A LA ROYNE, RÉGENTE.

Madame, suyvant ce que la Royne d'Angleterre m'avoit faict prier,

ainsy que je le vous ay mandé par mes précédentes, de ne luy

renouveller si tost son extrême regret du trespas du feu Roy, vostre

filz, j'ay layssé couler cinq jours entiers sans renvoyer vers elle;

et, au sixiesme, luy ayant faict sçavoyr que j'avoys, depuis, receu

une segonde et troysiesme dépesches de Vostre Majesté pour luy fère,

avec le dict triste accidant, entendre d'aultres propos de

satisfaction et d'amityé, qu'elle auroit bien agréables, et dont elle

resteroit bien consolée et contante, elle a voulu prendre encores du

temps pour dellibérer si elle me debvoit admettre vers elle, ou non;

et m'a, de rechef, faict respondre, par le comte de Sussex, son grand

chamberlan, qu'elle luy avoit commandé de luy en fère souvenir le

matin ensuyvant, affin qu'elle me peût mander quand elle me pourroit

bailler son audience. En quoy elle a monstré, ou de se vouloyr

revencher du dellay que Vostre Majesté avoit prins d'ouyr son

ambassadeur, ou bien qu'elle vouloit attandre des nouvelles de France,

ainsy que, bientost après, elle en a receu par Me de Quillegreu; dont

ayant encores renvoyé vers elle, elle m'a, ceste troysième foys,

mandé que, après demain, je seray le très bien venu. Où, Madame, je

mettray peyne de ne luy obmettre rien de ce que, par vos six

dernières, du XXVIIe et trentiesme du passé, et du premier,

troysiesme, cinquiesme et huictiesme d'estuy cy, il vous a pleu me

commander de luy dire. Et noteray soigneusement les propos qu'elle me

tiendra, et la façon et substance d'iceulx, affin de vous pouvoir

représanter, aultant qu'il me sera possible, de quelle intention et

disposition je la trouveray vers Voz Majestez Très Chrestiennes, et

vers le présent estat de voz affères.

Et vous diray cependant, Madame, qu'elle et ceulx de son conseil sont,

chascun jour, depuis le matin jusques au soyr, à dellibérer qu'est ce

qu'ilz ont à fère, et comme ilz ont à se comporter au passage de

l'armée d'Espaigne, mesmes que le comte d'Esmond, par la challeur

d'icelle, monstre de renforcer ses entreprises et combatz en Irlande

avec plusieurs bons succès, et qu'on assure fort que Me Stuqueley a

charge de huict navyres en la dicte armée; ce qui faict que la dicte

Dame et les siens l'ont davantage suspecte, et la redoubtent beaucoup.

A l'occasion de quoy ont mandé en divers portz de ce royaulme d'armer,

en dilligence, grand nombre de navyres particulliers, oultre ceulx de

la dicte Dame, et commandé de fère la monstre généralle partout, et

encores des descriptions particullières de certain nombre de soldatz,

ez endroictz plus propres à fère les embarquementz, et pour estre

prestz à deffandre les descentes. En quoy, parce que, nonobstant le

grand souspeçon qu'ilz monstrent avoyr de la dicte armée, les agentz

du Roy d'Espaigne ne layssent de négocier ordinayrement avec eulx, et

d'estre fort bien et favorablement receus en ceste court, et qu'il ne

se voit ès parolles et démonstrations, de l'ung costé ny de l'aultre,

apparance quelconque que de toute amityé; aussy que je sçay bien que,

sur la résolution de leur armement, ilz ont mis en avant plusieurs

considérations des choses de France, et que les minystres françoys,

qui sont icy, et aulcuns, de la part des eslevez, ne cessent de

négocyer, toutz les jours, avec eulx; et que mesmes le cappitayne

Montdurant et ceulx de sa troupe ont envoyé offrir leur service à la

dicte Dame, je ne puis fère que je n'aye grande meffiance de leur

susdict armement. Dont je me suis bien fort resjouy, Madame, d'avoyr

veu, par vostre dépesche du IIIe du présent, qu'ayez envoyé, de bonne

heure, pourvoyr au long de la coste de dellà; et supplieray encores

très humblement Vostre Majesté qu'avec l'advis, que je pense bien que

y manderez, du passage de l'armée d'Espaigne, il vous playse y fère

refrayschir celluy de cest appareil d'Angleterre, affin qu'on ayt à

s'y tenir fort soigneusement sur ses gardes.

L'ambassadeur d'Angleterre a escript, du VIe du présent, beaucoup de

nouvelles, et entre aultres que le trouble et le souspeçon croyssoit

tousjours, de plus en plus, en vostre court, et que Vostre Majesté

s'en trouvoit en une fort grande perplexité, bien que, pour le

dissimuler, vous mandiés souvant aulx ambassadeurs, et principallement

à luy, et au cappitaine Leython, de bien honnestes et courtois

messages, et monstriés de desirer l'amityé de la Royne, leur

Mestresse, bien qu'à dire vray, ilz cognoissent que vous vous meffiez

assez d'elle; que, sur quelques parolles que le feu Roy avoit dictes à

son trépas, vous vous estiez attribué l'administration du royaulme, de

vostre propre authorité, et aviez faict sortir voix que le Roy de

Pouloigne seroit bientost de retour, mais que ceulx, qui entendoient

l'ordre du pays, et qui en estoient, n'a pas longtemps, revenus,

assuroient qu'on ne le layroit partir jusques après l'élection d'ung

nouveau Roy; que vous estiés plus rigoureuse, que jamays, à

Monseigneur, vostre filz, et au Roy de Navarre, leur ayant faict

redoubler les gardes, et faict boucher les fenestres de leurs

chambres, qui regardoient hors du logis, et aviez faict prendre

Bonacorsy, non pour faulte qu'il eût faicte, mais parce que Mon dict

Seigneur l'aymoit, et se fyoit de luy, affin d'intimyder ses aultres

serviteurs; que vous estiés après à dépescher Mr le jeune Lansac en

Allemaigne pour aller obtenir le saufconduict du passage du Roy de

Pouloigne; et que Mon dict Seigneur le Duc et le Roy de Navarre

avoient envoyé, l'ung Mr d'Estrée, et l'aultre Mr de Mioncens, saluer,

de leur part, le Roy de Pouloigne pour Roy; que le Sr de La Noue,

après avoyr receuilly deux mille harquebouziers de Gascoigne, avoit si

entièrement deffaict la troupe de Mr de Montpensier, qu'à peyne

s'estoit le dict seigneur peu saulver; et qu'on avoit admené le comte

de Montgommery devant St Lô et Carantan, pour fère rendre ces deux

places, mais que ceulx de dedans n'en avoient tenu compte, et

continuoient de se deffendre gaillardement.

Depuis cella, Madame, le jeune Quillegreu a apporté, ainsy que

j'entendz, que Mr le mareschal de Retz, après beaucoup de difficultez

qu'il avoit trouvé en Allemaigne, estoit enfin arryvé, et ne

s'entendoit encores quel effaict avoit prins sa négociation avec les

princes protestantz; que Mr de St Suplice et Mr de Villeroy estoient

revenus de Languedoc, avec peu ou poinct d'espérance de paciffication,

ce qui vous mettoit en grand peyne; et que, de rechef, vous aviez

renvoyé par dellà, ensemble une lettre, prétandue du comte Palatin au

Sr de La Noue, par l'abbé Gadaigne, et la carte blanche, aulx ungs et

aulx aultres, pour leur accorder tout ce qu'ilz demanderoient; et que,

pour couvrir ung peu l'estroicte garde que teniés sur Monseigneur le

Duc et le Roy de Navarre, vous les meniés en conseil, et quelquefoys

promener jusques aulx Tuylleries.

Je verray, Madame, de quelz termes et de quelles démonstrations ceste

princesse m'usera, affin de vous en advertyr incontinent, ensemble de

ce que je pourray descouvrir d'aulcunes allées et venues, qui se sont

faictes, et qui se continuent encores à présent, avec plus de

dilligence que jamays, du prince d'Orange à la Rochelle, et de la

Rochelle vers luy; et dont les messagers viennent rapporter et

conférer tousjours le tout avec aulcuns de ce conseil, comme, encores

de présent, ung gentilhomme de Liège, serviteur du dict prince, est,

depuis deux jours, arryvé du dict lieu, de la Rochelle; qui passera

vers luy, aussytost qu'il aura esté expédyé de ceste court. Et sur ce,

etc. Ce XVIIIe jour de juing 1574.

Tout présentement, je viens d'estre adverty, de bon lieu et

seur, que le Roy d'Espaigne mène chaudement la practique

d'avoyr le Prince d'Escosse entre ses mains, et qu'en son

armée y a charge, expressément commise, de tenter si cella se

pourra effectuer. J'en esclarciray davantage Vostre Majesté

par mes premières; mais cependant je la supplye très

humblement de regarder comme y debvoir pourvoyr.

Encore, depuis ce dessus, l'on me vient de dire qu'il y a une

entreprinse sur Callays et sur Bolloigne; dont je mande aulx

deux gouverneurs d'y prendre garde; et sera bon, Madame, que

leur envoyez quelque renfort.

Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de la Motte Fénélon, Tome Sixième Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 72 / 273 题