A LA ROYNE, RÉGENTE.

Madame, ce que j'ay respondu, sur la plaincte que les seigneurs de ce

conseil m'avoient renvoyée des bourgeoys de cette ville, et la

dilligence, qu'ilz ont veu que j'ay mise, de vous dépescher

promptement mon secrettère pour aller procurer leur satisfaction, a

esté cause qu'on a mandé de cesser la provision des navyres, et que

seulement l'on eût à tenir deux centz bœufs à l'herbe, et disposer

des aultres victuailles et des hommes et marinyers en façon que le

tout peût estre prest, le cinquiesme jour après que le premier

mandement leur en seroit faict. Mais, depuis, les mesmes bourgeoys me

sont venus crier qu'ung leur navyre, qui estoit de grand valleur,

avoit de nouveau esté prins et pillé, dans la rivyère de Seyne, par

troys navyres françoys, l'ung du Hâvre, l'autre de Fescamp, et

l'aultre de Bretaigne, et qu'ilz n'attandoient sinon l'heure qu'on

leur rapportât la perte d'aultres cinq de leurs vaysseaulx, qui ne

sont pas moindres, lesquelz on tenoit arrestez dedans la dicte

rivyère, et les pirates les attandoient à l'yssue pour les piller; et

qu'il n'estoit pas possible qu'ilz peussent plus supporter les grandes

injures et violences que les Françoys leur faysoient. A quoy je n'ay

eu que respondre, sinon d'assurer ces gens de bien que Vostre Majesté

estoit extrêmement marrye que la navigation n'estoit plus seure, et

qu'il n'avoit tenu à elle qu'il n'y eût desjà esté pourveu, ayant

faict offrir à la Royne, leur Mestresse, de mettre, par commune

intelligence avec elle, aultant de navyres de conserve, en mer, comme

elle y en voudroit mettre, de sa part, mais qu'elle ny ceulx de son

conseil n'y avoient encores voulu entendre; et que tout le désordre

provenoit du support qu'on faysoit, en ce royaulme, à ceulx de la

nouvelle religion, qui alloient piller les Catholicques. Ce que la

pluspart d'eux ont confessé estre vray, et ne l'ont moins détesté que

moy. Néantmoins, Madame, je supplye très humblement Vostre Majesté de

mander aulx gouverneurs de Normandye que, pour la réputation de la

couronne, et pour l'entretènement de la paix, ilz vueillent tenir le

faict du commerce et de la navigation en quelque meilleur estat qu'il

n'est.

Ceulx cy commencent de n'espérer plus, tant qu'ilz faysoient, l'accord

d'entre le grand commandeur de Castille et le prince d'Orange; et si,

se parle, entre eulx, que la venue du Prince de Condé est retardée,

mais ilz ont bien quelque opinyon que le Roy, à son retour, voudra

remettre la paix en son royaulme. Et n'est pas à croyre, Madame, en

quelle admiration ung chacung, icy, a ce qu'on escript, d'Italye des

grands appretz qui s'y font pour honnorer le passage du Roy, vostre

filz, et que toutz les potentats du pays concourent à luy aller au

devant. De quoy aulcuns sont aussy aises comme si c'estoit pour leur

propre prince; et les aultres en restent touts estonnés: et milord de

Windesor, qui est à Venise, en a mandé ung grand discours en ceste

court. Dont je verray ce que ceste princesse m'en dira, quand je

l'iray trouver, à la première occasion que Vostre Majesté m'en donra,

après ceste vostre dépesche, que je viens de recepvoyr, du XXIIIe du

passé, laquelle contient bien des matières d'importance, mais non

propres pour aller tretter d'icelles seules avec la dicte Dame; et

aussy que je me suis arresté icy pour les exèques, qu'on a faictes, le

VIIe de ce moys, du feu Roy, vostre filz, assez magnificques; où

milord trézorier est intervenu pour la Royne, sa Mestresse, avec

plusieurs aultres milords; par où l'on a bien voulu fère voyr qu'on

tenoit le deffunct pour ung grand amy et confédéré de ceste couronne,

qui est une démonstration qui tend à vouloir persévérer vers le Roy,

son frère, si, d'avanture, les choses sont gracieusement conduictes.

Je m'y suis trouvé, à l'instance de la dicte Dame et à la leur, avec

protestation que c'estoit seulement pour ne refuzer d'assister à

l'acte de gratitude de ceste princesse vers le feu Roy, et pour ne la

mettre en aulcun doubte que Voz Majestez Très Chrestiennes ne

vueilliés persévérer tousjours fort constamment vers elle; mais ce a

esté sans y fère ny dire chose qui n'ayt beaucoup plus monstré de

n'approuver que de donner tant soit peu d'aprobation à leurs

cérymonies. Et me suis excusé d'aller à l'offrande, bien qu'on m'y ayt

semond, et qu'on m'ayt remonstré que c'estoit la coustume.

Il y a, icy, encores quelque petit nombre de cappitaines et soldatz

françoys, de la nouvelle religyon, qui parlent entre eulx de la

surprinse de quelque place en France; mais je n'en puis si tost

descouvrir la particullarité. Et sur ce, etc. Ce VIIIe jour d'aoust

1574.

Les choses d'Espaigne se vont fort accommodant avec ceulx cy,

et faict on tenir prest un gentilhomme, pour l'envoyer devers

le Roy Catholicque, ainsy qu'on faict aussy apprester ung

milord, pour le dépescher devers le Roy, vostre filz.

Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de la Motte Fénélon, Tome Sixième Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 99 / 273 题