Madame, jusques à ceste heure, j'ay tenu Vostre Majesté, la plus
soigneusement que j'ay peu, bien advertye de l'estat des choses de
deçà, et comme l'on a esté, deux et troys, et plusieurs foys, en
dellibération de mettre une armée de mer dehors; et comme ceste
princesse a esté fort sollicitée de se déclarer pour les eslevez de
France, et infinyement pressée, par ceulx qui voudroient bien qu'elle
eût desjà rompu avecques vous, qu'elle permît à ses subjectz de
prendre leur revenche sur mer des déprédations que les Françoys leur
ont faictes; et comme j'ay mis peyne de divertyr ces choses, et de
fère que la dicte Dame les ayt mises en suspens, sur l'assurance que
je luy ay donnée que Vostre Majesté la continuera en la mesme ligue et
confédération avec le Roy, vostre filz, qu'elle l'a eu avec le feu
Roy, son frère; de sorte que, nonobstant qu'elle ayt eu quelque peu
d'indignation, dans son cueur, de ce qu'il luy a semblé que vous
l'aviez tenue trop suspecte, et que, là dessus, l'on luy ayt faict
recevoyr, avec trop grande et par trop extraordinayre faveur, ceste
dernière légation du Roy d'Espaigne, néantmoins j'avoys desjà tiré
d'elle qu'elle persévèreroit très constamment en l'amityé de Voz
Majestez Très Chrestiennes, si vous ne vouliés poinct départir de la
sienne.
Maintenant j'ay à vous dire, Madame, que, depuis deux jours, les
seigneurs de ce conseil m'ont renvoyé une certeyne remonstrance que
les principaulx bourgeoys de Londres sont allez présenter à la dicte
Dame, et à eulx; et m'ont faict venir les mesmes bourgeoys pour m'en
signiffier l'occasion, laquelle est toute fondée sur l'arrest qui a
esté faict en Normandye de leurs biens, navyres, marchandises et
facteurs. Dont l'allarme en est grande en ceste ville, et n'en est pas
petite en ceste court, m'ayantz, des deux costés, faict de fort vifves
et fort grandes instances qu'ilz puissent estre promptement esclarcys
de l'intention de Vostre Majesté en cest endroict, affin de pourvoyr à
leurs affères.
A quoy je leur ay respondu, le plus gracieusement qu'il m'a esté
possible, que cest arrest, à mon advis, provenoit de l'ordre que
Vostre Majesté avoit auparavant mandé qu'on mît en la frontyère, pour
l'assurer à la venue de l'armée d'Espaigne, et au sortyr de celle qui
se préparoit, icy, et non pour innover chose aulcune contre les
traictez; et que de ce j'en avoys ung grand argument par une lettre de
Vostre Majesté, du XVIe du passé, par laquelle me mandiés d'avoyr
escript à Mr de La Meilleraye qu'il fît promptement rendre à un
angloys son navyre, et marchandises et biens, qui luy avoient esté
prins assez près du Hâvre de Grâce, avec toutz les dommages et
intéretz, chose qui monstroit bien qu'il n'y avoit aulcune innovation
contre ce royaulme: ce qui les a ung peu modérez. Néantmoins, parce
que aulcuns de leurs facteurs sont passez icy, toutz effrayez des
difficultez qu'on leur a faictes par dellà, ilz m'ont fort pryé
d'envoyer ung des miens, tout exprès, devers Vostre Majesté, affin de
sçavoyr comme il en va, et ne les en tenir en suspens. Dont, Madame,
si avez dezir que les choses s'entretiennent paysibles, de ce costé,
je vous supplye très humblement me commander de leur fère quelque
bonne responce, et qu'escripviés tout d'ung trein, en Normandye, qu'on
lève le dict arrest, et qu'on ouvre le passage aulx Angloys; ayant à
vous dire davantage que sur ceste nouveaulté, qu'on leur a faicte par
dellà, ilz ont incontinent mandé aulx officiers de la maryne, icy, de
fère nouvelles provisions pour leurs navyres, parce que le gouverneur
de Fleximgues a desjà achepté et enlevé celles qui estoient auparavant
faictes, et les a transportées en Hollande, à cause que l'armée du
grand commandeur empesche que nuls vivres puissent venir, du costé de
terre, dans les villes et places du dict pays. Et ainsy l'on a
commancé de tuer nouvelle cher; mais, à mesure que les choses yront en
avant, j'en donray advis à Vostre Majesté, ayant cepandant envoyé le
Sr de Vassal, jusques en ceste court, fère, pour ce regard, et sur
quelques aultres occasions, une particullière négociation avec aulcuns
qui sont de bonne intention. Et j'espère que je pourray contenir
encores les choses, et vous mander, dans bien peu de jours, à quoy
elles auront à devenir; qui cependant vous supplye très humblement,
Madame, de vouloir non seulement dissimuler que demeuriez plus en
souspeçon de ceulx cy, et que le Roy pareillement le dissimule, mais
que toutz deux monstriés de vouloir prendre de la confiance d'eux, ou
certaynement vous les vous acquerrez pour tout déclarez ennemys.
Le secrettère de leur ambassadeur vous sera bientost renvoyé, et la
dicte Dame vous escripra, de sa main; laquelle cepandant continue son
progrès vers Bristol, bien joyeuse de ce que le comte d'Oxfort est
retourné à son mandement, encor que milord Edwart soit demeuré.
Me Quillegreu est encores en Escoce, lequel assure fort que les choses
y continuent paysibles par dellà. Et, de faict, le comte d'Honteley
est venu à Lillebourg, et le comte de Morthon faict semblant de
s'estre fort racointé avecques luy, qui, en ceste confiance, s'en va
bientost visiter paysiblement le pays du North jusques à Abredin, car
aultrement il n'y fût point allé qu'avec des forces. Il faict réparer
le chasteau de Lillebourg. Et milord St Jehan, Escossoys, est venu,
depuis peu de temps, en ceste ville, lequel sollicite d'y pouvoir
demeurer sans souspeçon, ou bien qu'on luy baille passeport de se
pouvoir retirer en France ou bien en Italye. Le Prince d'Escoce se
porte fort bien, et la Royne d'Escoce, sa mère, aussy assez bien de sa
santé; laquelle envoye ung gros pacquet de lettres à Mr de Glasgo, son
ambassadeur, pour le distribuer à Voz Majestez Très Chrestiennes et à
ses aultres parantz par dellà. Sur ce, etc. Ce IIIe jour d'aoust 1574.