AU ROY.

Sire, j'ay esté, le XXVIe de ce moys, à Hamptoncourt, où, d'arrivée,

la Royne d'Angleterre m'a bien donné à cognoistre, assez ouvertement,

et avec ung peu d'apparat non accoustumé de magnificence et de

grandeur, devant la pluspart des siens, en sa salle de présence,

qu'elle ne pouvoit interpréter à nul signe de vostre bonne volonté

vers elle que, depuis vostre retour, elle n'avoit eu une seule

nouvelle, ny une lettre, ny mesmes une recommandation, de Vostre

Majesté, comme si teniez en fort petit compte son amityé. Mais, après

que je l'ay eue fort cordiallement saluée de vostre part, et que je

luy ay heu présenté vostre lettre, et desduict l'occasion de ce

retardement, sur voz très grandes occupations, avec d'aultres choses,

que j'ay estimé bien à propos de luy dire, de vostre bonne disposition

vers elle; elle a, tout aussytost, sans bouger du lieu, et devant le

mesmes concours des siens, changé de façon; et, d'ung visage fort

riant, et d'une contenance bien fort joyeuse, m'a exprimé l'ayse,

qu'elle sentoit en son cueur, de vous voyr entrer en ce bon chemin

d'amityé et de bonne intelligence avec elle.

Et, encor qu'elle se soit eslargye à me déclarer là dessus, sellon

que, de propos en propos, je l'y ay attirée, comme l'on l'avoit volue

intimider de beaucoup d'entreprinses qu'on luy avoit dict que vous

aviez contre elle, tant par les promesses, à quoy l'on vous y avoit

obligé, passant par l'Italye, à cause de sa religyon, que par la

perpétuelle instigation qu'on vous y donnoit maintenant en France, à

cause de la Royne d'Escosse; ainsy qu'aulcuns se vantoient, sellon

qu'on le luy avoit rapporté, qu'ilz vengeroient, à ce coup, le tort

qu'elle luy avoit faict de la détenir par deçà; elle néantmoins m'a

déclaré qu'elle s'arresteroit à ce que vous luy diriez et luy

promettriez, et ne recevroit impression aulcune qui peût estre

contrayre à cella, sinon qu'elle vît bien que la vérité de voz paroles

fût convaincue par l'effaict de voz œuvres; ce qu'elle ne vouloit

présumer, pour rien du monde, pouvoir jamays procéder d'ung prince si

excellemment qualifyé en toute preuve de vertu comme vous; et qu'il

n'y avoit pas deux heures, sçachant que je debvois venir, qu'elle

avoit reveu le dernier traicté de ligue d'entre le feu Roy, vostre

frère, et elle, et que, par l'ordre d'icelluy, vous debviez parler le

premier; dont en la forme que vous commanceriez, elle vous

respondroit, et, si vous monstriez d'avoyr en estime l'intelligence

d'elle et de son royaulme, elle se mettroit en debvoir d'honnorer

beaucoup la vostre, et celle de vostre couronne; et prioit Dieu qu'il

vous mît au cueur de vous fère aultant aymer comme il vous avoit donné

de quoy fère beaucoup priser et estimer vostre amityé, me voulant bien

dire, touchant la bonne lettre que luy aviez escripte, qu'elle la

tiendroit bien fort précieuse comme estant la première marque de

vostre bonne démonstration vers elle, et qu'elle dellibéroit de se

mettre en pareille bonne disposition vers vous, et y persévérer aussy

constamment qu'elle avoit faict vers le feu Roy, vostre frère, pourveu

que, comme luy, vous ne vous en départissiez; adjouxtant tout bas, et

me l'est venu dire, quasy en l'oreille, qu'il la failloit prendre

présentement, car, si l'occasion se passoit, elle seroit, comme la

mesmes occasion, qui ne se laysseroit jamays prendre puis après, et

que je creusse qu'elle estoit très instamment et sans intermission

recherchée, avec de grandz advantages, d'ailleurs; dont verroit comme,

de l'ung costé et de l'autre, les choses procèderoient pour elle et

son estat, car c'estoit la règle par où elle se vouloit gouverner; et

remercyoit Dieu qu'elle se trouvoit pourveue, pour tout évènement de

paix ou de guerre qui pourroit arriver.

Et m'a encores là dessus, et sur aulcunes aultres particullaritez,

qu'elle dict avoyr entendues de vostre court, faict ung plus ample

discours, auquel il seroit trop long de mettre, icy, ce que je luy ay

respondu; dont suffira que je vous dye, Sire, qu'elle a monstré de

demeurer de ma réplicque beaucoup satisfaicte, et pleyne de toute

bonne espérance. Et m'a confirmé, avec grande expression, que, si vous

luy faictes bientost voyr quelque effect bien fondé de vostre amityé

vers elle, que vous pourrez fère entier et perpétuel estat de la

sienne vers vous.

Puis, sur ce que je luy ay touché de celle bonne intention que vous

avez vers ceulx de voz subjectz qui s'estoient eslevez, et, s'ilz se

monstroient tels comme ilz debvoient envers vous, que vous dellibériez

d'estre entièrement tel vers eulx comme ilz le sçauroient desirer,

elle m'a respondu que vous aviez peu cognoistre par son ambassadeur,

et le cognoistriés davantage par milord de North, qu'elle ne desiroit

nullement ny le mal ny le trouble de vostre royaulme, et qu'elle

prioit Dieu que vous peussiez bien prendre le conseil de ceulx qui

droictement desiroient le bien de vostre grandeur, et l'establissement

de voz affères; en quoy, encor que ce fût ung poinct bien fort

enveloppé d'aultres apparances persuasives, qui avoient tant de

vraysemblable qu'à peyne permettoient elles qu'on les peût discerner

du vray mesmes, si espéroit elle que l'expérience, que vous aviez du

passé, conjoincte avec vostre vertu et prudence, vous y feroient voyr

plus cler que n'avoit jamays faict le feu Roy, vostre frère; duquel le

règne, par faulte de cella, n'avoit esté, pour luy et pour vous, et

pour la Royne vostre mère, et pour toutz ceulx de vostre couronne, et

encores pour les plus vaillantz et les meilleurs de vostre royaulme,

qu'ung perpétuel tourment, ny qu'une mort et une incomparable ruyne de

tout vostre estat; m'enchargeant bien fort de vous supplier très

affectueusement, de sa part, que vous y voulussiez approcher l'œil

de bien près: ce que non seulement je luy ay promis que je ferois,

ains luy ay bien fort gratiffyé, en vostre nom, son bon conseil et sa

bonne volonté.

Mais, quand je suis venu à la prier, de vostre part, qu'elle voulût

octroyer passeport à ung des miens, pour porter à la Royne d'Escosse,

et puis, au Prince d'Escosse, son filz, et au comte de Morthon, des

lettres que Vostre Majesté leur escripvoit, elle s'est incontinent

esmeue: et m'a dict que vous la debviez tenir à elle, pour beaucoup de

respectz qui ne vous estoient pas incognus, en trop meilleur compte

que la Royne d'Escosse, laquelle, quand bien se trouveroit régner en

ceste isle, ne vous y seroit jamays si bonne amye, ny n'auroit en tant

d'affection la conservation de vostre grandeur, comme elle avoit; qui

sentiriés mieulx cella, quand il playroit à Dieu y ordonner de la

mutation, et qu'elle s'assuroit que, lors, vous regretteriez amèrement

la Royne Elizabeth.

Et m'a récapitulé aulcunes de ces mesmes choses qu'elle m'avoit dict

qu'on l'avoit menacé, de cest endroict; mais je luy ay réplicqué que

Vostre Majesté n'avait peu fère de moins, sur les instances de

l'ambassadeur d'Escoce, et sur les remonstrances, qu'il vous avoit

faictes, des très anciennes et très estroictes obligations d'entre les

princes et les couronnes de France et d'Escosse, que d'uzer de cest

honneste compliment de lettres vers ceste pouvre princesse, qui estoit

vostre belle seur, vostre parante et vostre principalle allyée, de

laquelle vous ne debviez, ny vouliés aulcunement impugner les droictz,

et pareillement vers le Prince, son filz, et vers les seigneurs du

païs, qui estoient toutz voz confédérés; et qu'en cella, vous n'aviez

voulu fère sinon aultant que m'aviez commandé de luy en communicquer,

ce qu'elle debvoit interpréter en meilleure part que toutes les

aultres impostures qu'on luy avoit rapportées, et ne debvoit différer

l'octroy de passeport que luy demandiez; en quoy, s'il luy playsoit

bailler ung adjoinct à celluy que j'envoyerois, affin qu'elle demeurât

sans escrupulle, je m'assuroys que Vostre Majesté en seroit très

contante.

Là dessus, la dicte Dame s'est ung peu modérée, et m'a prié que je luy

donnasse ung peu de temps pour en communicquer à son conseil, et que,

bientost après, elle m'y feroit responce. Et m'ayant, sur deux aultres

poinctz que je luy ay remonstrez, touchant le peu de justice que voz

subjectz trouvoient par deçà, et touchant la faulce monoye qu'on

battoit en ceste ville, assez faict cognoistre qu'elle vous vouloit

beaucoup satisfère, elle m'a bien fort gracieusement licencyé. Et sur

ce, etc.

Ce XXIXe jour d'octobre 1574.

Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de la Motte Fénélon, Tome Sixième Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 132 / 273 题