Sire, par des lettres, que le comte de Montgommery a escriptes en
ceste court, il s'est voulu justiffier, de sa descente en Normandye,
sur des advertissementz qu'il assure luy avoyr esté donnés, de bon
lieu, comme l'entreprinse estoit faicte de le tuer, de voye de faict
ou par poyson, dans Gersey, et que, d'ailleurs, la Royne d'Angleterre
avoit suspecte sa demeure au dict lieu; dont il avoit mieulx aymé
aller exposer sa vye, avec ceulx qui estoient en armes en France, que
demeurer en ceste peyne, entendant mesmement qu'ilz monstroient de ne
les avoyr prinses que pour deffandre leur religyon, et pour éviter une
généralle exécution qu'on avoit décrettée contre eulx; et supplioyt
ses amys et parantz de luy moyenner quelques forces, de icy, pour le
secourir, et des vaysseaulx pour courre la mer, en son nom, et pour
fère quelque surprinse par dellà, où il s'en trouveroit la commodicté.
A quoy il n'a esté encores respondu, et ne seroient ses instances pour
produyre de grandz effectz, n'estoit tant de choses qu'on publie, si
advantageuses pour les eslevez, que cella esmeut bien fort les
Angloys d'accourir à leur guerre; en quoy n'est de petit moment la
fuyte, qu'on assure estre vraye, du Prince de Condé, qui a layssé la
charge que luy aviez donnée en Picardye, pour se retirer ou en
Allemaigue, ou avec eulx. Et, d'ailleurs, Sire, Mr de La Noue a envoyé
icy son ministre, Textor, lequel il a faict passer à la Rochelle pour
y prendre mémoyres et instructions; et n'a esté sitost arryvé en ceste
ville, que le ministre Villiers, et Bobineau, agent de la Rochelle, et
avec eulx Calnar, agent du prince d'Orange, l'ont mené vers aulcuns
seigneurs de ce conseil, à la court, où il a négocié bien fort
privément avec eulx. Et luy a l'on eu de tant plus de foy qu'il a
apporté lettres de fort expresse recommandation du dict Sr de La Noue
à Mr de Walsingam; ensemble, ainsy que j'entendz, certayne moictyé de
quelques enseignes, que les susdicts de La Noue et de Valsingam
s'estoient d'autrefoys my parties entre eulx pour signe de crédict, à
celluy par qui ilz les envoyeroient l'ung à l'aultre.
Et je souspeçonne fort que la négociation n'est légère, ny de peu
d'importance; de laquelle ce que j'en descouvre, pour ce commancement,
est que icelluy Textor rejette bien loing toutz moyens et propos de
paix; et qu'il demande assistance d'armes, de poudres et de vivres,
offrant, en eschange, du sel et du vin, et aultres marchandises, et
pareillement demande quelques vaysseaulx armez. En quoy semble que,
pour ce poinct, des vaysseaulx, il traicte aussy avec le dict Calnar
d'en avoyr du prince d'Orange; et est en grande espérance qu'il en
impétrera d'icy, avec les aultres choses qu'il requiert, et que, de
ceulx du dict prince, il les a desjà toutz assurés.
Or, Sire, ayant descouvert ces choses, je m'efforce, par toutz les
meilleurs moyens que je puis, et m'efforceray, à toute heure, d'en
traverser les effectz, et, possible, en interrompray je la pluspart;
mais de ce qui en pourra eschaper, à la desrobée ou soubz aultres
prétextes, je me trouve aussy perplex que j'ay esté, les aultres foys,
de le pouvoir empescher; mesmement que je viens d'entendre que ceulx
cy ont faict résolution d'armer toutz leurs grands navyres, et de
mettre bientost les meilleures et les plus gaillardes forces, qu'ilz
ayent, en mer, soubz colleur d'assurer ceste coste contre le passage
de l'armée d'Espaigne, bien que le depputé de Flandres, qui m'est
venu, ces jours icy, visiter, m'ayt dict qu'il a eu une très bonne et
fort favorable responce de ceste princesse, quand il l'a priée de
vouloir concéder le passage libre et seur, ez rades et portz
d'Angleterre, pour l'armée d'Espaigne. Dont semble, Sire, suyvant
les précédantz advis que je vous ay mandés, qu'il ne sera que bon
qu'ayez aulcunement suspect, et pourvoyés, le mieulx que pourrés,
que cest armement ne vous puisse nuyre, non que je descouvre en ceste
princesse ny aulx siens, pour encores, aulcune sinistre intention
contre Voz Majestez. Et seulement je les voy un peu altérez de ce
resfroidissement, qu'il leur semble sentir en Voz Majestez Très
Chrestiennes et Monseigneur le Duc, vers le propos du mariage; duquel,
si ne mandez bientost quelque bonne responce, il y a grand danger
qu'ilz n'accordent du tout, et ne concluent de bien grandes et
estroictes intelligences avec le Roy d'Espaigne, m'ayant ung
personnage d'authorité, et bien fort principal de ceste court, mandé
que, si bientost le party de Mon dict Seigneur le Duc ne se résoult,
et l'entrevue ne se fait, qu'il n'en faudra jamays plus parler; car
ung aultre propos sera substitué en lieu d'icelluy. Et sur ce, etc.
Ce XIXe jour d'apvril 1574.
Comme je voulois clorre la présente, les seigneurs de ce
conseil m'ont envoyé dire que le pacquet de leur ambassadeur
estoit arryvé; par où ilz avoient sceu que la fiebvre quarte
avoit reprins Vostre Majesté, et qu'il y avoit grand trouble
en vostre court, à l'occasion de certaynes praticques qui
s'estoient descouvertes; dont aulcuns gentilhommes avoient
esté constitués prisonniers, et Monseigneur le Duc et le Roy
de Navarre mis en arrest, et voz gardes renforcés, et logés
dedans le chasteau de Vincennes, et que tout y estoit si
resserré qu'à peyne avoit peu sçavoyr, le dict ambassadeur,
qu'est ce que se faysoit dedans; dont iceulx du dict conseil
déploroient le présent estat de voz affères. De laquelle
nouvelle, Sire, ceste court, avec toute ceste ville, sont si
pleines, et y faict on dessus tant de nouveaulx desseings que
j'en suis en très grande peyne. Dieu veuille que ce qu'ilz
disent, et ce qu'ilz proposent, se trouve, à la fin, tout
vain.