Madame, je n'ay si tost esté party d'avec la Royne d'Angleterre, de
Redinc, le XXe de ce moys, que don Bernardin de Mendossa y est arryvé,
lequel a esté honnorablement receu, et elle luy a donné fort bénigne
et fort favorable audience, aultant de foys et si longuement qu'il l'a
desiré. Et s'est sa légation explicquée, pour la pluspart, en la salle
de présance, où les principaulx de la court et ceulx du conseil sont
intervenus à voyr comme il a présenté les lettres du Roy, son Maistre,
et qu'il a requis la continuation de l'amityé, et qu'il a faict le
mercyement de la bonne responce qu'elle avoit rendue, touchant l'armée
d'Espaigne, d'en avoyr accordé le passage libre, et l'entrée, et
refraychissementz, dans les portz de ce royaulme; et comme il luy a
offert les angloys qui avoient esté prins en Flandres, ainsy que le
grand commandeur les avoit desjà faictz reconduyre par deçà; desquelz
il n'imputoit nullement à elle, mais à leur propre affection ce,
qu'ilz avoient suyvy le prince d'Orange, ainsy qu'il y avoit bien,
parmy leurs compagnies hespaignols, aussy des gentilshommes angloys,
vaillantz et de grand cueur; qui cherchoient, les ungs et les aultres,
de voyr la guerre; et que le Roy, son Maistre, ne desiroit rien tant
que de renouveller et confirmer plus estroictement que jamays avec
elle les anciennes amityés et alliances de Bourgoigne, sellon qu'il
avoit mandé aulx députés de Flandres, qui estoient icy, qu'ilz eussent
à composer, commant que ce fût, avec elle et avec ses subjectz, ces
derniers différends des prinses, en la façon qui plus la pourroit
contanter.
De toutz lesquelz propos elle a monstré de demeurer infinyement bien
satisfaicte, et a confirmé, tout hault, les mesmes seuretés et
resfraychissementz, qu'elle avoit octroyé pour l'armée d'Espaigne; et
a remercyé grandement le renvoy des anglois, non pour l'amour d'eux,
car estoient, disoit elle, sans adveu et dignes de chastiement, mais
pour le respect que le Roy d'Espaigne avoit voulu avoyr à elle; qui
luy avoit monstré en cella, et en plusieurs aultres choses, beaucoup
de vrays signes de l'amityé qu'il luy portoit; et qu'elle seroit par
trop ingrate, si elle ne luy rendoit pareils bons tesmoignages de la
sienne, sellon qu'elle se recognoissoit obligée à luy de la vye, et de
l'estat, et du lieu qu'elle tenoit; et que, pour luy fère foy de la
confiance qu'elle vouloit avoyr en luy, qu'elle ne métroit ung seul
navyre de guerre dehors; ains estimeroit que ce seroit luy, puisqu'il
avoit, à présent, des forces en mer, qui se trouveroit armé pour elle,
si quelqu'ung la vouloit offancer, monstrant cesser de son armement en
faveur du dict Roy Catolicque, bien qu'auparavant elle l'eût ainsy
résolu de fère.
Néantmoins, sur cette tant ouverte démonstration sienne, il n'y a eu
celluy de sa court qui n'ayt mis peyne de monstrer aussy quelque signe
de bonne affection, vers le dict Roy Catholicque, au dict don
Bernardin, et que la générale inclination de ce royaulme estoit à
l'alliance de Bourgoigne.
Or a il eu, depuis, une plus longue et plus privée communicquation
avec elle, et a praticqué bien fort estroictement avec milord
trézorier, mais beaucoup plus estroictement avec milord de Lestre, et
a esté, sellon qu'on m'a dict, bien instruict par Me Athon, qui ne l'a
layssé sans guyde et sans le bien addresser en tout ce qu'il a eu à
fère. Et après avoyr esté bien caressé, festoyé, entretenu, mené à la
chasse, mangé à la table de la dicte Dame, et honnoré d'une chayne de
huict centz escus, avec d'autres présentz d'hacquenées et de lévriers,
que les seigneurs luy ont donné, il a esté fort gracieusement
licencié. Et luy a esté ordonné deux navyres de guerre de la dicte
Dame pour le repasser dellà.
Je ne sçay encores sur quoy a esté sa secrette négociation, ny quelles
autres bonnes responces il emporta; mais je feray dilligence de vous
en pouvoir bientost mander quelque chose.
Cepandant j'ay travaillé de sçavoyr comme la dicte Dame demeuroit bien
satisfaicte de Vostre Majesté, depuis ma dernière audience; et il m'a
esté rapporté qu'elle avoit esté plusieurs foys en conseil avec les
deux milords trézorier et de Lestre, et avec Mr de Walsingam, sur ce
que je luy avoys dict et porté par escript; et qu'elle avoit fort
curieusement faict examiner le secrettère de son ambassadeur, duquel
ne se rapportant sa responce au contenu de vostre lettre, ilz
jugeoient que Vostre Majesté avoit plus procédé par conjecture, à
l'escripre, que par certeyne science. Et néantmoins le comte de Lestre
m'a depuis mandé que la dicte Dame ne vouloit, en façon du monde, que
vous demeurissiés sans satisfaction; dont vous escriproit, de sa main,
et vous renvoyeroit le secrettère, affin que, s'il ne se pouvoit bien
justiffier, vous le fissiez ainsy bien chastier comme sa témérité le
méritoit; et qu'elle le feroit passer devers moy, affin que je
l'interrogeasse davantage, et m'envoyeroit sa lettre pour Vostre
Majesté, ou bien la coppie d'icelle; et que le dict comte me prioit,
surtout, que je misse peyne d'oster et d'effacer de vostre opinion que
jamays il ayt esté rapporté à la dicte Dame que le Roy, vostre filz,
ait mesdit d'elle, car ne l'avoit jamays entendu, ny oncques n'avoit
eu peur ny souspeçon qu'il le deût fère.
Je me resjouys infinyement de ce qu'il plaist à Dieu favorizer et
facilliter le retour du Roy, vostre filz. C'est ung bien qui se sent
grand et universel en toute la Chrestienté, et qui est incomparable à
nous, ses subjectz; et m'aperçoy bien que ses affères et ceulx de son
royaulme se vont de tant plus relevans que la nouvelle continue qu'il
approche. Je vous envoye, de l'extrêt des pleinctes de ceulx cy,
celles qu'ilz desirent estre principallement satisfaictes; dont vous
plerra y fère pourvoir. Et sur ce, etc.
Ce XXVIIIe jour de juillet 1574.