Sire, estant adverty que le cappitaine Montdurant, avec envyron
quatrevingtz soldatz, qu'il a ramassez icy, s'en alloit trouver la
comtesse de Montgommery vers Hamptonne, en intention de s'embarquer au
dict lieu, pour passer aulx isles de Gerzey et de Grènesey, et, des
dictes isles, aller descendre en celle poincte de Normandye, qui est
près de Carantan, pour se joindre au comte de Montgommery, ou bien
pour tenter luy mesmes quelque entreprinse par dellà, je suis allé
remonstrer à la Royne d'Angleterre que, de tant que je ne résidois
près d'elle que pour y estre procureur et directeur du bien de
l'amityé qu'elle vous avoit jurée, et pour divertyr le mal qui
pourroit naystre de quelque altération si, d'avanture, elle y
survenoit, je la voulois bien supplyer de fère en sorte qu'on ne peût
dire que, de la ville capitalle de son royaulme, et de ses portz et
isles, fût party ung équipage pour vous aller fère la guerre; et
qu'elle deffendît que la folle entreprinse du comte de Montgommery
n'eust poinct de suite, d'icy, affin qu'on cognût, à bon escient,
qu'elle n'en avoit poinct prins le commancement; et qu'il ne pourroit
rien advenir de plus répugnant à la ligue et confédération, qu'elle
vous avoit jurée, ny rien de plus contrayre aulx promesses et offres
honnorables, qu'elle vous avoit rescentement faictes, que si elle
n'empeschoit le voyage du dict cappitayne Montdurant; et que pourtant
elle voulût, par ceste petite chose, esclarcyr le monde comme elle
dellibéroit procéder dorsenavant vers vous, et comme vous auriés à
juger, cy après, de ses intentions.
La dicte Dame, d'une fort franche volonté, et sans aulcune remise, m'a
respondu qu'elle le feroit, et a prins incontinent le nom du
cappitayne pour envoyer empescher son embarquement. Et m'a dict,
davantage, qu'ayant sceu que quelques ungs avoient achepté des
pouldres pour envoyer en France, qu'elle avoit mandé les retenir pour
elle, et les avoit payées et faictes mettre dans la Tour; et qu'elle
espéroit vous fère cognoistre qu'elle avoit Dieu et son sèrement, et
le debvoir de l'amityé, qu'elle vous avoit promise, devant les yeulx.
Et si, m'a touché, en termes couvertz, quelque particullarité de
l'armement de ses navyres pour me fère comprendre qu'elle les dressoit
contre l'armée d'Espaigne; mais je n'ay faict semblant de l'entendre,
car je m'attandz, Sire, que, sur l'advis que je vous en ay donné,
Vostre Majesté me commandera d'en parler ouvertement à la dicte Dame,
affin de tirer d'elle, là dessus, la plus expresse déclaration que je
pourray.
Les six premiers navyres de son dict armement sortiront à la fin de ce
moys, et non plus tost, et les aultres, puis après, s'yront
conduysant, tout à loysir, à Porsemmue, où desjà l'on prépare les
vivres, le biscuit, la cher, et aultres provisions, pour les
avitailler; et le comte de Bethfort part bientost pour aller donner
ordre, en Cornoialle et Dauncher, que les mariniers et gens de guerre,
qu'il faudra mettre dessus, se trouvent prestz. Néantmoins je sentz
bien que les évènementz de France font que ceulx cy traictent plus
gracieusement avec le Roy d'Espaigne qu'ilz ne faysoient auparavant,
et qu'il semble qu'ilz entreront en beaucoup de modération avecques
luy, ainsy que luy, de son costé, les en recherche; et que
difficillement se garderont ilz qu'ils n'employent, en une façon ou
aultre, quelque partie de leur armement en faveur des eslevez de
vostre royaulme, bien que je ne cesseray de m'y oposer tousjours,
autant qu'il me sera possible.
L'on a envoyé nouvelle instruction au cappitayne Leython, depuis
l'exécution du comte de Couconnas et de La Molle, et depuis
l'emprisonnement de messieurs les Mareschaulx; dont j'estime qu'il
parlera en toute aultre façon à Vostre Majesté qu'on ne le luy avoit
commandé, à son partement. Néantmoins je desire qu'il vous playse le
renvoyer bien contant, et mander, par luy, beaucoup d'honnestes
satisfactions à la Royne, sa Mestresse, et pareillement à ses deux
conseillers.
Elle est après à dépescher quelque personnage, et croy que ce sera
Quillegreu, eu Escosse, devers le comte de Morthon, par prétexte de
traicter de certains désordres qui sont nays en la frontyère; mais je
croy que c'est pour conférer avecques luy sur le passage de l'armée
d'Espaigne. Je ne vous toucheray rien, icy, des nouvelles du dict
pays, parce que le sieur de Molins, qui en vient tout freschement,
vous en aura donné bon compte. La Royne d'Escosse, vostre belle sœur,
se porte bien, et, hier, je présentay, de sa part, une basquinne de
satin incarnat, à ouvrage d'argent, fort menu, et tout tissu de sa
main, à la Royne d'Angleterre, laquelle a eu très agréable le présent,
et l'a trouvé fort beau, et l'a prisé beaucoup, et m'a semblé que je
l'ay trouvée fort modérée vers elle. J'ay, icy, des lettres que la
dicte Royne, vostre belle seur, escript à Voz Majestez, mais je n'ay
encores congé de les vous envoyer. Ce sera par Halley, son vallet de
chambre, qui est icy, l'ung de voz chevaulcheurs d'escuyerie, lequel
les attand. Et semble qu'il n'y aura rien de mal que Voz Majestez luy
respondent quelquefoys; car ceulx cy voyent bien passer ordinayrement
des lettres d'elle, qui vous vont provoquant et obligeant de luy
respondre.
J'ay tant faict que sir Artus Chambernon s'est contanté de me bailler
ses procurations pour les fère tenir à l'ambassadeur d'Angleterre, et
promect de se monstrer, en sa charge, aultant vostre serviteur qu'il
luy sera possible, n'ayant voulu permettre que son filz soit allé
trouver le comte de Montgommery, son beau père. Il vous plerra, Sire,
luy fère avoyr quelque bonne provision de justice sur les biens du
dict de Montgommery, pour la dot de sa belle fille.
Ceulx cy me rengrègent, plus que jamays, la pleincte des prinses, et
le manquement de justice en France; dont y en a aulcuns, dans ce
conseil, qui, par deux et trois foys, ont pressé ceste princesse de
permettre à ses subjectz d'armer pour en avoyr la revenche, et
mesmement contre deux navyres de Vostre Majesté, qui s'appellent,
l'ung le Prince et l'aultre l'Ours, lesquels, depuis naguyères, ont
faict plusieurs prinses, et icelles, avec grande violence et meurtre,
sur les Angloys; dont je vous supplie très humblement, Sire, y vouloir
pourvoir.
Et pour la fin, je remercyeray très humblement Vostre Majesté des
favorables responces qu'il vous a pleu fère à celluy des miens qui
vous a parlé de celle petite abbaye de Néelle, que ung mien frère, qui
naguyères a esté tué dans Sarlat, me tenoit, et qui vous a présenté
aussy ung placet pour mes gages de la chambre, et pour la petite
pencion de douze centz livres qu'il plaist à Vostre Majesté me donner;
qui sont choses raysonnables et sur lesquelles je ne veux sinon très
bien espérer de Vostre Majesté, parce qu'elle ne voudra jamays oublier
ny mon long service ny ma fidellité, ny me laysser tomber en l'extrême
pouvreté, où je serois réduict, si elle n'avoit souvenance, à ceste
procheyne distribution, de m'accomplir la libéralité de quelque
bienfaict, selon que, longtemps y a, il luy a pleu me la promettre,
et laquelle j'ay plus longuement attandue que nul aultre gentilhomme
qui soit à son service; et, tout ensemble, me récompenser de la perte
que je fay, estant icy, de celle petite abbaye de Néelle que
Monseigneur le Duc a donnée à ung de ses secrettères, qui m'estoit
venue, par résignation, d'ung de mes parantz; et avoyr esgard, Sire,
touchant ma pencion, et gages, que la cherté est si extrême et
insupportable en ce lieu, où Vostre Majesté me détient plus longtemps
et plus extraordinayrement qu'il n'a jamais faict nul aultre
ambassadeur, que l'estat qu'elle m'y donne n'y peut de beaucoup
suffire. Et sur ce, etc.
Ce XXIIIe jour de may 1574.