Madame, je n'ay receu les lettres de Vostre Majesté, du VIIIe de
septembre, jusques au vingt uniesme jour de leur dathe, à cause que la
mer a esté si haulte qu'on ne l'a peu passer, sinon envyron la fin du
moys; et, avec icelles, j'ay receu la coppie de la lettre que la
Royne d'Angleterre a escripte, de sa main, à Vostre Majesté; en
laquelle, encor qu'elle uze de beaucoup de digressions, et d'aulcunes
formes de parler qui n'expliquent qu'à demy ce qu'elle a voulu dire;
et, en d'autres endroictz, elle s'efforce d'en fère plus comprendre
qu'elle n'en veut exprimer, si descouvre elle bien avant de
l'intérieur de son cueur; et monstre de l'avoyr grandement esmeu, et
que diverses impressions la mettent à ne sçavoyr comme espérer de
l'amityé du Roy, vostre filz, ny si elle se doibt résoudre de
renouveller la ligue avecques luy, au cas qu'il le luy demande, ou
bien si elle doibt retourner à celle de Bourgoigne.
Et en cella, Madame, j'ay à dire à Vostre Majesté que, depuis le
passage du Roy, vostre filz, en Italye, et la bonne et grande opinyon
qu'on dict qu'ung chascun a conçue de luy, à voyr seulement sa
présence, et son maintien, et ses vertueux déportemens, partout où il
a passé, joinct sa précédente réputation, et la grandeur et bonne
fortune qui l'accompaignent, il n'est pas à croyre combien les agentz
du Roy d'Espaigne, icy, se sont imprimés une merveilleuse jalousie de
luy; lesquelz travaillent, plus qu'ilz ne firent jamays, de séparer
ceste princesse de son intelligence, et mettent toute la dilligence,
qu'ilz peuvent, d'entretenir par fréquentes sollicitations et par
promesses et présantz ceulx qui sont auprès d'elle, et de gaigner
nomméement ceulx qu'ilz estiment qui ont de l'affection à la France;
dont n'est sans difficulté qu'on peut maintenant tenir, icy, relevé le
nom du Roy et de sa couronne. Néantmoins je ne veux désespérer qu'il
n'y trouve encores de la correspondance, parce que ceste princesse, en
son cueur, ne le hayt poinct, ains l'ayme, et desire estre aymée de
luy, comme de celluy qu'elle estime et prise, sur toutz les princes
qui vivent; et si, n'a pas grande inclination à l'Espaigne, ny ne peut
encores prendre confiance de ce costé là. Dont se pourra fère, Madame,
que, par ceste nouvelle ambassade, qu'elle vous envoye maintenant, si,
d'avanture, Voz Majestez la reçoyvent favorablement, et en font ainsy
cas, comme elle monstre de l'espérer, que les choses se remettront
facillement aux mesmes bons termes qu'elles estoient.
D'une chose ne me puis je assés esbahyr, sur quoy elle s'est peu
fonder d'avoyr présupposé, en sa lettre, que Vostre Majesté eust
apprins de quelqu'ung de ses conseillers qu'elle se tenoit offancée du
Roy, car je luy fis voyr par voz propres lettres que c'estoit de la
depposition du comte de Montgommery que Vostre Majesté l'avoit tiré;
mais, à dire vray, elle se trouva lors si surprinse, quand je vins à
luy toucher ce poinct, qu'elle a bien voulu, depuis, prendre le
prétexte de ceste plaincte pour en esteindre si bien, si elle peut, la
mémoyre, qu'il n'en soit jamays, en peu ni en prou, aulcune nouvelle,
ny de vostre costé ny du sien.
La pluspart de ceulx, qui sont ordonnez pour accompaigner ceste
ambassade, sont desjà partis de ceste ville, et milord de North,
l'ambassadeur, partira demain. J'ay desjà adverty Mrs de Gourdan et de
Calliac, et Mr de Crèvecœur, de son voïage, affin de le fère bien
recevoyr, et le fère accomoder de chevaulx en Picardye. Et je vous
supplye très humblement, Madame, de commander qu'il soit bien receu et
accomodé au reste du chemin, et qu'il luy soit faict honneur et
faveur, quand il arryvera vers Voz Majestez; car l'on prendra, icy, un
grand argument de vostre intention, sellon qu'on verra que uzerés vers
luy. Il a charge, après les complimentz faictz, de parler vifvement à
Voz Majestez du faict des déprédations, et semble qu'on desire, icy,
que luy faciés avoyr conférance avec les deux du conseil qui sont
depputés là dessus.
Les agentz des princes d'Allemaigne viennent de partir, lesquelz, à ce
que j'entendz, n'emportent rien de contant, mais seulement une
promesse de deux centz mille escuz, qu'ilz ont demandé, qu'on les leur
fera fournir de ce royaulme, en espèces, ou par crédit, pour fère les
levées, au cas que la paix ne succède en France. Et en y a qui
présument que desjà il est allé en Hembourg une partie de ces escus
que je vous ay mandé qu'on a nouvellement forgez; dont sera bon d'en
fère éventer par dellà la faulceté, affin qu'ilz demeurent descriez.
Mr le vydame faict toutes les dilligences qu'il peut pour s'en aller
avec les dictz depputés, mais, comme aulcunes nécessitez le convient
de s'en aller, aussy il y en a d'aultres qui l'empeschent de partir.
Me Astafort, jeune gentilhomme de ceste court, s'est desjà embarqué
dans leur vaysseau, et s'en va jusques là où sont les dictz princes,
pour revenir bientost rapporter de leurs nouvelles.
Le comte d'Esmont n'a pas esté faict prisonnyer, en Irlande, comme
l'on me l'avoit rapporté, ains ceste princesse a si bien accommodé ses
affères au dict pays, par voye d'accord, avec présans et promesses, et
gracieuses condicions, que le dict comte, avec quatre mille hommes,
s'est remis au service d'elle, et Mac O'Nel est repassé en son païs du
North d'Escosse, avec quatre mille harquebouziers qu'il avoit admenez.
Et, à présent, les officiers et agentz de la dicte Dame vont reprenant
la possession des places, sans qu'on leur y face de résistance: vray
est qu'on crainct tousjours bien fort l'instabilité de ceste nation.
Ung de mes amys me vient d'advertyr qu'indubitablement la praticque de
livrer le Prince d'Escoce par deçà a esté bien fort en avant, et
qu'elle a esté sur le poinct d'estre exécutée, si le comte d'Honteley
et Me Alexandre Asquin ne l'eussent empeschée; et qu'on présume, en
ceste court, que cella est venu de mon advertissement, et qu'il fault
qu'on m'observe de plus près. Il y en a aussy qui pensent que, de tant
que ceste princesse n'a pas monstré d'en estre trop marrye, qu'elle
mesmes, soubz mein, les en a faictz advertyr; tant y a que le voïage,
dont je vous ay cy devant escript, de la comtesse de Lenox, pour aller
visiter le dict Prince, se poursuit; et je suis après à descouvrir sur
quelle intention elle y va.
Il y a icy desjà de longtemps un gentilhomme polounoys, de la mayson
d'Alasco, et y en est arryvé encores d'autres, depuis la venue du Roy,
qui ne m'ont, ny les ungs ny les aultres, visité; ains ilz sont
souvant visitez par les ministres françoys et flammans, qui sont icy;
et si, ont esté quelquefoys en ceste court, et de la court l'on a
envoyé vers eulx. Il vous plerra me mander si j'auray à fère aulcun
office en leur endroict. Sur ce, etc.
Ce Ve jour d'octobre 1574.