AU ROY.

Sire, sur le retour de mon secrettère, je suis allé dire à la Royne

d'Angleterre, qu'après avoyr longuement desiré sçavoyr de voz

nouvelles et de celles de vostre santé, et de ce qui se faisoit près

de Voz Majestez Très Chrestiennes, il vous avoit pleu m'en mander bien

largement pour en fère bonne part à elle; et qu'en premier lieu, me

commandiés de l'assurer de vostre convalescence et bon portement, et,

après, de luy représanter fort expressément, le bien et consolation

que, par aulcunes de mes lettres, et par des propos de son

ambassadeur, vous aviez receu, ez présentz accidans de voz affères,

d'avoyr comprins qu'elle en portoit peyne, comme si elle santoit du

trouble aulx siens; et mesmement de ce qu'on luy avoit rapporté qu'il

y avoit quelque chose meslé de Monseigneur, vostre frère, et

pareillement des honnorables responces qu'elle m'avoit rendues, sur le

faict du comte de Montgommery; qui estoient démonstrations que vous

recognoissiés procéder d'une très bonne affection qu'elle vous

portoit, et qui vous estoient si utilles et propres, en ce temps,

qu'en nulle aultre sayson du monde, elle vous pourroit mieulx fère

gouster le fruict, qui vous restoit, d'avoyr longuement entretenu une

pure et ferme amityé avecques elle: dont l'en vouliés remercyer de

tout vostre cueur, et la suppliés de croyre qu'elle n'employeroit

jamays aulcune sorte d'honnesteté, ny de courtoysie, vers prince du

monde, qui les receût avec plus de profonde recognoissance, que vous

fesiés; qui vous assuriés qu'elle les accompagneroit toujours de

semblables bons effectz, ainsy qu'elle ne debvoit fère aussy aulcun

doubte de ne trouver une parfaicte correspondance en Vostre Majesté,

sur toutz les affères et accidans qui luy pourroient jamays survenir;

et que, pour ne luy celler rien de ce qui vous estoit advenu, vous me

commandiés de luy en dire toutes les particullarités jusques à la plus

moindre.

Dont luy ay récité, Sire, le contenu de vostre lettre du XVIIe du

passé,[1] en ce qui concernoit l'entreprinse de St Germain en Laye,

qui avoit esté descouverte, et comme, depuis, l'on l'avoit volue

exécuter, ou bien une semblable, au boys de Vincennes; à quoy vous

aviez très bien remédyé, et comme aviez faict constituer prisonnier le

comte de Couconnas, La Mole, et aultres, qu'on souspeçonnoit y avoyr

tenu la main; lesquels aviés renvoyés à vostre parlement de Paris pour

en fère justice; la volontayre confession, qu'ilz avoient faicte,

d'avoyr voulu suborner Monseigneur le Duc, et le Roy de Navarre, et

d'avoyr faict atiltrer chevaulx, avec le rendés vous, pour les

substrère de court, et les desjoindre d'avec Voz Majestez Très

Chrestiennes; la déclaration que Mon dict Seigneur le Duc, et le Roy

de Navarre, s'appercevans de la tromperie qu'on leur avoit uzée, vous

estoient venus fère, où n'aviez trouvé qu'une très honneste

signiffication de n'avoyr, l'ung ny l'aultre, jamays eu aultre volonté

que de suyvre entièrement la vostre; le poinct de la déposition du

dict Couconnas, touchant le comte de Montgommery, et l'instance que

vous faysiés là dessus à la dicte Dame d'y pourvoir; la retraicte du

Prince de Condé vers Sedan, sur ung faulx donner entendre; et comme

vous aviez envoyé après luy pour le bien informer, et le rappeller en

la charge de son gouvernement; les nouvelles que Monsieur de

Montpensier et monsieur de La Vauguyon, du costé de Poictou, et

monsieur de Matignon, du costé de Normandye, et monsieur de La

Vallete, du costé de Gascogne, vous avoient mandées, touchant les bons

exploitz qu'ilz avoient exécutés contre les eslevez, lesquels vous

estimiés que bientost seroient réduictz à ne mespriser poinct la paix,

ainsy que vous dellibériés, plus que jamays, de la leur donner, et de

l'establir en vostre royaulme, sellon qu'aviés envoyé la traicter et

la conclurre près de monsieur le mareschal Danville, avec ceulx de

Languedoc, par Mr de St Suplice et de Villeroy, et avec ceulx de

Poictou et de la Rochelle par Mrs Strossy et Pinard; et que, à

deffault qu'ilz ne la voulussent accepter, que vous fesiés tenir

quatre mille reytres en vuartguelt, et une levée de six mille suysses

toute preste pour les y contraindre.

[1] Voir le _Supplément à la Correspondance Diplomatique de La Mothe

Fénélon_. Cette lettre est inédite, elle ne se trouve pas dans la

collection publiée par Le Laboureur.

Et puis ay adjouxté, Sire, qu'encor que toutz ces affères vous

pressassent beaucoup, et vous empêchassent de satisfère à ce qu'aviez

mandé à la dicte Dame, de vouloir venir en Picardye, pour conduyre

l'entrevue qu'elle vous avoit accordée, que néantmoins vous la

suppliés, de bon cueur, qu'elle ne voulût en rien changer sa bonne

dellibération, en cest endroict, tout ainsy que Vostre Majesté et la

Royne, vostre mère, demeuriés très constantz et immobiles en

l'affection d'estreindre, de plus en plus, par ce bon propos de

mariage, et par tous les bons moyens qui se pourroient trouver au

monde, une perdurable et inviolable amityé et alliance avec elle; et

qu'aussytost que sentiriés ung peu de relasche en voz dicts affères,

vous ne faudriés de vous acheminer à Bouloigne.

De toutz lesquelz propos, Sire, la dicte Dame a monstré, par des

parolles bien expresses, et par des contenances, qui m'ont semblé non

feinctes, ny pleines d'artiffice, qu'elle en recevoit beaucoup d'ayse

et de contantement; et m'a dict que de vostre convalescence, elle en

avoit eu desjà advis, et en avoit remercyé Dieu, ainsy dévotement,

comme elle debvoit, pour la conservation d'ung prince, à qui elle se

trouvoit, par plusieurs grandes et bien expresses obligations

d'amityé, fort estroictement unie; et que, de tant plus avoit elle

agréable la confirmation, que je luy en apportois maintenant, qu'on

luy avoit voulu imprimer beaucoup de doubtes de la qualité de vostre

malladye, dont elle vous supplioit, de toute son affection, que

voulussiez avoyr soing de vostre santé; qu'elle santoit ung très grand

playsir que vous jugiés ainsy bien de ses déportementz vers voz

affères, comme ilz estoient très parfaictement bons et droictz, et

qu'il luy seroit faict un très grand tort de les souspeçonner

aultrement, car juroit à Dieu qu'elle desiroit la conservation de

vostre estat, de vostre authorité et de vostre grandeur, comme la

sienne propre, ainsy qu'elle vous l'avoit envoyé tesmoigner par le

cappitaine Leython, duquel elle espéroit que prendriés de bonne part

tous les poinctz de sa légation;

Qu'elle vous remercyoit très grandement de la communicquation, qu'il

vous playsoit luy fère, de voz affères, laquelle elle prenoit pour ung

très certain gage de la bonne intelligence que vouliés continuer avec

elle; et qu'elle joignoit en cella les mouvementz de son affection à

ceulx de Vostre Majesté et de la Royne, vostre mère, pour se douloir

de ce qui vous donroit affliction, et se resjouyr des choses qui

succèderoient à vostre advantage; qu'elle confessoit avoyr porté

beaucoup de peyne du bruict qu'on avoit faict courir de Monseigneur le

Duc, car desiroit qu'ung tel prince, de qui vous meniés ung propos

d'alliance avecques elle, fût exempt de toute apparance de chose qui

peût toucher à sa réputation; ce qu'elle, à dire vray, vouloit bien

examiner, car, non seulement le vouloit cognoistre exempt de coulpe,

mais encores de toute souspeçon d'en avoyr; et que si, d'avanture, la

chose alloit ainsy, qu'on l'eût adverty que quelques ungs vouloient

attempter à sa personne, et qu'à ceste occasion il eût pensé de se

retirer, non pour se joindre aulx eslevez, ny pour entreprendre rien

contre vostre intention, car cella seroit inexcusable, mais pour

pourvoir à luy, qu'il ne luy en debvoit estre rien imputé, non plus

qu'à La Molle, si sa dellibération n'avoit tendu qu'à saulver la vye

de son maistre, ainsy qu'elle le vous avoit faict remonstrer par son

ambassadeur; et qu'elle vous prioit, d'ung cueur de bonne seur, de ne

vouloir, à la persuasion et praticque de ceulx qui, possible, n'ont

bonne intention à vostre grandeur, laysser oprimer la réputation de

Mon dict Seigneur le Duc, ny la vye de son serviteur, si elle y

attouchoit en rien;

Et, quand à ce que le comte de Couconnas avoit dict du comte de

Montgommery, elle me pouvoit dire, avec vérité, de n'avoyr entendu ung

seul mot d'icelluy Montgommery, depuis sa folle entreprinse, et qu'il

sentoit bien, où qu'il fût, qu'il l'avoit offancée, et qu'il n'avoit à

demander ny espérer rien de ce royaulme; dont elle vous prioit, Sire,

de vous en mettre en tout repos; qu'elle auroit grand playsir que

donnissiés la paix, et ung honneste accommodement en la religion, à

voz subjectz, affin de satisfère à vostre parolle, et divertyr les

inconvénientz de ceste guerre, qui ne pourroient, sellon qu'elle les

comprenoit, estre sinon bien grands et dangereux; et, en cas qu'ilz ne

se voulusent contanter de la rayson, qu'elle louoit bien fort

qu'eussiés faict une bonne provision de forces pour les y contreindre;

en quoy elle vous offroit, de bon cueur, tout ce à quoy vous jugeriés

bon et honneste de l'employer.

J'ay mis peyne, Sire, de luy agréer, par toutes les bonnes parolles

que j'ay peu, sa bonne et vertueuse responce, et, après aulcunes

particullarités, je me suis arresté ung peu à luy dire, touchant

Monseigneur le Duc et le Roy de Navarre, que Voz Majestez Très

Chrestiennes les avoient trouvés si esloignés de toutes malles

pensées, et avoyr l'intention et l'inclination si vertueuses et si

généreuses, à tout ce qui estoit de leur debvoir et de leur honneur,

envers Dieu et Vostre Majesté, que Vous, et la Royne, vostre mère, me

mandiés que, pour vostre singullier contantement, vous n'y sçauriés

desirer rien de plus, ny de mieulx, et qu'il n'y avoit jamays eu ung

plus naturel amour, ny une plus parfaicte intelligence, entre vous,

que mayntenant;

Et, pour le regard de La Molle, que je luy voulois bien monstrer ce

que la Royne m'en escripvoit, du XXVe du passé, dont luy ay leu la

lettre.

Et elle m'a dict qu'elle craignoit seulement le danger du serviteur,

pour la réputation de Monseigneur; et m'a demandé comme il alloit de

Monsieur de Montmorency.

Je luy ay dict qu'il continuoit tousjours le debvoir d'ung grand et

loyal, et très fidelle subject, vers Vostre Majesté, et que c'estoit

luy qui, ayant examiné le faict, et cognu la grande tromperie qu'on

avoit voulu uzer à Voz Majestez, et à ces jeunes princes, avoit jugé

qu'il estoit besoing de chastiement; dont il tenoit son lieu près de

Voz Majestez, avec plus de crédit et d'authorité que jamays.

Et, sur la fin, la dicte Dame m'a comentée la pleincte de ses

subjectz, touchant les prinses et otrages, que les Françoys leur

faysoient sur mer, et du peu de justice qu'ilz trouvoient en France;

et qu'elle vous supplyoit très cordiallement, Sire, d'y pourvoir,

affin de fermer la bouche à aulcuns des siens, qui prenoient occasion,

par là, de mal opiner sur l'entretènement de vostre mutuelle amityé.

Sur quoy, luy ayant déduict plusieurs choses pour rejecter la coulpe

sur elle, et sur les siens, ainsy qu'elle en a advoué une grande

partie, elle m'a fort gracieusement licencié. Et sur ce, etc. Ce Xe

jour de may 1574.

Ce que dessus estoit bien advancé d'escripre, quand la

dépesche de Vostre Majesté, du IIe du présent, est arrivée,

laquelle satisfaict amplement, et par très bon ordre, à mes

précédantes, et à plusieurs aultres choses qu'il estoit

besoing que je sceusse; dont en iray entretenir, ung jour de

ceste sepmayne, ceste princesse, et mettray peyne de la tenir

tousjours la mieulx disposée, que je pourray, vers Vostre

Majesté.

Tout à ceste heure, me vient d'arryver une aultre dépesche, du

IIIIe du présent, avec la nouvelle de la détention de

messieurs de Montmorency et de Cossé. Je traicteray de l'une

et de l'aultre avec la dicte Dame, et puis vous manderay ce

qu'elle m'en aura dict.

Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de la Motte Fénélon, Tome Sixième Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 56 / 273 题