AU ROY.

Sire, estant adverty que, oultre l'armement des grandz navyres de

ceste princesse, lequel va tousjours en avant, ung particullier de ce

royaulme, nommé Grinvil, gentilhomme tenu en très bon compte en ceste

court, et qui, dès l'entrée de l'hyver, a commancé de mettre sept bons

navyres en équippage de guerre, avecques voix de vouloir aller

descouvrir quelque destroict vers le North, ayant layssé passer la

sayson d'un tel voyage, ne laysse pourtant de se préparer, à ceste

heure, en toute dilligence, pour s'aller mettre sur mer avec les

susdictz sept navyres et encor trois davantage, qu'il y a joinctz de

nouveau; et qu'il s'est desja expédié de court pour aller fère son

embarquement, en divers endroictz, sellon que ses susdictz navyres

sont distribués en divers portz de ce royaulme, où plusieurs

gentilshommes vont estre de la partye, et des soldatz ou mariniers,

jusques au nombre de quinze centz hommes, en tout, j'ay eu le dict

appareil pour bien fort suspect; de tant mesmement qu'on m'a dict

qu'icelluy Grinvil a associé avecques luy le sir Artus Chambernon.

Dont j'ay incontinent envoyé rechercher bien curieusement, par toutz

mes advis, où se pouvoit addresser cette entreprinse. Et voicy, Sire,

ce qu'on m'en a rapporté:

Que le dict Grinvil, ayant longtemps sollicité la permission de

pouvoir aller fère ceste descouverte, qu'il a en main, et en ayant,

jusques à ceste heure, esté empesché par ceulx qui portent, icy, le

faict du Roy d'Espaigne et du Roy de Portugal, qu'il a sceu enfin si

bien remonstrer l'utillité qui adviendra de son voyage à tout ce

royaulme, si on le luy laysse parachever, qu'avec la faveur de ses

amys il a obtenu de le pouvoir fère, en ce toutesfoys que, devant

toute œuvre, il yra donner quelque forme de secours, qui luy a esté

prescripte, au comte d'Essex, en Irlande; et de là il prendra, puis

après, sa route où il prétend aller, sans luy estre néantmoins

loysible de descouvrir en endroict, où les Espaignols et Portugoys

ayent desjà actuellement descouvert, et sans qu'il puisse attempter

rien contre les amys de ce royaulme, spéciallement contre Vostre

Majesté. Et, par ainsy, mes advertissementz portent que je ne doibs

prendre allarme, ny vous en donner aulcune, de l'entreprinse du dict

Grinvil.

Et m'a l'on rapporté, davantage, Sire, que ceste princesse, jeudy

dernier, entre ses plus privés, a dict qu'elle estoit fort marrye

qu'on vous fît prendre, ny que vous vous imprimissiés, aulcune sorte

de deffiance, du costé de ce royaulme; car elle vous maintiendroit,

sans aulcun doubte, l'amityé qu'elle vous avoit promise, et qu'il n'y

auroit nul qui la vous ozât enfeindre. Et, de faict, encor que j'aye

des présumptions bien violentes contre les Angloys, à les avoyr

suspectz ez présentz troubles de vostre royaulme, si ne découvrè je

que, pour encores, ilz ayent aulcune entreprinse déterminée contre

Vostre Majesté, ains que l'ordre, qu'ilz ont proposé de tenir, quand

ilz auront mis leurs grandz navyres en mer, est, à ce que j'entendz,

qu'ilz n'entreront dans nulz portz; ains qu'ilz tiendront tousjours la

mer, et aussytost qu'ilz auront recognu l'armée d'Espaigne, qu'ilz

l'yront tousjours costoyant sur l'aile gauche, pour luy couvrir la

coste d'Ouest d'Angleterre et la routte d'Irlande, sans la laysser

nullement approcher de deçà; et, si aulcuns vaysseaulx d'icelle s'y

escartent, encor que ce soit par tourmente ou par aultre contraincte

nécessité, l'on ne layra de les investir et combattre. Et mesmes se

présume qu'ilz ont concerté avec le prince d'Orange, lequel doibt

avoyr, lors, cent bons navyres sur mer, comprins ceulx de la Rochelle,

qu'ilz chercheront les occasions de provoquer la dicte armée de venir

aulx mains, ayant faict équipper dix huict pataches, du port de vingt

cinq ou trente tonneaulx chascune, dans la rivière de Golchestre, en

forme de frégates à rames, bien garnies d'artillerye à fleur d'eau,

pour les oposer aulx gallères qu'on dict qui seront en la dicte armée.

Et n'y a que six jours que deux marchandz de Flandres, qui venoient

d'Espaigne par mer, ayantz esté contrainctz du vent à prendre port

vers le cap de Cornoaille, ont esté incontinent conduictz, avec toutes

les lettres qu'ilz portoient, devers les seigneurs de ce conseil, qui

les ont dilligemment examinés du faict de la dicte armée. Et il semble

qu'ilz leur ayent confirmé qu'elle sera bientost preste à se mettre à

la voylle; ce qui faict que ceulx cy hastent davantage leur armement.

Dont, de jour en jour, Sire, je vous donray advis de la dilligence

qu'ilz y mettront, affin que, nonobstant leurs bonnes parolles et

leurs démonstrations, vous vous pourvoyés tousjours, comme je vous en

supplie très humblement, que ne soyés surprins de leurs maulvais

effectz, si, d'avanture, ilz en avoient.

J'entendz qu'on a changé d'advis d'envoyer Me Randolphe en Allemaigne,

et que ce sera un agent, lequel partira bientost, qui est ung fort

dangereulx homme et de mauvayse intention. Il doibt passer devers le

prince d'Orange, duquel, depuis peu de jours, le ministre Textor est

retourné icy, avec beaucoup de mémoyres. Et de tant, Sire, qu'il est

eschappé à aulcuns des plus passionnés supposts de la nouvelle

religyon, qui soient par deçà, de dire que bientost adviendra, en

France, une chose grande et de grande importance, qui mettra toute la

Chrestienté en admiration; et qu'ilz monstrent qu'avec grand desir et

joye indubitablement ilz l'espèrent, je vous supplye très humblement,

en l'incertitude que ce peut estre, que vueillés fère uzer quelque

forme d'aguet et d'observance, plus grande que de coustume, entour les

personnes de Voz Majestez, et fère tenir quelque assemblée de Conseil

ung peu solennelle, pour leur fère penser que leur entreprinse est

descouverte, car pourra estre que peu de démonstration la leur

destournera et leur emportera toute leur attante. Et sur ce, etc. Ce

IVe jour de juing 1574.

Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de la Motte Fénélon, Tome Sixième Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 65 / 273 题