Madame, au pied de la lettre que je vous ay escripte, du VIIIe du
présent, je vous ay faict mencion de l'honneste office que, le jour
mesmes, ceste princesse avoit envoyé fère vers moy, sur le trespas du
feu Roy, vostre filz, pour me signiffier le deuil et le déplaysir
qu'elle en avoit; laquelle a continué, depuis, et continue de monstrer
qu'elle le regrette infinyement; et mesmes, ayant envoyé demander à la
dicte Dame quand il luy playroit que, sur une dépesche que j'avoys
receue de Vostre Majesté, je l'allasse trouver, elle m'a mandé qu'elle
me prioit de luy différer ung peu la dolleur, qu'elle sçayt bien qui
luy renouvellera de me voyr, et qu'elle sent son cueur si pressé de
la première appréhension de cette dolente nouvelle, qu'il ne luy
seroit pas possible de supporter, pour encores, celle segonde, qui luy
viendra, de la condoléance de Vostre Majesté; et qu'elle partoit
expressément de Grenvich, pour s'aller ung peu désennuyer, le mieulx
qu'elle pourroit, en une sienne mayson, aulx champs, nommée Avrin, où
je pourroys renvoyer, d'icy à troys jours, mon secrettère, et qu'elle
me manderoit, lors, quand elle me pourroit donner lieu de la venir
voyr. Par ainsy, je remetz, jusques à ce que j'aye parlé à elle, de
respondre aulx troys dernières dépesches de Vostre Majesté.
Et vous diray cependant, Madame, que ceste princesse a assemblé, par
plusieurs foys, ceulx de son conseil pour dellibérer de ce qu'elle
auroit à fère, et comme elle auroit à se comporter en ses présentz
affères, après ce grand accidant de la mort du Roy. Dont j'entendz que
les advis n'ont esté pareils, et que mesmes ilz sont tombés en deux
opinions, qui sont contraires l'une à l'aultre; desquelles, parce que
je n'en sçay encores bien au vray les particullaritez, je me
déporteray de vous en rien mander jusques à mes premières: Mais je
sçay bien qu'après la tenue du dict conseil, l'on a envoyé à Gelingam
supercéder l'apprest des navyres de guerre, et mandé à Portsemue de ne
brasser plus de vivres, ny cuyre de biscuyts, ny tuer la cher, ny
assembler les hommes; mais qu'on ayt à tenir ce qui est desjà préparé
de victuailles, et pareillement le roole des hommes, et la somme
ordonnée pour les frays de cest armement, en ung estat, tout prest,
pour s'en servir en ung soubdein besoing, si, d'avanture, il survient.
Ce que je présume bien, Madame, qu'a esté ordonné ainsy, en partye,
pour le changement des choses de France, et pour la prinse du comte de
Montgommery; mais principallement pour avoyr ceulx, qui portent icy le
faict du Roy d'Espaigne, remonstré à ceste princesse que la
confédération, qu'elle avoit avecques la France, reste maintenant
esteinte par le décès du feu Roy, vostre filz, et qu'ilz respondoient,
sur leur vye et sur leur honneur, que, si elle ne vouloit poinct
provocquer le dict Roy d'Espaigne, que luy aussy, de son costé, ne
mouveroit, en façon du monde, rien contre elle, ains entreroit
volontiers aulx termes d'amityé dont il la faisoit tousjours
rechercher, et qu'elle trouveroit en luy toute seureté et vérité. A
quoy la dicte Dame a monstré d'incliner. Et pensent aulcuns qu'elle
n'uzera d'aulcune plus ennemye démonstration à l'armée d'Espaigne,
quand elle passera, que de se tenir sur ses gardes, et qu'elle
layssera aller à quelque bonne conclusion le renouvellement d'amityé
qui se mène entre eulx. A quoy, Madame, il ne seroit honneste et ne
peut estre juste qu'on s'y aille opposer; mais j'ay bien regret que
aulcuns seigneurs de ce conseil n'ont esté, par Voz Majestez Très
Chrestiennes, ainsy que souvant je l'ay requis, aussy obligés de
s'affectionner à vostre party, comme le Roy d'Espaigne y a tousjours
bien tenu ceulx du sien bien estipendiés.
Me Quillegreu est party pour Escoce, où j'entendz qu'il fera quelque
résidence, y estant allé à ses journées. Aulcuns, qui sont icy, bien
affectionnés à la Royne d'Escoce, m'ont adverty que, vers le North
d'Escoce, l'on s'y est eslevé contre le comte de Morthon, en faveur de
leur Royne; et qu'avec quelque secours, qu'on leur pourroit envoyer de
France, d'hommes ou d'argent, ilz tiendroient en si grand suspens les
Angloys, qu'ilz les garderoient bien de rien entreprendre de notre
costé. Je ne sçay encores au vray si l'élévation des Escossoys est
certayne, mais je m'en informeray, le plus soigneusement que je
pourray, pour le vous mander.
La dépesche, qu'on faysoit, icy, pour Allemaigne, est différée pour
quelques jours; néantmoins celluy, qui doibt aller, est commandé de ne
s'esloigner, et de se tenir prest. Ceulx de ce conseil incistent que
l'ordre que Vostre Majesté a prins par dellà, pour pourvoyr aulx
plainctes des subjectz de ce royaulme, s'entende des plainctes du
passé, aussy bien que de celles de l'avenir; et mesmement de celle de
Me Warcop, gentilhomme, pensionnayre de ceste princesse, lequel estant
aymé et favorizé en ceste court, et m'ayant la dicte Dame cy devant
plus expressément recommandé sa cause que nulle aultre, dont elle
m'ayt jamays parlé, il presse bien fort de luy estre faict rayson. Et
m'a l'on adverty que, sur aulcunes aultres prinses qu'aulcuns navyres
françoys ont faictes, tout de nouveau, sur des angloys, encor que
ceste princesse n'ayt trouvé bon qu'on aye uzé d'aulcun arrest pour
cella sur les biens des Françoys, qu'il a esté, néantmoins, donné une
secrette permission de s'en revencher sur la mer; de quoy je me
pleindray bien fort, si je puis advizer qu'il soit vray.
Je croy que Vostre Majesté a bien sceu comme le cappitaine Montdurant,
à qui n'a esté permis d'aller aux isles de Gerzey et Grènesey,
s'estant mis sur mer, avec ung navyre d'ung des fuytifs de Dieppe, a
combatu le navyre du cappitayne St Martin, et a tué le dict
cappitaine, et mené prisonnier le reste des hommes, qui estoient
dedans, ensemble le dict navyre; dont entendant qu'il s'apprestoit,
de rechef, pour aller s'essayer de descendre à Carantan, j'ay mandé à
Mr de Sigoignes qu'il en advertît Mr de Matignon, affin de
l'empescher, mais l'on me vient de dire qu'il laysse maintenant ceste
entreprinse pour s'en aller à la Rochelle. Et sur ce, etc.
Ce XIIIe jour de juing 1574.
_Par postille à la lettre précédente._
A peyne ay je eu signé la présente, qu'il m'est venu ung
advis, de bon lieu, de ceste court, comme, hier au soyr, y
estant arryvé le secrettayre du docteur Dayl, d'ung costé, et
des nouvelles d'Espaigne, d'autre; par lesquelles l'on assure
que l'armée d'Espaigne partira indubitablement, à la fin de ce
moys, avec deux centz cinquante navyres armez, l'assurance que
ceste princesse s'estoit cuidé donner de ses affères s'est
soubdain convertye en nouvelles souspeçons. Et, nonobstant que
le bagage fût desjà party pour aller à Avrin, elle l'a
contremandé, et a différé ce voyage pour trois sepmaynes,
assemblant incontinent son conseil; à l'yssue duquel l'on a
commandé aulx officiers de la maryne d'aller en dilligence
accomplir tout ce que, par la première ordonnance, leur avoit
esté commandé; et dépesché le comte Dherby pour aller fère la
levée d'hommes et maryniers, vers son quartier; et prins les
marynniers de ceste rivyère, affin que, dans douze jours
d'icy, au plus loing, les susdictz navyres, premiers prestz,
puissent sortir; et à milord Sidney de passer promptement en
Irlande, avec bonne provision d'argent et avec quelque nombre
d'hommes.