A LA ROYNE, MÈRE DU ROY, RÉGENTE.

Madame, ayant, jeudy dernier, esté appellé en la mayson de milord

Quipper par les principaulx de ce conseil, j'ay trouvé qu'il y en

avoit neuf des principaulx desjà assemblez et assis, lesquels m'ont

assez bien receu; et s'estantz remis, chascun en sa place, et

m'ayantz, ainsy que de coustume, donné celle du premier lieu, ilz ont

esté quelque temps en silence, comme s'ilz attandoient que j'ouvrisse

le propos; mais voyantz que je ne sonnois mot, milord Quiper et milord

trézorier m'ont dict que la Royne, leur Mestresse, avoit ordonné que

aulcunes choses, qui estoient d'assez d'importance, me seroient

déclarées en ceste assemblée; lesquelles ilz me prioient de les

vouloir ouyr de Me Smith.

Et tout aussytost, s'estant le dict Me Smith levé, il m'a, avec ung

peu d'apparat, dict que les grandes et fréquentes plainctes, qui,

depuis ung an, estoient venues, et venoient encores tous les jours à

la dicte Dame, des déprédations, volleries, meurtres et rançonnementz

que les subjectz de ce royaulme souffroient, en mer, par les Françoys,

et mesmes bien freschement de celles que deux navyres de guerre, qui

s'avouoient au Roy, l'ung nommé le _Prince_ et l'autre l'_Ours_,

exécutoient sur eulx, et le peu de justice qu'ilz trouvoient en France

ez officiers de sur les lieux; lesquelz, encor que le Roy et les

seigneurs de son conseil ordonnassent souvant de bonnes provisions,

ilz les mesprisoient, et ne tenoient compte de les exécuter, et

layssoient intimider devant eulx, injurier, battre, mutiller et

meurtrir ceulx qui en alloient fère la poursuyte, sans qu'on leur eût

encores jamays veu fère punition d'ung seul pirate, ny une seule

restitution, bien que la dicte Dame en eût faict addresser ses

pleinctes fort souvant par moy mesmes, et ordinayrement par ses

ambassadeurs, à Voz Très Chrestiennes Majestez, et se fût mise en tout

debvoir de punir, de son costé, ceulx de ses subjectz qui avoient

troublé la mer, et donné toute satisfaction aulx Françoys;

Et voyant, à ceste heure, le désordre continuer tousjours plus grand

sur les siens, et les remèdes de justice leur deffallyr du tout, ainsy

qu'il apparoissoit par le faict de Me Warcop, qui estoit fondé en très

grande équité; et par celluy de Guyllaume Rutheau, qui avoit obtenu

lettres patantes du grand sceau pour estre satisfaict en l'espargne,

sellon que ses biens avoient esté prins pour les exprès affères du feu

Roy, néantmoins le trésorier de l'espargne en refuzoit le payement;

ensemble de plusieurs aultres semblables accidantz de ses subjectz,

qui ne cessoyent d'inquiéter la dicte Dame, et ceulx de son conseil,

de leurs très lamentables doléances;

Elle, pour ne laysser dépérir le commerce, ny voyr cesser la

navigation en son royaulme, qui estoient les deux choses qui

principallement maintenoient son estat, avoit advisé que, sans plus

m'en parler, ny aller plus à pleincte à Voz Majestez Très

Chrestiennes, elle adviseroit des remèdes que, par l'advis de ceulx de

son conseil, elle avoit jugé les plus propres et les plus expédientz,

pour récompenser et desdomager ses dictz subjectz et leur assurer

leurs dictz navigation et commerce, sans, pour ce, altérer la bonne

paix qu'elle vouloit droictement garder au Roy, vostre filz, et à son

royaulme; et que ce qu'elle en faysoit estoit principallement pour

obvier que les choses ne passassent si avant que la dicte paix s'en

peût rompre; par ainsy, s'il advenoit que je vîsse ou ouysse parler de

quelque nouvel ordre sur la mer, que je n'en prinse poinct

d'esbahyssement.

Et, sans passer plus oultre, m'ayant lors exibé ung grand cahier de

pleinctes, qu'il disoit n'y avoir esté satisfaict, et ung role de

restitutions faictes aulx Françoys à mon instance, il s'est tourné

rassoyr.

Et les aultres s'estantz rendus fort attentifs à ce que je

respondrois, je leur ay dict, que le propos, qu'ilz m'avoient

maintenant faict tenir, venant de la Royne, leur Mestresse, et d'ung

si prudent et vertueux conseil, comme le sien, se trouveroit, à mon

advis, pour le regard de celle partie qui faysoit mencion de garder

droictement l'amityé, très conforme au desir du Roy, vostre filz, et

au vostre, de façon que je leur pouvois assurer que Voz Majestez, et

toutz ceulx de vostre couronne, l'auroient très agréable; et encores

ne pensois je que l'autre partye, qui monstroit avoyr de

l'altération, vous peût du tout desplayre, parce qu'elle tendoit à

descouvrir franchement les occasions qui avoient commancé de troubler,

et qui troubleroient davantage la clerté de ceste amityé, si elles

n'estoient remédiées; que le remède n'en seroit désormais difficile,

puisque les causes du mal estoient descouvertes, lesquelles ne me

sembloient ny si griefves, ny de tel poids, qu'elles peussent

esbranler la très solide et très ferme, et très sainctement jurée,

bonne amityé qui avoit, depuis quinze ans, prins son fondement sur la

mutuelle bonne inclination que Voz Majestez s'estoient réciproquement

portée;

Que, touchant les désordres de la mer, et manquement de justice, en

France, pour leurs subjectz, j'étois très marry qu'ilz eussent

occasion de s'en douloyr, et je m'en voulois douloir avec eulx,

n'estant du debvoir de la confédération qu'ilz receussent injure de

nous, ny qu'elle ne fût réparée, quand nous la leur aurions faicte,

car les trettés le portoient ainsy; mais la malice du temps avoit

assez privé en France et l'estranger et le subject de l'ancien ordre

de la justice; néantmoins je pouvois tant affirmer, de l'intention et

desir de Voz Majestez Très Chrestiennes et de vostre conseil, que les

provisions, qui avoient deu en cella procéder de très justes princes,

et très sévères et équitables conseillers, n'y avoient jamays

deffally; que eulx mesmes estoient ceulx, et je les supplyois de

n'estre offancés d'ouyr ceste vérité, qui avoient donné commancement à

ce mal: car, jusques en l'an 1568, encor que nos troubles eussent

desjà duré cinq ou six ans, les Angloys n'avoient toutesfoys senty de

nous, ny nous d'eux, aulcune injure sur la mer; mais, après qu'ilz

avoient eu admis, icy, Chastellier Portault comme visadmyral,

nonobstant qu'il fût un fuitif condampné à mort par justice, et qu'ilz

eurent donné lieu aulx commissions du Prince de Condé et du cardinal

de Chastillon et du prince d'Orange, et dernièrement à celles du comte

de Montgommery, et que, soubz icelles, ung grand nombre d'angloys, et

pareillement beaucoup de fuitifz françoys, escossoys et walons, eurent

entreprins, soubz la faveur de ce royaulme, sortantz de leurs portz et

y ayantz leur retrette, de piller les Catholicques, et de débiter par

deçà leurs prinses, la mer avoit esté incontinent remplye de très

grands désordres; et, encor que, depuis, ilz s'estoient efforcez de

les réprimer, et que la Royne, leur Mestresse, eût commandé de fère

justice, elle n'avoit esté faicte entière, ny à toutz, ny contre

toutz. Et bien souvant une partye du principal, avec les frays, ou

toutz les deux ensemble y estoient demeurés, de façon que le dommage

des Françoys restoit encores et en diminution de leurs biens, et en

injure et violence contre leurs personnes, et en perte de navyres, si

grande qu'il excédoit de dix mille pour cent celluy qu'ilz

m'alléguoyoient de leurs subjectz;

Que je ne voulois nyer qu'il n'y eût à desirer quelque chose de nostre

costé, mais beaucoup plus sans comparayson du leur; et, au pis aller,

les injures, qu'ils avoient reçues de nous, ne pouvoient estre sinon

semblables à celles qu'ils nous avoient faictes, ès quelles nous

n'avions jamays tenté aultre remède que de recourir à la Royne, leur

Mestresse, et à eulx, de nous fère justice sellon les traictés; et

nous estions contantés de celle qu'elle nous avoit administrée, ou

qu'elle avoit monstré de nous vouloir administrer, excusans le reste

sur la malice du temps; dont je la supplyois, et eulx aussy, qu'ilz

voulussent maintenant uzer le semblable, et ne chercher nulz remèdes

en cella hors des traictés; et que leurs ambassadeurs avoient

naguyères tretté de cest affère avec Voz Majestez Très Chrestiennes,

lesquelles avoient prins avec eulx l'ordre que je leur avoys desjà

déclaré; lequel, s'il ne leur satisfaysoit assez, qu'ilz en missent

quelque autre en avant, et je leur ozois bien promettre que, s'il

n'estoit bien malhonneste et inique, que Vostre Majesté le leur

accorderoit, et leur feroit voyr qu'elle desire soigneusement

conserver le commerce et intelligence de ce royaulme;

Que la Royne, leur Mestresse, ny eulx ne pouvoient, ny debvoient

procéder maintenant d'aultre façon; et, pour le debvoir de ma charge,

je ne pouvois fère de moins, en cas de quelque nouveaulté en cest

endroict, que de les requérir de la vous communicquer, et d'attandre

sur icelle vostre consentement, premier que de la mettre à exécution,

ou bien leur protester de l'infraction des traictés; que je les priois

de considérer que le feu Roy estoit mort leur bon allié et confédéré,

et que le Roy, à présent, son frère, selon le troysième article du

traicté, avoit succédé en la mesme ligue et confédération, et avoit

ung an de terme pour en déclarer sa volonté, et que Vostre Majesté

leur promettoit qu'il ne l'auroit poinct dissamblable au deffunct, et,

possible, beaucoup meilleure; et aulmoins ne pouvoient ilz, pour chose

qu'il eût faicte, depuis son règne, aulcunement juger qu'il la deût

avoyr aultre; et pourtant je les priois que la Royne, leur Mestresse,

et eulx se voulussent, en l'absence sienne, et à l'advènement sien à

ceste grande couronne de France, qui leur estoit voisine, et en

l'administration de ses présentz affères ez mains de Vostre Majesté,

se déporter en vrays bons alliez et confédérez, et luy ayder et

assister, comme à celluy qui debvoit estre, cy après, bien fort à

eulx; et de qui, pour estre ung prince nay à toute vertu, creignant

Dieu, fort esprouvé aulx armes et aulx affères, et dont la fortune ne

se monstroit petite, ny les augures de sa grandeur que très bons, ilz

pouvoient espérer et se promettre beaucoup plus que de nul aultre

prince de la Chrestienté.

Laquelle responce, qui a esté, en quelque endroict, plus ample et plus

expresse, milord trésorier l'a incontinent récapitulée en angloix, à

ceulx qui n'entendoient le françoys.

Et après qu'ilz ont eu assez longtemps débattu ensemble, luy mesmes

m'a respondu, que ce qu'ilz m'avoient auparavant déclaré de

l'intention de leur Mestresse estoit sellon la résollution qu'elle en

avoit prinse, à laquelle ne leur pouvoit estre loysible d'y rien oster

ou mettre; mais qu'ilz luy rapporteroient fidellement mon dire, lequel

leur avoit semblé à toutz honnorable et plein de beaucoup de

satisfaction; et que, puis après, elle m'y feroit entendre sa volonté.

Il s'est passé, là mesmes, d'autres choses lesquelles je réserve à la

prochayne dépesche, parce que cette lestre est desjà trop longue. Et

adjouxteray seulement que, samedy dernier, le comte d'Oxfort et milord

Edwart de Sommerset se sont desrobez d'icy pour passer en Flandres, de

quoy ceste court est assez troublée. Et sur ce, etc.

Ce VIIIe jour de juillet 1574.

L'on me vient d'advertyr, tout à ceste heure, que ceux cy ont,

depuis hier au soyr, changé, encores un coup, de

dellibération, et qu'indubitablement ilz mettront toutz leurs

navyres dehors avant le XXIIIIe de ce moys. J'envoye de ce pas

en vériffier l'advis, et incontinent après, je le vous

escripray. Le pacquet de Vostre Majesté, du dernier du passé,

vient d'arryver. Il est besoing de pourvoyr promptement à la

difficulté que, par le postscripte de ma précédente, je vous

ay mandé.

Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de la Motte Fénélon, Tome Sixième Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 83 / 273 题