Sire, je ne puis encores descouvrir que, en toutes ces longues
assemblées de conseil, que ceulx cy ont quasy toutz les jours tenues,
depuis ung moys en ça, il y ayt esté rien déterminé contre Vostre
Majesté; ains mes advis se rapportent qu'ilz ont dressé leurs
délibérations à ordonner, comme ils pourront, par leur appareil de
mer, lequel ilz préparent tousjours, bien résister à l'entreprinse
qu'ilz se persuadent que le Roy Catholique a sur ce royaulme ou bien
sur l'Irlande, et comme, sans commancer aulcune infraction de paix, de
leur costé, ilz rendront inutilles les efforts de l'armée qui s'attand
d'Espaigne, au cas qu'elle essaye rien sur eulx; et de faict, les
parolles de ceste princesse, et de ceulx qui guident plus ses
intentions, tendent à me fère bien espérer de leurs déportementz pour
Vostre Majesté; et mesmes ont escript aulx portz de ne laysser sortir,
avec armes, ceulx qui s'acheminoient vers le comte de Montgommery.
Néantmoins, pour la façon de laquelle j'entendz qu'ilz parlent des
évènementz de France, qui ne se peuvent tenir qu'ilz ne supportent
tousjours la cause des eslevez, et qu'ilz ne desirent bien fort qu'ilz
ne soient poinct opprimés, et admettent ordinayrement leurs agentz à
traicter de leurs affères avec eulx; et que, parmy aulcuns de ceulx
qui s'apprestent pour aller sur leurs grands navyres, il court ung
bruict sourt qu'ilz feront quelque descente en Normandye ou en
Guyenne; je me résouls, d'ung costé, Sire, de retenir ceste princesse,
aultant que je pourray, en vostre dévotion, et de divertyr, s'il est
possible, qu'il ne vous viegne nul mal d'elle ny des siens, ou le
moins que fère se pourra, et vous supplyer très humblement, de
l'aultre, que vous ne layssiés, pour cella, de vous pourvoir contre
leur armement, comme contre suspectz amys, ou bien contre couvertz
ennemys, affin qu'ilz ne vous puissent uzer de surprinse. Dont, de
jour en jour, je ne faudray de vous escripre ce que je pourray
approfondir davantage de leurs dellibérations, desquelles, sellon
qu'au retour du cappitayne Leython ilz se trouveront bien ou mal
satisfaictz de sa légation, j'en pourray, lors, plus certeynement
juger.
Il leur est arrivé, depuis trois jours, ung Courier d'Allemagne,
dépesché par ung, leur agent, qui se tient à Franckfort, et, soubdain
le conseil s'est assemblé là dessus; où j'entendz qu'il a esté résolu
que promptement seront envoyés cinquante mille escuz en Hambourg et à
Colloigne, pour estre remis à ung Jehan Lith, facteur de Me Grassen,
auquel sera mandé comme et à qui il les faudra distribuer. Et parce
qu'on y employe quelque forme de crédict d'Anvers, il semble que ce
soit plustost une provision pour le prince d'Orange, que non une
emplète contre Vostre Majesté; mais, de tant qu'on dict que Me
Randolphe sera bientost dépesché devers les princes protestantz, je
vous supplie très humblement, Sire, ordonner quelqu'ung qui le sache
bien observer de dellà.
Me Quillegreu est commandé de se tenir prest pour aller en Escosse, et
j'entendz que c'est pour une praticque qu'on a descouvert que quelques
seigneurs du pays menoient pour restablir l'authorité de la Royne
d'Escoce. Il va voyr ce qui en est, et va traicter avec le comte de
Morthon du passage de l'armée d'Espaigne, et comme il aura à s'en
gouverner.
Le comte de Montgommery avoit envoyé, icy, ung des siens, nommé
Lafouloyne, pour luy admener des soldatz, et luy procurer quelques
secours; mais il s'en est retourné aujourdhuy, fort mal accompaigné,
n'ayant peu praticquer, en ceste ville, que six ou sept hommes. J'ay
adverty Mr de Sigoignes de la dellibération, que le cappitayne
Montdurant a faicte, de descendre près de Carantan, avec les quatre
vingtz soldatz qu'il a ramassés par deçà; dont je m'assure qu'il en
advertyra Mr de Matignon pour y pourvoir, et pareillement Mr de la
Melleraye, au cas qu'il s'efforçât de descendre ailleurs. Sur ce, etc.
Ce XXIXe jour de may 1574.