Madame, après la condoléance faicte à ceste princesse, le XXe de ce
moys, ainsi que, par mes lettres du jour ensuyvant, je le vous ay
mandé, je luy présentay la lettre que, du vivant encores du feu Roy,
vostre filz, vous luy aviés, au nom de toutz deux, escripte, de vostre
main, laquelle elle leut bien curieusement, et se satisfit assés
d'aulcuns honnestes trêtz d'amityé qu'elle y trouva. Et me dict que ce
de quoy elle avoit desiré, lors, pouvoir privéement traicter avec Voz
Majestez, estoit pour vous fère ouvrir les yeulx sur aulcunes choses
qui vous travailloient; desquelles elle eût espéré vous mettre
facillement hors de payne, mais qu'estant, à présent, l'occasion
passée, cella ne pourroit plus servir de rien: seulement elle vous
prioit de croyre que, quand quelque advertissement luy viendroit,
concernant les personnes de Voz Très Chrestiennes Majestez et vostre
estat, qu'elle ne seroit paresseuse de le vous fère sçavoyr, ainsy
qu'elle s'assuroit que ne diffèreriés la semblable bonté vers elle,
quand l'occasion s'y offriroit.
Je luy parlay de ces menées, que les gens de ses ambassadeurs
s'efforcent de fère par dellà, qui tournoient bien fort à vostre
offance et mespris, et au préjudice du repos de l'estat; et lesquelles
vous la priés de les fère cesser, et de vouloir qu'entre Vos deux
Majestez se continuât et se nourrît tant de vraye et inthyme amityé
qu'il ne se peût praticquer rien, au nom d'elle, en France, ny
pareillement, au nom de Voz Majestez Très Chrestiennes, par deçà, sans
une mutuelle et privée communicquation d'entre vous deux.
A quoy, elle, après une longue digression, meslée d'ung peu d'aigreur
et de collère, m'ayant demandé si vous ne me mandiés pas à quoy
tendoit la fin des dictes menées, et luy ayant respondu que non; mais
que, de tant qu'on y alloit à vostre desceu, je jugeois bien que ce
n'estoit pour l'advancement ny grandeur de Messieurs voz enfans, ny
pour le bien de leur couronne, car l'on ne le vous celleroit pas; et
luy ayant réplicqué aussi aulx aultres poinctz de sa digression,
sellon que j'estimoys le debvoir fère; elle m'a respondu qu'elle vous
prioit d'approfondir bien la vérité des dictes menées, et, si trouviés
qu'elles fussent à vostre préjudice, ou de l'estat, qu'elle offroit
d'en fère telle punition que vous voudriés; et qu'elle ne voyoit pas
que ès grandes offres, dont je luy avoys touché en passant, il y peût
avoyr rien de vérité, ny nul aultre bien, sinon que, si Monseigneur
le Duc sçavoit et croyoit qu'elle eût voulu fère tout cella pour luy,
qu'il l'en aymeroit mieulx quand ilz seroient maryez ensemble. Et,
après avoyr riz là dessus, elle se mist à parler du retour du Roy,
vostre filz, comme si elle estimoit qu'il seroit retardé.
Et de propos en propos, elles mesmes m'a ouvert l'argument de luy dire
que je craignois assez que quelque peu de nuée, que j'avoys comprins
luy rester encores contre le nouveau Roy, ne la rendît trop facille à
se laysser persuader des choses de luy qui n'estoient point; et que je
la supplioys que, de ce qu'ilz auroient à desmeller ensemble, elle
n'en voulût prendre l'advis de ceulx qui estoient extrêmes, et sans
modération aulcune, sur le faict de la religion, ny de ceulx qui
prétandoient d'establir le fondement de son repos sur le travail de la
France; car ilz ne la conseilleroient jamays droictement, et la
conduyroient à des dellibérations, auxquelles je m'assurois qu'elle
auroit regret; mais qu'elle prînt le conseil ordonné de Dieu, et
celluy qui procèderoit de l'honneur et vertu qui estoient en elle, sur
les moyens d'amityé qu'elle debvoit tenir vers ceulx qui cherchoient
la sienne, et qui véritablement l'aymoient, ainsy qu'elle en avoit la
preuve, pour le regard de Vostre Majesté, de plus de quinze ans, et du
Roy, vostre filz, depuis son aage de discrétion; et que, si elle avoit
doubté, d'aultrefoys, de quelque sienne affection, lorsqu'il n'estoit
que Duc d'Anjou, qu'elle estimât qu'à présent toutes ses affections
seroient d'ung grand Roy de France, son voysin, qui, en restablissant
les ruynes de son royaulme par une perdurable paciffication de ses
subjects, chercheroit de confirmer avec elle la mesmes confédération
que le feu Roy, son frère, luy avoit jurée; et que Vous, Madame, luy
prométiés de le luy réserver très constant et parfaict amy, ainsy
qu'elle l'avoit eu quelquefoys serviteur.
Elle m'a respondu qu'elle espéroit qu'il n'uzeroit sinon
honnorablement vers elle, ainsy qu'elle ne luy avoit jamays donné
occasion de fère aultrement, et que, suyvant cella, elle procèderoit
aussy avec droicture et honneur vers luy; et qu'elle me prioit de
croyre que la nuée, que je craignois, estoit passée, car plusieurs
choses estoient depuis intervenues qui avoient faict oublier tout
cella; et que, le jour précédent, ung des siens luy avoit dict que,
possible, avoit elle faict difficulté de l'espouser, parce que lors il
n'estoit pas Roy, et qu'à présent, qu'il estoit double Roy, elle s'en
debvoit contanter: à quoy elle avoit respondu qu'il avoit esté
tousjours Royal, et qu'une chose, plus haute que les couronnes, y
avoit mis l'empeschement, c'estoit la religion, laquelle faysoit qu'on
layssoit le monde pour suyvre Dieu; et que l'ung ny l'autre n'y
debvoient avoyr regret. Et sur ce, etc.
Ce XXVIIe jour de juing 1574.
MÉMOIRE PARTICULIER,
baillé au Sr de Sabran, pour dire, de vive voix, à la Royne.
Le Sr de Sabran retiendra en mémoire les principaulx poincts
de la dépesche pour en pouvoir satisfaire la Royne.
Luy dira que les affections sont fort changées par deçà,
qu'ils creignent à merveilles que le nouveau Roy soit mal
incliné vers eulx, et qu'il se laysse du tout posséder à ceulx
de son party, qu'ils réputent leurs ennemis; et qu'il
opprimera ceulx qui conseilleroient l'intelligence et
confédération d'entre ces deux royaulmes; et qu'il entrera
facilement en quelque obligation avec le Pape et le Roy
Catholique contre ce royaulme.
Outre cella, ils le tiennent pour un irréconciliable ennemy de
ceux de leur religion, dont les plus passionnés mettent peine
de bander ceste princesse contre luy, et de la rendre, de
jour en jour, plus piquée du mespris et reffus qu'ils luy
représentent qu'il a faict d'elle, et de lui imprimer beaucoup
de deffiance de la Royne Mère; de sorte qu'à très grande
difficulté a l'on pu rompre, jusques icy, les délibérations, à
quoy l'on l'a volue pousser, de se déclarer ouvertement pour
les eslevés;
Qu'il est bien certain que toutes les délibérations de ce
conseil ont toujours esté de ne rompre jamais avecques le feu
Roy, et elle ne le voulloit nullement faire, et a tenu la main
que l'entreprinse de Montgommery n'a poinct eu de suitte; et
monstre, par tous ses propos et démonstrations, qu'elle n'a
esté, du vivant du feu Roy, jamais participante d'aucune
pratique par delà, qui fût contre luy, ny contre la Royne, ny
contre leurs affaires. A ceste heure, la mutation de règne a
admené beaucoup d'escrupules et mutation de volonté.
Et, quant aux pratiques avec Monseigneur le Duc, il n'est
possible d'ouyr rien, plus esloigné de toute apparance de mal,
que ce que ceste princesse monstre juger de ses délibérations;
et parle en termes si exprès de la sincérité sienne, et
d'avoir en exécration non seulement les actes, mais les
pensées, s'il en avoit jamais eu pas une contre son frère, ny
contre sa mère, ny tendant à troubler leurs affères, que non
seulement elle le rend infiniment bien justiffié, mais monstre
sentir bien fort qu'on l'ayt eu, ny qu'on l'ayt suspect; et ne
dissimule sa collère et menasses là dessus, ains semble
qu'elle y va un peu plus expressément que n'est accoustumé en
affaires d'autruy;
Qu'à ceste heure, les plus protestants monstrent de chercher
la réconciliation de ceste princesse avec le Roy d'Espagne, et
se rengent avec ceux, qui sont, icy, de ce party là; ce qui
donne le plus d'obstacle aujourdhuy à ces choses de France, en
ce Royaulme. Dont, sans quelque nouveau moyen, sera impossible
de les y pouvoir plus maintenir à la réputation de ces six ans
passés. Et pourtant faut incister à quelque honneste présent,
dès ceste heure, pour le comte de Lestre et milord de Burgley,
et pour quelque pension, à l'advenir; car c'est par là qu'on
destournera les mauvaises intentions et délibérations de deçà;
Que les advis continuent de venir, de divers bons lieux et
asseurés, que le Roy d'Espaigne mène chaudement la praticque
d'avoir le Prince d'Escosse entre ses mains; et que son armée
a expressément charge de tenter si cela se pourra effectuer. A
quoy il est nécessaire de voir de quelle façon il y faut
pourvoir.