A LA ROYNE, RÉGENTE.

Madame, par la dépesche, que Vostre Majesté m'a faicte, de Lyon, le

dernier du passé, j'ay eu assez de quoy bien convaincre ceulx qui

disoient que le Roy, vostre filz, et Vostre Majesté avoient eu du

destourbis et empeschement en leurs voïages, et aussy de quoy bien

confirmer la bonne opinyon de ceulx qui avoient tousjours espéré, et

qui espèrent encores très bien des affères de Voz Majestez. Je ne

fauldray, à la première nouvelle, qui m'arrivera que le Roy soit entré

en son royaulme, d'aller retrouver ceste princesse, au retour de son

progrès, laquelle est encores assez loing, pour m'en conjouyr avec

elle, et pour haster le partement du millord qu'elle vous doibt

envoyer. Et cependant je vous diray, Madame, que le secrettère de

l'ambassadeur de la dicte Dame est assurément repassé en France, et

m'a mandé ses excuses, de Bouloigne, en hors, de ce qu'il n'estoit

passé devers moy, confessant qu'il luy avoit esté commandé de le fère,

mais que les aultres commissions, qu'on luy avoit baillées en ceste

ville, luy avoyent faict oublyer ceste cy.

Celluy Poutrin, qui se faict appeller Dupin, est encores icy, n'ayant

peu, avec toute l'assistance des ministres, impétrer rien de ceste

princesse par dessus ce que je vous ay desjà escript: qu'elle s'estoit

dellibérée d'attandre comment procèderoit le Roy, vostre fils, vers

elle, et vers l'entretènement de la ligue, qu'elle avoit avec le feu

Roy, son frère, premier que de rien attempter contre luy. Ce qui a

faict mettre en avant par les plus passionés ces faulx bruictz que je

vous ay desjà mandez, affin d'essayer s'ilz la pourroient mouvoir à

leurs affections; et ne m'ont espargné en leurs discours vers elle,

disantz que je la trompois de mensonges et de veynes persuasions, et

que je luy allois racomptant du faict du Roy, vostre filz, et de

Vostre Majesté, et de voz affères, tout au contraire de ce que j'en

sçavoys; tant y a que le dict Poutrin est encores icy, attendant sa

résolution. Et le ministre Textor n'a pas esté conseillé, arryvant de

la Rochelle, d'aller rien pourchasser en ceste court, car ont bien veu

que cella ne luy eût esté que temps perdu; dont, après qu'il a eu

faict assembler, par quatre ou cinq foys, le conseil des ministres, en

ceste ville, sur les moyens de pourvoyr au secours et deffance de la

Rochelle, et pour dresser des forces par mer par dellà, il est passé

devers le prince d'Orange en Hollande, et Du Lua a esté renvoyé en

Allemaigne. Et m'a quelqu'ung adverty que, sellon la négociation qu'a

faicte le dict Textor, il semble que ceulx de la nouvelle religyon, de

la Rochelle et du Poictou, se sentent pressés, et qu'ilz sont assez

effrayés; dont, si Brouage estoit reprins, je croy que les Angloix, à

très grande difficulté, se mouveroient jamays par mer pour eulx, par

faulte de retraicte; parce que celle là seule leur semble opportune,

puisque les Rochellois ne les veulent recevoyr dans leur ville, et

aussy que la commodicté du sel, du quel ilz font leurs contratz et

marchez, leur deffaudroit.

J'entends que cest agent du comte Palatin qui est freschement arryvé

en ceste court, et encores ung aultre allemant qu'on estime estre

agent du duc de Saxe, ont eu à fère deux sortes de légation à ceste

princesse: l'une, ouverte, pour la prier de conformer les instructions

du millord, qu'elle envoyera devers le Roy, à celles que leurs mestres

ont baillées à leurs ambassadeurs, qu'ils luy ont desjà dépeschées,

tendantes au soulagement de ceulx de leur religyon et à mettre ung

repos en la Chrestienté; et l'autre, secrette, pour luy remonstrer

qu'elle et les aultres princes protestantz doibvent avoyr une grande

considération sur le retour du Roy, vostre filz, et sur le passage

qu'il a faict par l'Italye, qui leur doibt estre grandement suspect,

et que la légation du cardinal Saint Sixte, nepveu du Pape, vers luy,

et les confidentes démonstrations que luy ont uzé ceulx qui

commandent pour le Roy d'Espagne en l'estat de Milan, leur debvoient

estre arguments irréfragables que l'intelligence et confédération de

ces deux puissants Roys avec le Pape est très certeyne. Dont l'ont

exortée qu'elle vueille, avec les aultres princes protestantz,

pourvoyr, de bonne heure, à leur seureté, et favorizer, en France et

en Flandres, ceulx qui ont prins les armes pour la deffence de leur

dicte religyon, pendant qu'ilz sont encores en pieds; et qu'il y

auroit bientost une levée de sept mille reytres et quatre mille

lansequenetz en estre, qui seroit preste de marcher en leur faveur,

s'il se pouvoit trouver moyen de leur fournyr deux centz mille escuz

pour leurs deux premiers payementz. Sur quoy je croy bien que,

touchant le premier poinct de leur légation, les dictz agentz seront

fort bien respondus: c'est que la dicte Dame fera par le dict milord

parler le mesme langage que leurs mestres à Voz Très Chrestiennes

Majestez; mais j'espère bien qu'ilz ne seront assez bons orateurs pour

impétrer si tost les deux centz mille escuz, bien que quelqu'ung m'a

dict que les évesques de ce royaulme offroient d'y contribuer et d'y

fère contribuer leurs diocèses: ce qui n'est pas matière bien preste.

Et ce que je crains le plus est ung aultre moyen de recouvrer deniers,

et qui est esmerveillable et bien frauduleux, c'est que certains

allemands et ollandoys, et encores, m'a l'on dict, quelques françoys,

ont entreprins de forger, en ung endroict de ce royaulme, jusques à

ung million d'escus, du coing de France, d'Espaigne et de Flandres,

pour soustenir ceste guerre; qui seront si bien faicts qu'on n'en

pourra, ny au poix, ny à la touche, cognoistre la différence dans les

bons; et que desjà ils ont si bien commancé d'y besoigner, avec la

secrette permission d'aulcuns de ce conseil, qu'ilz ont cinquante

mille escuz de France toutz pretz. A quoy, Madame, il est besoin de

pourvoyr, et mander à Paris, et aultres principalles villes, où la

première emplète s'yra fère, qu'on y prenne bien garde; et je ne

fauldray de vous mander, de jour à aultre, tout ce que j'en pourray

descouvrir davantage.

Me Quillegreu est revenu, depuis deux jours, en poste, d'Escosse, et

l'on continue toujours de m'advertyr qu'il mène la praticque d'avoyr

la personne du Prince d'Escosse par deçà, dont je suis bien en peyne

que cella se trame si secrettement que je ne le puis bien descouvrir.

Mr de Méru est allé trouver ceste princesse à Fernand Castel, où elle

luy a assigné l'audience à ce jourdhuy. Il faict toutes démonstrations

de se vouloyr comporter en très bon et fidelle subject du Roy, mais

tels que je voirray estre ses déportements, je ne fauldray de les vous

tesmoigner. Et sur ce, etc. Ce XIXe jour de septembre 1574.

Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de la Motte Fénélon, Tome Sixième Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 115 / 273 题