A LA ROYNE, RÉGENTE.

Madame, premier que de parachever ma dépesche, par le Sr de Vassal,

lequel vous est allé trouver, le XXIIIIe de ce moys, Grougnet, mon

secrétaire, estoit desjà arryvé, avec celle de Vostre Majesté, du

VIIIe auparavant. Et je m'en vay, tout à ceste heure, trouver la Royne

d'Angleterre, à cent mille d'icy, pour luy dire vostre partement pour

Lyon, où espérés rencontrer le Roy, vostre filz; et que, pour fère

meilleure dilligence, vous avez layssé la Royne, vostre belle fille, à

Paris, ayant seulement admené Monseigneur, et le Roy et la Royne de

Navarre, voz enfans, avecques vous. Et luy toucheray les aultres

poinctz de voz troys ou quatre dernières dépesches, espéciallement

l'espérance qu'avez de la paix, et comme il ne tiendra à Voz deux

Majestés Très Chrestiennes qu'elle ne succède bonne et seure, et de

longue durée, en vostre royaulme; pareillement de la venue des

ambassadeurs des princes d'Allemaigue, et des depputez de ceulx de la

nouvelle relligyon qui sont allez au devant du Roy; aussy des deux

levées de reytres et suysses, pour pouvoir, avec plus d'authorité,

conclure la dicte paix, ou bien réprimer, par force, l'élévation de

voz subjectz; et puis du bon ordre qu'avez layssé à Paris, pour la

police, et pour, entre aultres choses, administrer, bien et

promptement, par le grand commandeur de Champaigne et le chancellier

de Navarre, qui sont deux personnages fort notables du conseil privé

du Roy, la justice aulx Angloix, sur les pleinctes que je vous ay

dernièrement envoyées. Et mettray peyne que, de tout ce qui se pourra

tirer de voz dictes dépesches, rien n'en soit obmis, qui puisse

apporter de la satisfaction à la dicte Dame, et luy fère bien espérer

de vostre intention, et luy disposer bien la sienne vers Voz Majestez

Très Chrestiennes.

En quoy je sentz bien, Madame, qu'il me vient de grandes traverses, du

costé des Protestantz, parce qu'ilz ont très suspect le passage que le

Roy a faict par l'Italye, et craignent qu'il y ait esté conseillé, ou

que, mesmes, on l'ayt expressément obligé, de promesse, avant qu'il en

soit sorty, qu'il poursuyvra, à oultrance, ce qu'avant estre Roy, il

avoit desjà commancé: d'exterminer ceulx de la nouvelle relligion. Et

non moins me traversent les partisans de Bourgoigne, lesquels, jaloux

du mesmes passage, allèguent à ceste princesse qu'il ne luy peult

venir ny proufit, ny secours, de continuer la ligue avec le Roy, parce

que, disent ilz, qu'il est si empesché qu'il ne se sçauroit ayder, ny

secourir, soy mesmes; et que, s'il se veult tirer d'empeschement, il

n'en a nul moyen sinon en cherchant de le fère d'une façon qui seroit

plus suspecte à ce royaume que s'il demeuroit bien empesché: et

pressent tousjours la dicte Dame d'envoyer une honneste ambassade vers

le Roy d'Espaigne.

Néantmoins je viens d'estre adverty qu'elle a desir que je l'aille

trouver, affin d'avoyr de quoy donner, aulx ungs et aulx aultres, des

bonnes parolles, de celles qu'elle entendra de moy, et de celles

qu'elle leur pourra adapter, pour les entretenir en quelque espérance,

sans qu'ilz la pressent, à ceste heure, par trop; et aussy qu'à dire

vray, elle se tient assez doubteuse de quelle intention le Roy sera

vers elle, et ne se peult garder qu'elle n'ayt aulcunement suspectes

les forces qu'il assemble; de tant mesmement que, oultre que, de la

part des eslevez de France, et des partisans d'Espaigne, l'on use de

toutz les artifices qu'on peult pour luy en donner peur.

Le comte de Morthon luy a, d'abondant, escript qu'il a descouvert, au

quartier du North d'Escosse, où il est de présent, qu'il y a

dellibération, en France, de fère bientost une descente par dellà;

mais je m'esforceray de luy oster ces impressions, et de luy persuader

qu'elle veuille, du premier jour, envoyer saluer le Roy, vostre filz,

et visiter Vostre Majesté, par ung personnage d'authorité, et ne

mouvoir rien cepandant jusques à son retour; comme, pour le présent,

Madame, je ne descouvre aultre chose de nouveau par deçà, sinon que

dix ou douze cappitaynes et soldatz, françoys, qui sont encores icy,

s'apprestent pour passer à la Rochelle, estant bruict, parmy eulx, que

le Roy, vostre filz, prétend d'addresser son premier exploict, de

ceste année, contre ceste ville. Et sur ce, etc.

Ce XXVIIIe jour d'aoust 1574.

Depuis ce dessus, ung de mes amys m'a adverty que Me

Quillegreu, qui est en Escosse, a escript à ceste princesse

qu'il est en grande espérance d'avoyr bientost ce qu'il a tant

pourchassé; et que le dict amy souspeçonne que c'est la

personne du Prince d'Escosse; et qu'il a opinyon que milord

Housdon n'est allé, ces jours passez, à Barvic, que pour ceste

occasion. Il vous plerra, Madame, adviser, avec ceulx de voz

affectionnés serviteurs, escoussoys, qui sont en France, le

moyen d'y pourvoir, et envoyer promptement sur le lieu pour

cest effect. Qui, de mon costé, feray bien, d'icy en hors,

tout, ce que je pourray; mais je ne voy pas comme, ny à qui,

m'en pouvoir bien addresser en Escosse pour y mettre

empeschement; et mesmes qu'on me veult fère souspeçonner que

cella ne se conduyra sinon avec l'intelligence d'Espaigne.

Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de la Motte Fénélon, Tome Sixième Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 108 / 273 题