A LA ROYNE, RÉGENTE.

Madame, je n'ay pas esté avec milord trézorier durant les exèques,

qu'il a célébrées, icy, au nom de la Royne, sa Mestresse, pour le feu

Roy, vostre fils, sans le mettre en propos de confirmer, à ce nouveau

règne, l'amityé qui a duré tout le règne passé, affin de sentir en

quelle disposition sa dicte Mestresse et eulx de son conseil en

estoient. Qui m'a respondu honnorablement plusieurs choses, les unes

généralles, les aultres particullières, et les aultres indifférentes,

lesquelles seroient bien longues à les mettre toutes, icy; mais, en

substance, il a esté facille de recueillyr, de son dire, que la dicte

Dame et eulx ont remis de prendre leur résolution, vers le Roy,

jusques à ce qu'ilz voyent comme il se déportera à cestuy sien

advènement à la couronne, et comme il commencera l'entrée de son

règne; en quoy ne fault doubter qu'ilz ne remarquent, de près, tout ce

qui s'y fera, et qu'ilz ne se forment une impression que la suyte en

doibve estre semblable. Bien m'a il dict que ce qu'il estimoit, à

présent, estre besoing de plus promptement pourvoyr, estoit celle

plaincte de leurs marchandz et subjectz qu'ilz m'avoient renvoyée, à

laquelle ils avoient à adjouxter plusieurs excès nouveaulx, qui

estoient par trop insupportables, et sur lesquels la Royne, sa

Mestresse, ne pouvoit plus dényer sa provision, si elle ne vouloit

renoncer à sa couronne; et mesmement que ses subjectz la supplioient

qu'aulmoins elle leur permît de se revencher sur les mesmes françoys

qui les avoient oultragés et endommagez.

A quoy je luy ay oposé plusieurs raysons, et allégué beaucoup

d'inconvénients, qui adviendroient de cella, et luy ay exibé des

plainctes, aussi récentes, des nostres, comme estoient celles dont il

me parloit des leurs; et qu'en effaict, il falloit que, par commune

intelligence, Voz Majestez Très Chrestiennes, et la Royne, Sa

Mestresse, fissiés cesser ces désordres, et qu'on ne donnât ny

retraicte, ny faveur, en ce royaulme, à ceulx de la nouvelle religyon

qui alloient piller les Catholicques, ce qu'il n'a nullement

contredict; ains m'a assuré que, sellon qu'il n'avoit jamays approuvé

telles choses, il en parleroit vifvement à la Royne, sa Mestresse,

laquelle il alloit trouver, le jour ensuyvant, pour luy ramener le

comte d'Oxfort, son beau fils. Lequel il espéroit qu'elle le verroit

très volontiers pour s'estre bien fort vertueusement acquité vers son

service, quand il a esté en Flandres, où non seulement il n'avoit

voulu fréquenter le comte de Vuestmerland ny la comtesse de

Northomberland, mais ne les avoit voulu ny voyr, ny ouyr, ny nul des

fuitifs de ce royaulme.

J'ay depuis receu la lettre de Vostre Majesté, du XXVIIe du passé,

laquelle j'ay envoyée communiquer au comte de Lestre par le Sr de

Vassal, affin d'en fère part à la Royne, sa Mestresse; et ay envoyé,

par mesme moyen, à Mr de Walsingam, une coppye de la patante qu'avez

faicte expédier en faveur des Angloix. Il est arryvé icy,

d'Allemaigne, ung françoys, qu'on m'a dict s'appeler, de son propre

surnom, Poutrin, mais il se faict nommer Dupin, lequel a esté négocier

en ceste court, et les ministres, avec aulcuns aultres principaulz

protestantz, le sont allez assister. Qui ont, toutz ensemble, ainsy

qu'on me l'a rapporté, fort instamment pressé d'avoir argent ou crédit

de ceste princesse pour fère la levée, en Allemaigne; mais, après

beaucoup de réplicques, d'ung costé et d'aultre, elle les a remis à

attandre ung peu que le temps luy appreigne ce qu'elle debvra fère; et

ainsy ilz sont temporisans, icy, ceste espérance.

J'ay faict admonester les principaulx françoys de la nouvelle

religyon, qui sont encores par deçà, d'aller au devant du Roy, vostre

filz, et qu'avec le debvoir de leur obéyssance ilz luy facent eulx

mesmes entendre leurs requestes, sur ce qu'ilz desirent de Sa Majesté

pour le repos et seureté de leurs personnes, biens et conscience, leur

assurant que Vostre Majesté leur assistera. Et ay faict presser le

vydame de Chartres, lequel semble s'apprester pour passer en

Allemaigne, le chassant d'icy la nécessité, qu'il vueille attandre la

déclaration de la bonne volonté et intention de Voz Majestez, à ce

commencement de ce nouveau règne.

Je ne sçay encores comme luy et les aultres en uzeront; tant y a qu'il

m'a mandé que Vous, Madame, sçavez bien qu'il vous est, et ne peut, ny

veult vous estre aultre que très bon et très humble serviteur, et

qu'il avoit fondé toute son espérance et la resource de toutz ses

affères, sur la bonne opinyon qu'il pensoit que Vostre Majesté eût de

luy; mais qu'il avoit bien senty tout le contrayre, en son procès de

Chavamoye, et qu'il croyoit estre vray, ce qu'on disoit: que Vostre

Majesté ne faysoit bien sinon à ceulx qui s'efforçoient de vous fère

du mal.

J'attands, d'heure en heure, le retour d'ung escossoys, lequel j'ay,

longtemps y a, faict acheminer à Lillebourg, pour observer Me

Quillegreu, et pour me rapporter, au vray, l'estat des choses de

dellà, et comme je y pourray escripre, et où adresser mes lettres. Il

m'a cependant adverty que la payx s'y entretient aulcunement, et que

le comte de Morthon et celuy d'Honteley sont, de vray, assez bien

ensemble; et qu'icelluy de Honteley demeure à Lillebourg, pendant que

l'autre va tenir la justice à Abredin, et vers le North, (comme

ostâges l'ung pour l'autre); et que toutz les grands d'Escosse ont

presté l'obéyssance au dict de Morthon, réservé le comte d'Arguil,

qui, pour ceste occasion, est mis au ban; et qu'on y parle

d'entretenir fermement la ligue avecques la France.

Les depputés, qui vacquent, icy, sur les différens des Pays Bas, sont

fort près de conduire l'accord, et m'a l'on dict qu'il se fait quelque

forme de récompense aulx mutuelz subjectz, de laquelle l'on pense

qu'encore que, de pas ung des costez, l'on ne s'en ayt bien à

contanter, néantmoins, parce que les princes ne veulent poinct de

différent, que nul ne s'y oposera. Et desjà la flotte des leynes est

partye de ceste rivyère pour aller à Bruges, et delà en Anvers, ainsy

qu'on avoit auparavant accoustumé de le fère.

Je loue Dieu, de bon cueur, de ce qu'il luy plaist donner toute

facillité et bon rencontre au voïage du Roy, vostre filz, et prie Dieu

qu'il le vous vueille rendre, bientost, bien sain et bien joyeulx. Et

sur ce, etc.

Ce XIIIe jour d'aoust 1574.

Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de la Motte Fénélon, Tome Sixième Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 101 / 273 题