Madame, je viens de fère la condoléance de la mort du feu Roy, vostre
filz, à la Royne d'Angleterre, et de luy représanter toutes les
particullarités que, par plusieurs de voz dépesches, depuis cest
accidant, il vous a pleu me commander de luy dire; et l'ay infinyement
remercyé des honnorables et vertueux propos, et des vrayes
démonstrations, que desjà elle m'avoit envoyé signifier par ung de ses
gentilshommes; du grand regret qu'elle en avoit; qui l'ay assuré que
j'avoys creu et croyrois, et voulois bien croyre, sans aulcune
difficulté, qu'il estoit grand, parce qu'une princesse, ornée de tant
de vertu et d'humanité comme elle, ne pourroit pas fère qu'elle ne
sentît beaucoup le trespas de ce prince, qui luy estoit frère d'estat,
et de voysinance, et d'affection, et de toute perfection d'amityé,
aultant que s'il luy eût esté propre germain, ainsy que les quatorze
ans de son règne luy avoient donné bonne preuve que nulle occasion, ny
persuasion, ny instigation, l'avoient jamays peu mouvoyr de la vraye
amityé qu'il luy portoit; ains s'estoit tousjours confirmé à la
recherche du parantage, et de plus de confédération et d'intelligence
que nul de toutz les aultres princes de son alliance, et qu'en effet,
elle avoit perdu le plus certain et le meilleur, et le plus grand, de
toutz ses amys; et que Vostre Majesté qui, mieulx que nul aultre,
sçaviés ce qu'il en avoit dans le cueur, comme celle qui le luy aviez
dressé, et le luy teniez tousjours bien incliné à cella, et qui vous
trouviés maintenant outrée de ceste grande perte, jugiés bien que
vostre condoléance en estoit bien adressée à elle, et estoit très
convenable entre vous deux; dont m'aviés commandé de la luy fère trop
plus expresse, et plus grande, que n'aviés pas donné charge de la fère
semblable à nul autre prince ni princesse de la Chrestienté. Et, là
dessus, luy ayant racompté aulcunes choses de la qualité de son mal,
et comme le bon sens et la mémoyre, et la parolle, ne luy avoient
manqué jusques à l'extrême souspir, et qu'après avoyr satisfaict aulx
pitoyables offices de ce monde, d'avoyr demandé pardon à Vostre
Majesté, d'avoyr, avec grand amour et charité, recommandé la Royne, sa
femme, avoyr dict le dernier adieu à Monseigneur, son frère, à la
Royne de Navarre, sa seur, au Roy de Navarre et aultres Princes; et
avoyr fort dignement parlé de son estât, et du regret qu'il avoit
qu'il n'eût esté plus soulagé de son temps, et qu'il ne le pouvoit
laysser plus paysible, il avoit achevé ses derniers actes par des
parolles si sainctes, invoquant tousjours Dieu, et par des gestes si
paysibles et le visage si composé, avec ung si doulx trespassement,
que ceulx, qui y avoient assisté, pleins de larmes, voyantz une si
saincte et si chrestienne mort, n'avoient nullement doubté de son
salut, ny de sa vye plus heureuse et perdurable;
Et qu'avant trespasser, il vous avoit très instamment priée, et vous
avoit adjurée, de vouloir prendre l'administration du royaulme,
jusques au retour du Roy de Pouloigne, son frère, à qui, de droict, il
appartenoit; ce que Vostre Majesté, surprinse d'une très véhémente
appréhension de ceste perte présente et des grands désordres qui
pourroient multiplier dans le royaulme, n'aviés eu rien tant en
affection que de vous pouvoir retirer, en quelque lieu solitayre et
escarté, pour y passer le reste de voz jours à repos; et que vous en
fussiés excusée, sans la considération qu'aviés eue de ne debvoir, en
une si importante occasion, défallir à l'amityé que portiés au Roy de
Pouloigne, vostre filz, qui véritablement estoit grande, ny refuzer,
en ce temps, vostre peyne ny voz bons offices à la couronne de France,
à laquelle vous réputiés avoyr très grande obligation; et que,
pourtant, vous aviés accepté la dicte administration avec l'assistance
que Monseigneur le Duc, vostre filz, et le Roy de Navarre, avoient
très cordiallement offert de vous y fère, y concourantz les Princes du
sang, et les aultres princes et seigneurs du conseil de l'estat, et la
noblesse du royaulme, et les officiers principaulx de la couronne, les
gouverneurs des provinces, les parlementz, les bonnes villes, et
générallement toutz les meilleurs subjectz du royaulme, avec lesquelz
vous espériés conduyre toutes choses par si bon advis et modération
qu'il n'y surviendroit poinct de nouvelle altération ny de changement;
et de tant que vous sçaviés la bienvueillance qu'elle portoit à ceste
couronne, et à ceulx qui en estoient, vous luy aviés bien volu fère
toute ceste communicquation pour la prier de vous vouloir bien
assister des bons et fermes offices de bonne seur, qu'elle vous
pouvoit rendre en ce temps, et de vouloir constamment persévérer ez
termes de l'amityé et confédération qu'elle avoit jurée au feu Roy, et
au bon propos dont luy et Vostre Majesté l'aviez tousjours
pourchassée, sellon que vous sçaviez bien que le desir du Roy, à
présent, vostre filz, seroit de renouveller avec elle le dernier
traicté de ligue, et l'entretenir inviolablement; et que vous luy
promettiés de le luy rendre très ferme et perpétuel amy, et
pareillement Monseigneur le Duc très dévot serviteur, et de ne laysser
deffallir, tant que vous vivriés, l'amityé de dellà, si elle la
vouloit conserver du costé d'elle; et que Mon dict Seigneur le Duc
m'avoit commandé de fère aussy à la dicte Dame sa condoléance de la
perte qu'il avoit faicte, et luy signiffier l'administration de Vostre
Majesté, et l'assistance, et service, qu'il vous y vouloit rendre;
ensemble le Roy de Navarre, qui, toutz deux, m'en avoient escript, et
m'avoient mandé d'y conformer ma négociation en tout ce que j'auroys à
traicter, icy, avec la dicte Dame.
Elle, d'ung visage fort composé à la dolleur, après m'avoyr
paysiblement et fort attentivement escousté, m'a respondu qu'elle
estoit bien fort marrye que je fusse arryvé au bout de ma légation par
ung accidant si lamantable, comme estoit la mort du prince qui m'avoit
envoyé; et qu'elle en avoit receu ung ennuy qui surpassoit de beaucoup
toutz les aultres plus grands qu'elle eût senty depuis qu'elle estoit
royne, pour avoyr perdu ung frère, ung amy, et ung voysin qui luy
estoit plus estroictement confédéré que nul aultre prince de la
Chrestienté, et de la bienveillance duquel elle avoit la preuve, des
quatorze ans que je disois de son règne. Dont je pouvois ardimment
bien croyre que le regret, qu'elle m'en avoit envoyé tesmoigner par
son gentilhomme, et les larmes qu'elle n'avoit peu contenir, à mon
arryvée, me voyant en cest habit de deuil, et oyant mon piteux récit,
et celles qu'elle avoit encores aulx yeulx en me faysant ceste
responce, n'estoient nullement feinctes; ains procédoient d'une
aultant profonde dolleur de son cueur que nulz de ses plus prochains
en eussent point jetté; et que, oultre les privées conférances, et les
honnestes gratiffications, et familiers complimentz, dont ilz avoient
uzé l'ung vers l'aultre, aultant qu'il s'estoit peu fère entre princes
absentz, pour contracter une bien fort ferme amityé, elle s'estimoit
encor avoyr prins de si bonnes erres de luy qu'elle se tenoit très
assurée qu'il eût perpétuellement persévéré vers elle; chose qu'elle
ne sçavoit si elle s'en pouvoit promettre de semblable de quiconque
luy viendroit à succéder.
Par ainsy n'estoit de merveille si elle le pleignoit amèrement, et
que, voyrement, en estoit fort bien et proprement addressée à elle la
condoléance que Vostre Majesté luy en faysoit, qui vouloit aussy
mutuellement se condouloir avecques vous de ceste mesmes perte,
laquelle elle jugoit bien que ne la pouviés sentir petite, parce que
celluy que vous aviés perdu estoit très grand, et le premier de voz
troys enfans, et celluy qui, jusques à sa mort, vous avoit rendu toute
entière obéyssance;
Et, au regard de vostre administration, qu'elle ne sçavoit ce que les
loix du royaulme en ordonnoient, et n'en vouloit estre davantage
curieuse, s'assurant que Vostre Majesté estoit si vertueuse et
prudente que n'en vouldriés rien oultrepasser; et que, pour le bien
qu'elle vouloit à la France, elle ne pouvoit estre sinon bien ayse que
le manyement en fût venu en vostre main, parce que nul le pouvoit
conduyre avec plus d'amour et de foy, ny avec plus de droicture et
d'intégrité, que vous, qui estes la mère des deux, qui, l'ung après
l'autre, estoient appellés à y succéder, et qui en entendiés mieulx
les affères, pour les avoyr longuement manyés, que nul autre qui s'en
sceût mesler;
Et, quand à la continuation d'amityé, qu'il vous playsoit luy offrir,
qu'elle l'acceptoit de très bon cueur, et vous en remercyoit, aultant
qu'il luy estoit possible, et que son ferme propos estoit de ne s'en
départir nullement, si ne luy en donniés occasion; qu'elle espéroit,
dans troys ou quatre jours, vous dépescher ung gentilhomme pour aller
accomplir le debvoir de sa condoléance vers Vostre Majesté, et
qu'après que le Roy de Pouloigne seroit arryvé, elle y en envoyeroit
ung autre, pour procéder ainsy vers luy, comme elle verroit qu'il
procèderoit vers elle, bien qu'à dire vray, elle ne voyoit poinct
qu'il peût estre de retour encores de longtemps.
Et, quand à la condoléance de Monseigneur le Duc, elle la voyoit vraye
et certeyne, comme de celluy qui avoit faict une grande et fort
sensible perte; et que, touchant ung raport qu'on avoit faict, que le
Roy, son frère, ne luy avoit monstré si bon semblant, à son trespas,
comme au Roy de Navarre, qu'elle estoit très bien advertye que cella
estoit faulx, et qu'il ne l'avoit jamays réputé aultre que son très
loyal et très obéyssant frère, comme aussy elle l'estimeroit digne de
perdre le nom de prince, et de déchoir de tout degré d'honneur et de
réputation, s'il avoit non seulement tenté mais pensé jamays chose
contre luy, ny contre Vostre Majesté, ny contre le repos de voz
affères; et qu'elle louoit grandement l'assistance que luy et le Roy
de Navarre vous avoient offert en vostre administration; adjouxtant,
avec un soubzrire, que vous aviés bien donné ordre qu'ilz s'en
reposassent du tout sur vous; et qu'à ce propos elle me vouloit bien
dire qu'on luy avoit rapporté des choses bien estranges, desquelles
elle eût esté esbahye, et peu contante, si elle ne se fût tousjours
assurée qu'à nul pris Vostre Majesté voudroit jamays changer le
gracieux nom de bonne mère en celluy de cruelle marastre.
Et là dessus, Madame, je confesse qu'elle s'est eslargye en des propos
ung peu bien véhémentz, lesquelz m'ont rendu hardy de luy ozer aussy
uzer de véhémentes remonstrances; lesquelles m'ont semblé, avant que
je me soye départy d'avec elle, qu'elles l'ont ramenée à quelque
modération. Et je mettray peyne qu'elles produisent encores d'aultres
meilleures effectz, s'il m'est possible; bien qu'à dire vray, je
trouve la dicte Dame plus picquée et altérée que je ne pensois. Dont
de ce qui s'est passé, pour ce regard, entre elle et moy, et de
l'intention que j'ay peu nother qu'elle a vers le Roy, à présent,
vostre filz, je vous envoyeray bientost ung des miens pour vous en
donner compte, ensemble de ce qu'elle m'a respondu à la lettre que luy
avés escripte de vostre main, le XXVIIe du passé, et à vostre plaincte
des gens de ses ambassadeurs, et sur ce qu'elle vouloit monstrer de
tenir ma légation pour expirée: de quoy toutesfoys elle m'a pryé, à la
fin, de n'en vouloir rien escripre; et ce qu'elle m'a dict de son
armement, lequel véritablement est grand et formidable: qui sont toutz
poinctz desquelz elle s'est assez ouverte de parolle et de
démonstration.
L'on me confirme, de divers endroictz, ce que je vous ay mandé de
certayne praticque sur Callays, et que, quoy que ce soit, il y a
entreprinse projectée sur quelque endroict de la coste de dellà; dont
je supplye très humblement Vostre Majesté de fère renforcer la
garnison du dict Callays, celle de Bouloigne, de Dieppe, du Hâvre et
de Cherbourg, et refraychir l'advertissement ez aultres places, sur la
mer, qu'on ayt à s'y tenir bien sur ses gardes; car je trouve ceulx cy
changés et beaucoup eslevez pour cest armement qu'ilz vont avoyr tout
prest. Et sur ce, etc.
Ce XXIe jour de juing 1574.