AU ROY.

Sire, je supplye très humblement la Royne, vostre mère, de se vouloir

souvenir comme, dès qu'il fut sceu par deçà que le retour de Vostre

Majesté en France estoit par l'Italye, je luy donnay advis que les

entreméteurs de ceulx de la nouvelle religyon, se deffiantz de pouvoir

obtenir telles condicions de paix comme ilz desiroient, s'estoient mis

à dellibérer de la continuation de la guerre, et, entre aultres

choses, de surprendre des places en Picardye et Normandye, le long de

la mer; et desjà ilz faysoient estat d'en emporter quelques unes, dont

estimois estre besoing qu'on renforçât les garnisons de Callays, de

Bouloigne, de Dieppe, du Hâvre et de Cherbourg, et qu'on advertît les

gouverneurs d'estre vigilantz à la garde de ces cinq villes, et

touchoys encore quelques mots de Brouage; dont, à peu de jours de là,

je fus infinyement ayse que Sa Majesté m'escripvît qu'elle avoit très

bien pourveu, non seulement à ces cinq places, mais à toutes les

aultres le long de la mer, jusques à Bourdeaulx. Qui pense, Sire, que

ceste sienne dilligence d'allors a servi beaucoup maintenant contre la

praticque, qu'on dict qui s'est descouverte du Hâvre de Grâce, de

quoy je loue et remercye Dieu de tout mon cueur.

Néantmoins je retourne advertyr Vostre Majesté qu'il est expédient de

refraychir, de rechef, ce mesmes advertissement aulx mêmes

gouverneurs, et renforcer leurs garnisons, tant pour la conservation

de leurs places, et pour ne laysser occasion quelconque à ceulx de

dehors d'y entreprendre, que pour garder que, au dedans du pays, ne se

face aulcun mouvement; car voicy, Sire, ce que l'ung de ceulx, que

j'ay mis après à observer les ministres, m'a rapporté, que aulcuns

d'eulx se sont desbouchez de dire que Vostre Majesté seroit bientost

travaillé de plus d'endroictz qu'elle ne pensoit; et qu'ilz avoient de

leurs amys, gens de bonne mayson, et aultres, en Picardye, qui, du

premier jour, se déclareroient ouvertement pour eulx, et que les

restes de Normandye, qui n'estoient encores toutes mortes, ne

manqueroient pas de leur costé, et, possible, de telz d'où l'on

n'avoit encores ouy parler; et que ce ne seroit, sans qu'ilz se

fissent maystres de quelque bonne place d'importance, où ilz

pourroient recevoyr le secours, car c'estoit de quoy ilz se debvoient

principallement efforcer, pour induyre les Angloix de favorizer leurs

entreprinses. Et disoient davantage qu'il estoit résolu qu'on

tiendroit ung bon nombre des navyres de guerre angloix, et de ceulx de

Hollande, en Brouage, et qu'on recepvroit leurs gens dans le fort,

affin qu'ilz se peussent tenir plus assurez de leurs vaysseaulx; et

que les mesmes ministres avoient remonstré à ceste princesse, qu'en la

présente occasion, où elle voyoit bien qu'il y alloit de l'entière

extermination, ou de l'establissement, pour jamays, de sa religyon, et

le semblable de l'estat de sa couronne, elle ne debvoit refuzer d'y

mettre, à bon escient, la main, et se préparer à quelque belle

entreprinse par dellà, comme de s'impatronir de quelque bonne place,

et la bien pourvoyr, ou bien envoyer joindre ses forces à celles

qu'elle y verroit bientost en campaigne; car pouvoit considérer que

les vostres seroient bien fort retardées en Languedoc, et beaucoup

diminuées, avant que Nymes et Montaulban, après les aultres moindres

places, fussent prinses; et que la Rochelle, si vouliés entreprendre

de la forcer, vous ruyneroit plus d'hommes et vous consommeroit plus

d'argent et de monitions de guerre, que n'avoit faict l'aultre foys;

et que la trouveriez, à ceste heure, plus imprenable que ne fîtes au

premier siège, parce qu'ilz avoient mieulx pourveu de garder les

advantages de la mer, qu'ilz n'avoient eu, lors, ny le temps, ny le

moyen de le fère; et quand la dicte Dame n'en debvroit rapporter

aultre prouffict que d'entretenir la guerre par dellà, et garder

qu'elle ne passât, icy, en son royaulme, et ne laysser succomber, du

tout, sa religyon, ce luy seroit ung très grand bien et une réputation

immortelle.

Sur quoy, Sire, je retourne supplier très humblement Vostre Majesté de

pourvoir à ces deux coings, de Picardye et Normandye, qui regardent

ceste mer, et commander de fère quelque effort à reprendre Brouage,

pendant qu'il n'est encores ny si bien fortiffié, ny si bien muny, ny

en telle deffance, comme l'on prétend bientost de le mettre. Qui ay

opinyon que c'est la plus salutayre entreprinse qui se pourroit fère

du costé de la Guyenne; bien que je ne pense pas que, désormays, ceste

princesse se laysse aller à toutes les persuasions des dictz

ministres, et que mesmes nous leur pourrons rabattre une bonne partye

de leurs plus aspres dellibérations, si renvoyés aulcunement bien

satisfaict son milord de North, sellon que je l'ay remise, et les plus

authorisez de son conseil, en trein de renouveller et confirmer très

estroictement la ligue avec Vostre Majesté. Et ay convié iceulx

seigneurs du conseil à disner, le jour de St Martin, en mon logys,

pour y fère la conjouyssance de l'heureux retour de Vostre Majesté, et

pour aultres bons effectz; qui m'ont toutz promis d'y venir

volontiers, ayant bien voulu cependant toucher à aulcuns d'eulx que

Vostre Majesté sentiroit grandement ceste trame qu'on avoit menée sur

le Hâvre, laquelle on disoit procéder en partie de deçà, ce qu'ilz

m'ont aussytost très fermement contredict, et qu'elle n'en venoit

nullement. A tout le moins me vouloient ilz, et mesmement le comte de

Lestre, assurer, à peyne de reproche, et d'estre estymé, luy, le plus

infâme et desloyal gentilhomme qui vive, si la Royne, sa Mestresse, ny

pas ung de son conseil, ny de sa court, ny mesmes ung seul angloix, y

participoit; car, pour ceste heure, leurs dellibérations ne tendoient

à rien de semblable. Le Sr de Sueneguen, agent du Roy d'Espaigne,

voyant que le voyage de Me Wilson s'alloit retardant, et

réfroidissant, de jour à aultre, a faict semblant qu'il avoit obtenu

congé du grand commandeur de Castille pour se retirer, dont est allé à

Ampthoncourt se licencier de ceste princesse, en espérance qu'elle le

prieroit de demeurer. Je ne sçay ce qu'elle fera; tant y a qu'il m'est

venu dire adieu, avant d'aller au dict Ampthoncourt, comme pour

publier davantage sa retraicte. Sur ce, etc.

Ce VIIIe jour de novembre 1574.

Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de la Motte Fénélon, Tome Sixième Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 136 / 273 题