A LA ROYNE, RÉGENTE.

Madame, j'ay receu, le treiziesme du présent, la dépesche de Vostre

Majesté, du XXVIIe du passé, et, avec icelle, une consolation, trop

plus grande que je ne le sçaurois exprimer, pour m'avoyr tiré hors

d'une incertitude, où, plus de douze jours durant, m'a détenu le faulx

bruict, qu'on a faict courir, de la maladye du Roy, vostre filz, et de

l'indisposition et retour de Vostre Majesté à Paris, à cause, ce

disoit on, de quelque désordre qui vous estoit survenu en chemin. Dont

je loue Dieu que, en son voyage et au vostre, toutes choses se sont

ainsy bien portées, comme Vostre Majesté me l'escript. Il est très

certain que la venue sienne faict craindre et faict espérer à divers

diverses choses; dont les affections se manifestent en ce que les ungs

s'en resjouyssent infinyement, et prient pour sa prospérité, et

desirent qu'il ayt soing de se conserver, et mesmes me sollicitent de

vous advertyr toutz deux bien expressément, et comme par chose

nécessayre, que vueillés prendre bien garde à voz personnes; les

aultres parlent et font toutes choses comme gens mal assurez, qui ont

beaucoup de meffiance. Et parce que ces segonds vont semant plusieurs

discours, et beaucoup de grands argumentz, à leur poste, en ceste

court, ceste princesse et ceulx de son conseil s'en layssent plus

facillement aller aux offres et persuasions d'Espaigne; de sorte que

l'accord des Pays Bas s'en est du tout ensuivy. Et le seul poinct qui

tenoit l'affère accroché, qui estoit pour cent mille escuz, que les

subjectz du Roy Catholicque demandoient pour récompence, a esté vuydé

à leur prouffict: sçavoyr est que les Angloys leur en payeront

soixante quinze mille. Et s'espère qu'il se renouvellera une fort

grande et estroicte amityé entre le dict Roy Catholicque et ceste

princesse, et que touts les anciens commerces et entrecours, d'entre

leurs pays et subjectz, seront remis; qui semble à ceulx cy d'avoyr

recouvert ung très ferme appuy de ce costé là. Et n'ont obmis aussy,

entendans qu'il se debvoit tenir une diette en Allemaigne, d'y envoyer

ung personnage de qualité, nommé le sir Henry Quenols, qui est assez

favorizé en ceste court, et l'ung des plus parciaulx protestantz de ce

royaulme, affin de se fortiffier de cest aultre endroict. Et je ne

despère pas qu'ilz ne recherchent de mesmes, et, possible, plus

ardemment que de nul aultre prince, l'amityé et intelligence du Roy,

vostre filz, estant le voyage du milord, que ceste princesse luy doibt

envoyer, desjà tout résolu, aussytost qu'on entendra son arryvée à

Lyon; qui pense que ce sera milord de North.

L'on m'a adverty que le Sr de La Noue a escript plusieurs lettres par

deçà, et que, par icelles, il monstre de desirer infinyement la paix,

et de vouloir rendre toute obéyssance au Roy; mais crainct que le Roy

ne vueille donner la dicte paix bien seure à ses subjectz, ny avec

les condicions qu'ilz demandent pour leur religyon et conscience, et

qu'en ce cas luy et touts ceulx qui ont prins les armes par dellà sont

résolus de souffrir, avec toutes les aultres extrémitez, la mort

mesmes, premier que de rien quicter de leur dicte religyon; et que

pourtant ilz supplyent la Royne d'Angleterre, et les seigneurs

d'auprès d'elle, de ne concevoyr aulcune sinistre opinyon qu'ilz

vueillent estre rebelles, encor qu'il soit rapporté qu'ilz n'ayent si

tost posé les armes. Et cependant, Madame, je suis adverty que ceulx

de la Rochelle se pourvoyent, en Hembourg, et à Hendem, et en Ollande,

et encores en ce royaulme, là où ilz peuvent, de grand nombre d'armes,

et de pouldres, et d'autres monitions de guerre, creignant que le Roy

les vueille assiéger. Et le ministre Textor est passé devers le prince

d'Orange, affin d'impétrer de luy un nombre de navyres armez, pour les

tenir en Brouage, et sur la coste de la Rochelle, chose qu'on asseure

desjà icy que le dict prince luy a accordée, tant pour se relever des

frays d'ung si grand nombre de vaysseaulx, qu'il a ordinayrement à

entretenir, veu que l'armée d'Espaigne ne faict plus semblant de

venir, que pour maintenir tousjours vifve la guerre par mer en France,

affin que le Roy n'ayt moyen, par la mesmes mer, de favorizer les

affères du Roy Catholicque, et que rien ne puisse venir d'Espaigne,

qui ne tombe en leurs mains. J'entendray plus avant du voyage du dict

Textor, quand il repassera par icy.

Les cappitaynes Barache, Limons et dix ou douze aultres soldatz

françoys se sont embarquez, depuis troys jours, pour aller à la

Rochelle. Mr de Méru n'est poinct encores allé trouver la Royne

d'Angleterre, et se tient retiré en son logis. Je luy feray part des

nouvelles de Mr de Dampville son frère, affin de le fère tousjours

mieulx espérer de son propre faict. Ung agent du comte Palatin vient

de passer, ce matin, par la poste, qui va trouver ceste princesse.

J'ay envoyé incontinent après pour le fère observer.

L'on me continue les advis que je vous ay cy devant mandez, comme il

se mène une bien chaude praticque de mettre le prince d'Escoce ez

mains des Angloix, et qu'à cest effect le comte de Houtinthon a esté

jusques à Barvic, dont j'ay dépesché exprès ung escoussoys vers les

seigneurs du pays, affin d'y donner tout l'empeschement qu'il sera

possible; et si j'entends que cella passe oultre, je m'y oposeray à

ceste princesse, mesmes au nom du Roy, vostre filz, tout ouvertement.

Et sur ce, etc.

Ce XVe jour de septembre 1574.

Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de la Motte Fénélon, Tome Sixième Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 113 / 273 题