A LA ROYNE, RÉGENTE.

Madame, celluy que j'avoys, il y a desjà assez longtemps, dépesché en

Escoce, quand Me Quillegreu y alla, est revenu depuis deux jours,

lequel m'a rapporté de plusieurs seigneurs, à qui il dict avoyr parlé,

et leur avoyr bayllé mes lettres, par dellà, leurs responces de

bouche, parce qu'ilz n'ont ozé m'escripre, ne m'ayant apporté que

celle seule du comte d'Arguil, et du laer de Quelseit, par escript.

Je m'assure que l'on ne veut souffrir au dict pays, en façon que ce

soit, qu'on y propose rien contre la ligue de France; et mesmes le

comte de Morthon monstre de ne le vouloyr essayer, par ce, possible,

qu'il sent qu'aussy bien il ne le pourroit mener à bout; et qu'encores

qu'il se laysse entretenir et poursuyvre par grande instance de Me

Quillegreu, sur la consignation de la personne du jeune Prince à la

Royne d'Angleterre, qu'il n'y a apparence quelconque, (quand bien

l'avarice l'aveugleroit de s'en obliger à elle moyennant quelque somme

d'angelotz, ainsy qu'on dict qu'on luy en promect beaucoup), qu'il le

puisse néantmoins, sans beaucoup de contradiction, ny sans beaucoup de

danger, effectuer; et mesmement, si Voz Majestez Très Chrestiennes

faictes voyr et entendre par dellà que vous ne le voulez, ny mesmes

n'estes pour souffrir qu'il se face.

Le mesmes messager m'a aussy apporté une lettre du duc de

Chastelleraut pour la Royne d'Escoce, et ung petit pourtraict du jeune

Prince, son filz. J'advizeray de le luy fère tenir par la plus seure

et commode voye qu'il me sera possible; et j'espère que, par cest

aultre messager, que j'ay dernièrement dépesché au dict pays, lequel

toutesfoys cestuy n'a pas rencontré, les seigneurs de dellà seront

davantage confirmés en leur bonne dellibération vers le Roy, vostre

filz, et vers sa couronne.

La femme du comte de Morthon est morte depuis quinze jours en çà, au

grand contantement de son mary, qui est après à choysir party; et

s'espère que, par le moyen de quelque alliance, il se réduyra à plus

de modération qu'il n'en a monstré jusques icy.

Mr de Méru est retourné, depuis deux jours, de devers ceste princesse,

avec laquelle il a esté huict jours entiers. Et j'entendz qu'il a esté

fort humaynement receu d'elle, et que les seigneurs de ceste court luy

ont faict beaucoup d'honneur et beaucoup de courtoysyes, l'ont traicté

et l'ont accompaigné à la chasse, et luy ont donné tout le playsir

qu'ilz ont peu. Et l'ung d'eux m'a mandé que je ne fusse poinct en

peyne de chose qu'il peût pourchasser vers elle, car m'assuroit que,

si elle n'eût esté bien certeyne qu'il n'avoit à luy parler qu'avec

grand honneur et respect de Voz Majestez Très Chrestiennes, et que

seulement il la vouloit requérir d'intercéder pour Mrs les

mareschaulx, ses frère et beau père, qu'elle ne l'eût aulcunement

admis en sa présence. Tant y a que je ne lairay, pour cella, de le

fère tousjours observer, affin de vous mander, le plus au vray que je

pourray, quelz seront ses déportementz.

J'ay sceu, à la vérité, que la dépesche de Mr le docteur Dayl, du Ve

du présent, a engendré assez d'escrupulles en ceste court, mais l'on

ne m'a encores sceu bien discerner sur quelles particularités ce peut

estre; tant y a que, depuis, est arryvé ung de ses secrettères, nommé

Devet, lequel est venu en dilligence, de qui les propos n'adoulcissent

pas beaucoup ce que son maistre avoit altéré. Et, auparavant le dict

Devet, estoit passé, icy, ung qui se dict serviteur de madame de

Ferrare, lequel ne s'est nullement addressé à moy, ains m'a l'on dict

qu'il a eu grande communicquation avecques Villiers et avec les

aultres ministres françoys qui sont en ceste ville.

Milord trézorier, estant encores le dict Sr de Méru à la court, s'est

retiré en une sienne mayson des champs, pour quelques jours, assez

près de ceste ville, où il a festoyé les agentz des princes

d'Allemaigne; desquelz j'entendz que celluy du comte Palatin est

escouçoys, frère de Me Robert Melvin, et les principaulx supostz et

entreméteurs de la nouvelle religyon s'y sont trouvez, qui m'ont rendu

davantage curieux de fère observer ce qui s'y feroit. Et l'on m'a

rapporté que la responce y a esté rendue aulx dictz agentz, et leur

dépesche bayllée pour s'en retourner; mais je n'ay encores peu sçavoyr

qu'est ce qu'elle contient, ny si Mr le vydame, qui a bien esté au

festin, l'a sceue, lequel s'est enfin entièrement résolu de passer

avec les dictz agentz en Allemaigne. Mais je croy que ce ne sera sans

me venir dire adieu, et je ne fauldray de l'exorter vifvement qu'il ne

vueille rien mouvoir par dellà qui puisse estre contre l'intention de

Voz Très Chrestiennes Majestez, ny contre le desir qu'il a tousjours

montré avoyr à la tranquillité du royaulme. En cestuy mesmes festin du

dict grand trézorier m'a esté suscité ung aultre escrupulle, pour la

comtesse de Lenox qui s'y est trouvée, et pour avoyr icelluy grand

trézorier et Me Quillegreu, et le dict Melvin, agent du comte Palatin,

conféré longuement et fort estroictement avec elle; dont, depuis, j'ay

sceu qu'elle s'apreste d'aller jusques en une sienne mayson qui est

vers le North, et que, de là, elle passera en Escoce, pour visiter le

jeune Prince, son petit filz, ce que je juge n'estre à aultres fins

que pour essayer de l'avoyr entre ses mains, affin de le transporter

par deçà, et que ceulx cy veulent, en toutes sortes, tenter tous

moyens à eulx possibles pour surmonter les difficultez qui s'y

pourroient trouver. A quoy je vous supplye très humblement vouloir

pourvoyr du costé de dellà; car je crains bien fort que, nonobstant

ce que m'a rapporté le messager, qui naguères en est venu, je ne

pourray mettre assez de suffizans obstacles, du costé d'icy, pour les

empescher. Et sur ce, etc.

Ce XXIXe jour de septembre 1574.

Ainsy que je signois la présente, milord de North m'a envoyé

dire, par ung sien gentilhomme, que la Royne, sa Mestresse,

ayant eu advertissement par son ambassadeur, comme le Roy,

vostre filz, estoit arryvé à Lyon, elle luy avoit incontinent

commandé de haster son partement pour l'aller trouver, et

qu'il dellibéroit de partir, le quatriesme ou cinquiesme

d'octobre, mais que, devant cella, il me viendroit visiter,

ainsy qu'il avoit commandement de le fère; et cependant me

prioit de donner ordre qu'à Bouloigne, et sur les chemins, il

peût trouver des chevaulx prestz pour fère meilleure

dilligence. Dont présentement j'en fays ung mot de lettre à Mr

de Calliac; et je vous suplye très humblement, Madame, de

commander ce que Vostre Majesté sçayt estre expédient pour le

fère honnorer et bien recevoyr, tant par les chemins

qu'arryvant à la court, sellon que ce premier acte, de la

confirmation d'amityé d'entre le Roy, vostre filz, et la

Royne, sa Mestresse, semble infinyement le requérir.

Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de la Motte Fénélon, Tome Sixième Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 119 / 273 题