Sire, je vous ay mandé, par mes précédentes, comme, entre aulcuns
propos de ma dernière audience, la Royne d'Angleterre m'avoit touché,
en passant, qu'on avoit opinyon que Vostre Majesté s'estoit, de
nouveau, ligué avec le Roy d'Espaigne contre les Protestantz; et que,
sans la faveur et assistance qu'aviez promis de luy fère, il n'eût
poinct entreprins d'envoyer son armée de mer par deçà, parce qu'il n'y
avoit pas ung port qui fût à sa dévotion. A quoy ma responce a esté
que Vous, Sire, et luy, pareillement, aviez assez à fère, chascun en
vostre propre estat, sans vous obliger, ny vous entremettre, de celluy
de l'aultre, et que voz prétancions estoient diverses, tendans, les
vostres, principallement à troys choses: à bien assurer la paix en
vostre royaulme, bien establyr les affères du Roy de Pouloigne, vostre
frère, et conduyre à quelque bonne fin le propos que pourchassés
d'elle avec Monseigneur le Duc, vostre aultre frère; et qu'en tout
cella Vostre Majesté n'avoit besoing de se liguer contre les
Protestantz; et que le Roy d'Espaigne prétandoit, de son costé, de
saulver ses Pays Ras, et de soubstenir la guerre contre le Turc; dont
elle pouvoit voyr que vostre intérest et le sien n'avoient rien de
commun; et que vous estiés entré en ligue avec elle, en laquelle, si
elle vouloit bonnement et droictement persister, vous n'aviez garde
d'en chercher d'autre, mais, s'il vous apparoissoit qu'en lieu de vous
ayder, elle s'efforçât ouvertement, ou soubz main, de vous nuyre,
qu'elle vous donroit grande occasion de rechercher le Roy d'Espaigne,
et de prendre party avecques luy; néantmoins que je ne pensois qu'il y
eût, à présent, aultre chose, entre vous deux, sinon, possible, qu'il
vous avoit demandé le passaige libre pour son armée, comme j'estimois
qu'aussy avoit il faict à elle, et que, à mon advis, ny vous, ny elle,
ne voudriés, en une si juste entreprinse, comme sembloit estre la
sienne, le luy refuzer.
Elle m'a réplicqué que, voyrement, luy avoit, le Sr de Sueneguen,
depuis huict jours en çà, parlé du dict passage, et luy en avoit
baillé lettre de son Maistre; et qu'elle luy avoit respondu qu'elle
s'esbahyssoit par trop comme, en tant d'ouverte amityé, que le Roy
d'Espaigne luy monstroit, il luy portoit une si occulte inimytié que
d'entretenir et extipendier ses rebelles, en ses pays, et mesmes qu'il
les retiroit près de luy, ainsy comme, à présent, elle entendoit qu'il
avoit faict venir en Espaigne Wesmerland, Acres, Merley, et aultres,
leurs semblables; et qu'elle me vouloit dire, en ung mot, qu'elle ne
creignoit nullement le Roy d'Espaigne, et qu'elle avoit desjà pourveu
qu'il ne luy peût, avec sa grande armée qu'il préparoit, ny avec ses
nouvelles ligues, ny avec l'intelligence de ses rebelles, fère aulcun
dommage.
Dont j'entendz, Sire, qu'elle a mandé renforcer d'armes et
d'artillerye, d'hommes et de monitions, toutz les forts, qui sont le
long de la coste, et toutz les portz de ce royaulme, et ordonné de
mettre en mer toutz ses grandz navyres, excepté seulement quatre; et
qu'il en sortira six, devant le XVe de may, avitaillés pour deux moys,
ainsy que desjà l'on faict venir trois mille marinyers pour mettre
dessus; et, dans le Xe de juing, sortiront les aultres XVIII
avitaillés pour ung moys; mais toutz extrêmement bien pourveus de
toutes choses nécessayres pour ung combat. Néantmoins elle n'a ordonné
encores, pour toute ceste dépence, que trente cinq mille escus,
d'extraordinayre, là où il en fault quatre vingtz mille, si toutz les
navyres sortent, oultre le coust des poudres. Et plusieurs
particulliers, à la chaleur de cest armement, arment aussy en divers
endroictz de ce royaulme. Ce qui semble requérir, Sire, que, le long
de vostre coste, l'on soit adverty de mettre toutes choses en bon
estat et de s'y tenir sur ses gardes.
Au regard des choses d'Irlande, il semble que ceste princesse les
veuille terminer par accord, et, à cest effect, elle a envoyé, ez
archives de Windesor, fère chercher certaynes capitulations, faictes
envyron l'an quarante cinq, par aulcuns principaulx O'Nels du pays,
avec le feu Roy Henry, son père, affin de les renouveller avec eulx.
Et quand aulx choses de France, le jeune La Moyssonnyère, normand,
s'appreste, le plus secrettement qu'il peut, pour aller trouver le
comte de Montgommery, avec quarante ou cinquante françoys qu'il
ramasse par deçà. Et, au reste, il ne se remue rien, à présent, entre
les Angloys, de ceste matyère, attandant que les nouvelles, qui
viendront, tant de vostre court, que du costé des eslevez, leur
monstrent comme s'y gouverner; dont je prie Dieu qu'elles soient
sellon vostre desir. Et sur ce, etc.
Ce XXXe jour d'apvril 1574.
_Par postille à la lettre précédente._
Je viens, tout à ceste heure, d'estre adverty que, sur une
dépesche, qui est arryvée du docteur Dayl, ceste princesse a
prins une soubdayne résolution de vous envoyer, dans deux ou
trois jours, ung gentilhomme. Je mettray peyne d'entendre, le
plus avant que je pourray, de sa légation, affin de la vous
mander; et ne le lerray partir, s'il m'est possible, sans
l'accompaigner de l'ung des miens, tant pour l'observer que
pour le fère bien recevoyr.