AU ROY.

Sire, par ung des gens de l'ambassadeur d'Angleterre, lequel est

arryvé icy, le Xe de ce moys, qui est le second courrier qu'il a

dépesché à la Royne, sa Mestresse, depuis vostre retour, il l'a

advertye comme Vostre Majesté, s'estant expédiée de ses plus pressans

affères à Lyon, elle s'acheminoit maintenant à Reyms, pour y fère

bientost son sacre et couronnement. De quoy la dicte Dame a estimé

qu'elle avoit très bien faict d'avoyr desjà dépesché milord de North

pour vous aller saluer de par elle, et estre l'une des premières qui

honnoreront et se conjouyront de vostre heureux advènement à la

couronne. Et par mesme moyen luy a escript que les depputés de ceulx,

qui se sont eslevez en Languedoc et Daulfiné, n'ayantz peu obtenir, ny

par leur requeste ny par l'intercession des agentz des princes

d'Allemaigne, aulcun exercice de leur religyon, ilz s'estoient

retirez, et les dictz agentz départis avec plus d'opinyon, les ungs et

les aultres, de la guerre que d'espérance de la paix; et que Vostre

Majesté avoit donné charge de parachever ceste guerre à Mr de Savoye,

comme pour le déclarer desjà, et l'introduyre par là, à estre

cappitaine général de la ligue qu'on présumoit estre entièrement

conclue entre le Pape et Vostre Majesté et le Roy d'Espaigne, avec les

aultres princes catholicques, contre les Protestantz et contre leur

religyon.

Sur lequel advertissement, Sire, la dicte Dame et ceulx d'auprès

d'elle se sont de nouveau restreinctz en conseil avec les principaulx

personnages de ce royaulme, et ont contremandé les agentz, qui

estoient desjà partis, des dictz princes protestantz pour, de rechef,

entrer en conférence avec eulx; mais je ne sçay encores s'ilz ont rien

changé de leurs précédentes dellibérations. Tant y a qu'ung de ce

conseil m'a mandé qu'ilz s'ébahyssoient toutz comme, à l'apétit de

troys centz mille escuz qu'on vous avoit offert de prest en Italye,

vous vous estiez layssé persuader à la continuation de ceste guerre,

laquelle vous ruyneroit de plus de vingt millions, et vous mettroit,

possible, en danger de ne pouvoir jamays heureusement jouyr

l'amplytude de vostre beau royaulme. A quoy je luy ay respondu que je

n'avoys rien entendu des dictz troys centz mille escus, et n'en

croyois rien, parce que vous n'estiés prince pour vous mouvoir de

cella; et qu'indubitablement vous vouliés la paix, et entendiés de la

donner, avec honnestes et raysonnables condicions, à voz subjectz,

mais que nul, soubz le ciel, sçavoit mieulx que vous et la Royne,

vostre mère, comme vous la leur debviez octroyer, et de quelle façon

elle pouvoit estre utille à vostre royaulme; qui vouliez, comment que

ce fût, comme chose très juste et très légytime, demeurer Roy et

Mestre, et surmonter toutes les désobéyssances et violentes

contradictions qu'on atempteroit contre vostre authorité, et ne

souffrir uzurper aulcune loy par voz subjectz, sinon celle qu'ilz

prendroient de vous, qui rechercheriés tousjours, aultant que vous

pourriez, leur solagement et le repoz de leurs consciences; et qu'ilz

ne debvoient vous presser de chose qui ne vous semblât loysible, et

qui ne vous fût à playsir de la leur concéder.

Et, depuis cella, l'on m'a voulu fère croyre que la dicte Dame avoit

passé oultre à se joindre formellement à la ligue, et à s'obliger aulx

chapitres d'icelle, pour la contribution et secours, avec les dictz

princes protestantz, et avec les dictz eslevez, de France et de

Flandres; mais je ne puis ny veulx croyre que, jusques à ce qu'elle

ayt entendu comme Vostre Majesté aura receu sa dernière ambassade, et

comme il vous plerra uzer vers elle, qu'elle s'oblige à nulle nouvelle

ligue, ny qu'elle conclue rien qui puisse directement tourner à vostre

préjudice: car j'ay parolle et promesse fort expresse d'elle, et qui

m'a semblé partir de son cueur, qu'elle ne le fera nullement. Vray est

que je me crains assez qu'on l'ayt persuadée de fermer les yeulx sur

les secretz moyenz que les susdictz agentz et les ministres, et

aultres plus aspres suppostz de la nouvelle religyon, s'efforcent

d'inventer, toutz les jours, pour cuyder maintenir et fortiffier

davantage leur cause, ainsy comme, de ceste nouvelle forge d'escuz,

dont j'ay cy devant escript, laquelle ilz poursuivent tousjours; et

les espèces en sont si belles, sellon qu'ung homme de bien, qui en a

veu, me l'a rapporté, et si parfaictement bien faictes au molinet,

qu'il ne s'y peut cognoistre, ny au son, ny au poix, ny à la touche,

rien de différent d'avecques les bons; et qu'il en est desjà allé, ce

m'a il assuré, ung bon nombre en Hembourg, de toutes les dictes

espèces, et nomméement cinquante mille, du coing de Vostre Majesté;

dont je fay extrême dilligence d'en recouvrer ung des dictz escuz

pour le vous fère voyr, et pour, avec telle monstre, me pleindre

infinyement à ceste princesse de la tollérance d'une si grande

faulceté.

Cependant elle travaille, aultant qu'elle peut, de se remettre en bons

termes avec le Roy d'Espaigne, et d'establir ung bien assuré commerce

entre leurs subjectz, ayant, dimanche dernier, licencyé ung des

commissayres des Pays Bas; qui s'en est retourné fort satisfaict de

l'accomplissement de leur commission, et du payement, que les Angloix

ont desjà bien advancé de fournir, de la somme de soixante quinze

mille escuz, pour la récompense des prinses faictes sur les subjectz

du Roy d'Espaigne. Et l'autre commissayre plus principal demeure

encores icy, comme agent, pour le dict Roy, son Mestre. Et m'a l'on

adverty que la dicte Dame faict apprester son premier mestre des

requestes pour l'envoyer bientost devers le grand commandeur, en

Flandres.

D'ailleurs, Sire, la comtesse de Lenox part, dans cinq ou six jours,

de ceste court, pour aller en sa mayson vers le North, avec celle

mesme dellibération, que j'ay cy devant escript, que, si les choses

d'Escosse apparoissent bien disposées pour son voyage, elle yra

jusques à Esterlin visiter le Prince d'Escosse, son petit fils; qui

est chose que j'ay fort suspecte, et laquelle je ne puis interpréter

que soit à aultres fins que pour pouvoir transporter ce jeune Prince

en ce royaulme. Mais, de ces choses là et de toutes celles qui se

praticqueront par deçà contre vostre service, tant du costé de France

que d'Escosse, et aussy de Flandres, je ne fauldray de vous en donner,

à toute heure, le plus d'esclarcissement, et d'y mettre de moy mesmes

le plus d'empeschement, qu'il me sera possible, attandant qu'il vous

playse m'envoyer mon successeur; comme j'espère que, sur la très

humble et très raysonnable requeste que je vous en ay faicte, et sur

l'occasion d'envoyer visiter ceste princesse, à vostre nouvel

advènement, il vous aura pleu, avant partir de Lyon, en nommer

quelqu'ung, et luy commander de se tenir prest pour passer, icy,

aussytost que milord de North aura accomply sa légation par dellà; et

qu'il vous aura aussy pleu, Sire, (et la Royne, vostre mère, vous

l'aura recordé), de vous souvenir de moy en la distribution de voz

bienfaictz, affin qu'en contemplation des bons et fidelles services,

où j'ay actuellement continué, durant les troys règnes passez, et

soubz celluy heureux, où nous sommes à présent, cella me soit ung

commancement de récompense à la perte et pouvreté qu'ung chascun sçayt

et void que j'ay souffertz pour les fère. Et sur ce, etc.

Ce XVe jour d'octobre 1574.

Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de la Motte Fénélon, Tome Sixième Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 125 / 273 题