A LA ROYNE, RÉGENTE.

Madame, le dernier jour du passé, le cappitaine Leython est arryvé

devers la Royne d'Angleterre, à Grenvich, duquel lieu, dans bien peu

d'heures après, elle est partie pour aller à Richemont, où elle

séjournera six jours, et de là s'acheminera en son progrès vers

Bristo. J'espère la voyr demain, sur l'occasion de voz dernières

dépesches, du XXe et XXIIIIe du passé, et mettray peyne de bien notter

comme elle aura esté satisfaicte du rapport que le dict cappitaine

Leython luy a faict. Ceulx qui sont, icy, les principaulx entre les

Protestantz, ont fort senty, et sentent grandement la prinse de St Lô,

et l'exécution du comte de Montgommery. Et les ministres françoys,

mesmement Villiers, joinct à luy l'agent du comte palatin, et celluy

du Duc de Saxe, et celluy du prince d'Orange, ont esté, depuis cella,

fort fréquents en ceste court; mesmes, mardy dernier, XXVIIIe du

passé, ilz furent, cinq grosses heures, en estroicte conférance avec

quatre de ce conseil; et, le lendemain, l'on m'assura qu'il y avoit

esté déterminé que le Prince de Condé entreroit résolument en France

avecques forces; et qu'il seroit assisté, d'icy, soubz main, sans que

ceste princesse s'en meslât, et qu'on feroit en sorte qu'elle

n'empêcheroit poinct qu'on ne trouvât du crédict en ceste ville pour

la dicte entreprinse, pendant que la dicte Dame s'esloigneroit en son

progrès; et depuis, a esté depesché ung Labrosse devers le dict

Prince. J'entendz que, de ceste court, mais je ne sçay encores de

quelle main, luy sera envoyée une espée et une dague, fort richement

garnyes, pour l'encourager à la superintandance de ceste guerre pour

la cause de la religyon, ainsy que son feu père l'avoit.

L'agent du prince d'Orange est souvant avec le vydame de Chartres, et

luy faict ordinayrement tenir des lettres de son maistre, et semble

que le dict sieur vydame s'employe en ce qu'il peut pour luy. Les

cappitaines Barrache, Limons, La Roque, et quelques aultres françoys,

jusques à six ou sept vingts, naguyères revenus de Ollande, sont,

depuis quatre jours, allez vers l'Ouest en intention de s'embarquer où

ilz pourront, pour passer à Carantan. Il est vray que, parmy eulx, se

parloit de la difficulté et du danger qu'il y auroit à se jetter

dedans, dont la pluspart inclinoient de s'en aller à la Rochelle, et

je croy qu'ilz auront prins celle route. Néantmoins j'ay escript à Mr

de Sigoignes qu'il advertît Mr de Matignon de leur dellibération.

Me Quillegreu a escript qu'il avoit descouvert, en Escosse, comme le

Roy d'Espaigne avoit une fort secrette, et néantmoins fort grande

intelligence avec la Royne d'Escosse: ce que je pense qu'il a faict,

tout à poste, pour anymer la Royne d'Angleterre à parachever son

armement, affin de l'employer contre le dict Roy d'Espaigne, car il

est merveilleusement affectionné au dict prince d'Orange. Néantmoins

icelluy armement a cessé, et ne paroistra nullement en mer contre

l'armée d'Espaigne, bien que le Sr Boyssot, gouverneur de Fleximgues,

lequel est passé, depuis huict jours, avec sa femme par deçà, comme

pour s'y venir esbattre, ayt négocié plusieurs choses fort

secrettement avec les seigneurs de ce conseil; mais ne se sçait

encores ce qu'il a impétré. Goaras a trouvé moyen, soubz le nom de

quelque aultre, de le fère mettre en prison, pour certeynes pleinctes

et déprédations prétandues contre luy, mais il a esté incontinent

mandé de ceste court qu'on l'eût à relaxer, sans ung seul denier de

frayx; de quoy le dict Goaras se sent fort offancé. Néantmoins le dict

advertissement de Quillegreu a esté cause qu'on a envoyé quérir ung

Amelthon, précepteur des jeunes enfantz du comte de Cherosbery, pour

l'examiner sur ceste intelligence de la Royne d'Escoce avec le Roy

Catholicque, ny s'il sçayt qu'elle ayt receu, ny qu'elle reçoyve, de

nulle part, aulcuns chiffres.

Il semble que ceulx cy se résolvent d'envoyer trois ou quatre navyres

pour réprimer aulcuns vaysseaulx françoys, qui pillent, sur mer, les

subjectz de ce royaulme; et sir Artus Chambernon m'a escript que, vue

la froyde responce que Vostre Majesté avoit faicte sur son affère à

l'ambassadeur d'Angleterre, après celle tant bonne que le feu Roy,

vostre filz, luy en avoit mandée auparavant, qu'il a remis la debte du

comte de Montgommery à son filz, lequel adviseroit maintenant de s'en

payer le mieulx qu'il pourroit sur les Françoys. A quoi je

m'opposeray, Madame, aujourdhuy vers les seigneurs de ce conseil, qui

m'ont envoyé prier de me trouver, à troys heures après midy, en la

maison de milord Quipper, où ilz seront toutz assemblés pour me fère

entendre aulcunes choses que la Royne, leur Mestresse, leur a donné

charge de me déclarer; de quoy je suis bien en peyne que ce peut

estre; mais j'espère que Dieu me fera la grâce de leur respondre comme

il conviendra pour le service du Roy et vostre. Et sur ce, etc.

Ce IIIIe jour de juillet 1574.

Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de la Motte Fénélon, Tome Sixième Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 80 / 273 题