A LA ROYNE, RÉGENTE.

Madame, deux jours après que j'ay eu parlé à ceste princesse, elle a

rassemblé ceulx de son conseil pour leur proposer ce que je luy avoys

offert, de la part de Vostre Majesté, de la continuer en celle mesmes

bonne amityé et confédération du Roy, à présent, vostre filz, que le

feu Roy, son frère, luy avoit jurée; et, ayant ceulx du party

d'Espaigne concouru à l'assemblée, ilz n'ont failly de représanter

pareillement l'offre que le Roy Catholicque luy faysoit de renouveller

aussy, avec elle, l'ancienne allience de Bourgoigne; et mesmes ont

atiltré des lettres et adviz, qu'ilz disoient venir freschement

d'Espaigne, pour monstrer qu'il ne y avoit, en tout l'appareil de

dellà, rien de pourpensé ny de dellibéré contre l'Angleterre. Dont,

après plusieurs allées et veneues devers leur Mestresse, et de leur

Mestresse vers eulx, elle, enfin, par leur advis, a ordonné que son

armement ne passeroit plus oultre, et que la dépance cesseroit;

néantmoins que l'appareil demeureroit en l'estat qu'il est pour s'en

servir en ung soubdain besoing, si, d'avanture, il survenoit, et qu'on

ne mettroit, pour ceste heure, dehors que deux de ses grands navyres

pour garder l'embouchure de la Tamyse, de façon que, le jour d'après,

il a esté envoyé, de par elle, descharger les habitans de ceste ville

du nombre des marinyers et des quatre centz soldats qu'ilz estoient

cothisés de bailler, et mandé le semblable ez aultres lieux et villes

de ce royaulme; et de mettre en suspens tout ce qu'on leur pourroit

avoyr commandé d'extraordinayre, oultre les monstres généralles,

lesquelles, de nouveau, elle leur a enjoinct de les continuer, et les

parachever, en la plus grande dilligence que fère se pourra.

Et a la dicte Dame concédé au Sr de Sueneguen et à Goaras de pouvoir

aller attandre, à Porsemmue, le passage de l'armée pour pourvoir à ce

qu'ilz jugeroient, ou qui leur seroit mandé d'y préparer pour la

rafreschir, sans toutesfoys ottroyer aulcune descente, aulmoins qui

puisse excéder le nombre de cinquante personnes à la foys. De laquelle

nouvelle dellibération vous proviendra aulmoins ce soulagement,

Madame, que toute la frontière, de ce costé, sera moins travaillée, et

en plus de seureté, attandant le retour du Roy, vostre filz; et se fût

peu traicter d'aultres choses avec ceste princesse aussy utilles en ce

temps, si, de la mesme façon que m'aviés tousjours commandé de la

temporiser doulcement, et de luy interrompre de loin, sans l'offancer,

ce qu'elle pouvoit avoir de malle impression et de maulvaise praticque

contre le présent estat de voz affères, il vous eût pleu la manyer de

mesmes doulcement, et ne monstrer de l'avoyr si suspecte, et ses

ambassadeurs, et ne les fère si soigneusement observer, comme le jeune

Quillegreu s'en est plainct par deçà; ne layssant toutesfoys de luy

rompre ses menées en celle bonne façon et ouverte qu'envoyastes uzer

à ses dictz ambassadeurs par Mr Pinart, qui fut fort honnorable. Et

peut bien estre, Madame, que le dict Quillegreu s'est plainct icy à

tort.

Néantmoins, après son retour, le Sr de Walsingam m'a fait sçavoyr, par

le Sr de Vassal, lequel j'avoys envoyé vers luy, que sa Mestresse,

voyant que Vostre Majesté avoit prins ceste grande deffiance d'elle,

et que touts les siens estoient ouvertement remarqués pour très

suspects en vostre court, et n'y estoient nullement bien veus, qu'elle

avoit changé d'opinyon de vous envoyer le gentilhomme, qu'elle avoit

desjà faict apprester pour vous aller fère sa condoléance de la mort

du feu Roy, vostre filz, et qu'elle n'attandoit sinon l'arryvée du

cappitaine Leython pour, incontinent après, escripre à son ambassadeur

qu'il s'acquitât, le mieulx qu'il pourroit, de cest office.

Et le comte de Lestre, auquel j'avoys aussy, par le mesme Sr de

Vassal, envoyé communicquer l'honneste mencion, que Vostre Majesté

faysoit de luy, en la lettre que le dict Quillegreu m'avoit apportée,

après avoyr uzé d'ung très humble mercyement, monstrant d'avoyr le

cueur très élevé et plein de despit, m'a mandé qu'oncques n'avoit esté

faict ung plus grand tort, ny une plus grande injure à gentilhomme

qu'à luy, de l'avoyr eu suspect: car juroit à Dieu, le Créateur, qu'il

n'avoit jamays faict, ny pensé de fère, ny consenty à chose

quelconque, qui, près ny loing, peût mériter cella, ny pareillement

les siens; lesquels, et luy, à leur exemple, s'estoient toujours

monstrés parciaulx, jusques à exposer leurs vyes pour la couronne de

France; et qu'il sçavoit combien de grands ennemys, dans ce royaulme,

et quels plus grands, dehors, il s'estoit acquis, pour avoyr incliné

et faict incliner les choses de deçà à la dévotion de Voz Majestez

Très Chrestiennes; dont il en recevoit, à présent, ung très maulvais

loyer: et qu'il vous supplioit aulmoins de croyre, si estimiés qu'il y

eût d'honneur en luy, que pour chose du monde il n'eût envoyé

Quillegreu en France, s'il eût pensé qu'il y eût deu fère quelque

praticque, ny ung seul semblant d'y praticquer rien contre l'intention

et le playsir de Vostre Majesté; et qu'il chercheroit l'opportunité de

parler à moy, pour me déduyre davantage l'extrême marrisson, qu'il

sentoit dans son cueur, de la mauvèse opinyon que vous aviés prinse de

luy.

Sur quoy, Madame, si avez desir de conserver au Roy, vostre filz,

l'intelligence et confédération de ce royaulme, je vous supplye très

humblement de couvrir et modérer, aultant qu'il vous sera possible,

bien que non de déposer du tout, la grande meffiance qu'avez monstré

d'avoyr de ceste princesse, de peur que, la mettant en désespoir de

vostre amityé et de celle du Roy, elle n'entre ouvertement en ligue

avec les Protestantz et eslevez, et qu'elle ne se réunisse avec le Roy

Catholicque, comme elle en est infinyement recherchée; et pour le

regard du comte de Lestre, qu'il vous playse le gratiffier, ainsy que

je le vous ay naguyères escript, affin de conserver, icy, par son

moyen, et pareillement en Escoce, les choses qui appartiennent au

service de Voz Majestez, et espargner, possible, par ung petit

présent, l'occasion d'une très grande despence, qui vous pourroit

survenir, si ce royaulme se changeoit contre vous; à quoy il peut,

plus que nul aultre, obvier: et que, par quelques bonnes lettres, de

vostre main, à la dicte Dame, et au dict comte, et pareillement au

grand trézorier, il vous playse radoulcyr leurs espritz.

J'ay commancé et continueray de débatre fort vifvement la permission,

qu'ilz veulent octroyer, icy, à leurs subjectz, de se revancher, sur

mer, des violences et déprédations que les Françoys leur ont faictes;

mais le grand manquement, non de provisions de justice, mais

d'exécution d'icelles, qu'ilz disent que leurs dictz subjectz trouvent

en France, me mect souvant à ne sçavoyr que leur réplicquer; et je voy

bien qu'ilz vuellent, par là, entrer en occasion de noyse avecques

nous.

J'entendz que quinze ourques, chargées de vivres et de monitions, se

sont desrobbées de l'armée d'Espaigne pour se retirer par deçà,

lesquelles l'on n'a trouvé bon que restassent icy, et sont passées en

Ollande.

Me Quillegreu a escript, d'Escoce, que les choses s'y maintiennent

assez paysibles soubz le prétandu régent, lequel a affermy beaucoup

son authorité par le moyen d'aulcuns principaulx de la noblesse, qui

se sont racoinctés à luy, et mesmement du comte d'Hontelay, à qui il

mande qu'il est en termes de luy remettre les sceaulx et l'estat de

chancellier du royaulme. J'ay, par deux foys, adverty Vostre Majesté,

et ceste cy sera la troysième, comme il se praticque de mettre le

jeune Prince d'Escoce entre les mains du Roy d'Espaigne; et maintenant

l'on vient de me confirmer, de rechef, qu'il n'y a rien qui se mène

plus chaudement que cella. Et sur ce, etc.

Ce Ier jour de juillet 1574.

Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de la Motte Fénélon, Tome Sixième Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 78 / 273 题