui les menoit, avec l'impression qu'on leur donnoit

d'ailleurs que leur ruyne estoit desjà jurée, à ung si extrême

désespoir que force leur estoit de chercher des remèdes pour

ne périr du tout, soubz la violence de ceulx qui bandoient

ainsy vostre authorité contre eulx; et que, sentans leur cause

bonne et juste, et eulx munis de bonne conscience envers Dieu

et Vostre Majesté, ilz dellibéroient de n'obmettre ung de

toutz les moyens, dont ilz se pourroient prévaloyr, pour

repousser plus courageusement ceste injure, que ceulx qui la

leur procuroient, et qui les vouloient opprimer, ne pensoient

qu'ilz le peussent fère;

Adjouxtant plusieurs choses, de particullier, de luy et de ses

frères, et plusieurs aultres, de général, du Royaulme, qui

seroient par trop longues icy.

Néantmoins le pressant de restreindre en brief ce que j'auroys

à vous fère entendre de sa dellibération, il m'a dict, et

encores, après y avoyr mieulx pensé, m'a mandé qu'il supplioyt

très humblement Vostre Majesté et la Royne, vostre mère, de le

vouloir tenir pour vostre très obéyssant et très fidelle

serviteur, et que ce qu'il vous plerroit luy commander, pour

paix ou pour guerre, qu'il seroit tout prest de très

humblement y obéyr;

Que ses frères et luy ne desirent pas tant leur propre vye

comme la bonne grâce de Vostre Majesté et la paix de vostre

royaulme; que très volontiers, s'il se sentoit avoyr quelque

moyen d'induyre voz subjectz à la dicte paix, ou bien de

divertyr les forces estrangères qui se pourroient apprester de

venir en France, qu'il le feroit, mais qu'il pouvoit si peu

en l'ung ny en l'autre, estant mesmement si loing qu'il ne

sçauroit par où y commencer;

Que Mr Dampville estoit là, beaucoup plus près, à quy Vostre

Majesté en pourroit fère parler, et que, si estimiez que ceulx

de sa mayson peussent aulcunement servir à ces deux choses, ou

à quelque autre de vostre intention, qu'à son adviz Mr de

Montmorency estoit le plus capable de toutz, plein de

persuasion et de conseil, et qui avoit son desir du tout à la

paix et à l'establissement de voz affères, et que, s'il vous

playsoit le fère parler à Mr de Dampville, sellon que vous le

cognessiez homme entier et de grande sincérité, et aviez mille

expériences et mille bonnes cautions de luy, il s'assuroit

qu'il vous serviroit droictement et sincèrement, et avec

honneur et conscience;

Qu'il adjuroit la bonté et clémence de Vostre Majesté et de la

Royne, vostre mère, de vouloir fère examiner par la règle de

justice, devant les payrs de France, la cause du dict Sr de

Montmorency et de Mr le maréchal de Cossé, et s'ilz estoient

trouvez coupables, que luy mesmes les réputoit dignes de mort,

voyre la plus cruelle que nulz aultres subjectz de la terre;

mais, s'ilz estoient innocentz, qu'il vous supplioyt, au nom

de Dieu, de les remettre en liberté;

Que s'il vous playsoit de disposer des estats de ses deux

frères et de son beau père, et du sien, et mesmes prendre de

leur bien, si pensiez qu'ilz en eussent trop, et leur

commander de demeurer comme privez gentilzhommes en leurs

maysons, sans se mesler de rien, ou bien de vuyder le

royaulme, qu'ilz seroient prestz d'obéyr à tout ce qu'il vous

plerroit leur commander.

Et c'est en substance tout ce que j'ay peu tirer de luy.

Le cappitayne La Porte m'est venu dire qu'il juroit à Dieu de

n'avoyr jamays pensé qu'à estre très obéyssant et très fidelle

subject et serviteur de Vostre Majesté, et qu'il ne s'estoit

absenté pour chose qu'il eût jamays dicte ny faicte au

contrayre; mais, parce qu'il avoit esté cherché et suivy pour

le fère prisonnyer, aussytost que Mr de Montmorency fût prins,

il avoit bien voulu sortir hors du royaulme, non que très

volontiers il ne fût allé présenter sa vye pour servir à la

liberté de Mr de Montmorency, mais qu'il voyoit bien qu'on ne

le vouloit que tourmenter et questionner, pour tirer, par

violence, quelque déposition de luy, pour nuyre au dict

seigneur, dont estoit résolu de ne retourner jamays en France

qu'il ne fût hors de prison.

Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de la Motte Fénélon, Tome Sixième Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 153 / 273 题