Sire, après que j'ay eu faict ma plaincte à la Royne d'Angleterre de
la descente du comte de Montgommery en Normandye, et de ce que, de
l'isle de Gersey, qui est à elle, il a dressé toute son entreprinse
par dellà, et en a tiré les poudres, les armes, l'artillerye et les
monitions qu'il a voulu, elle a proposé le faict en son conseil, avec
démonstration, sellon qu'on me l'a bien fort assuré, qu'elle en estoit
grandement offancée. Et Me Pollet, gouverneur de la dicte isle, qui,
plus d'ung moys auparavant, estoit icy, a esté appellé, lequel s'est
efforcé de monstrer qu'il ne pouvoit estre que cella fût vray, et
qu'aulmoins estoit il très certain que luy, ny son lieutenant, n'en
estoient nullement consentantz. Dont, sur ce doubte, l'on a envoyé
devers la comtesse de Montgommery, à Hamptonne, pour en avoyr la
certitude; laquelle a mandé qu'elle n'en sçavoit du tout rien, et que,
si son mary avoit faict ce voyage par dellà, qu'il le luy avoit
desrobbé, et qu'elle n'avoit eu nouvelles de luy, ny n'en estoient
venues aulcunes de Gersey, à cause du vent contrayre, plus de troys
sepmaynes avoit. Et, là dessus, le dict Pollet a esté renvoyé à sa
charge pour en donner promptement advis, et n'y a eu celluy, de tout
le dict conseil, qui n'ayt advoué à la dicte Dame que le comte auroit
bien fort mespris contre elle, s'il avoit entreprins la dicte
descente, et qu'elle la luy debvoit fère réparer. Et elle a déclaré
davantage qu'elle ne vouloit, en façon que ce fût, que hommes, armes,
vaysseaulx, ny nulle aultre assistance sortît de ce royaulme pour
ceulx qui s'estoient eslevez contre Vostre Majesté.
Dont je verray, Sire, comme cella s'observera; et en continuant ma
remonstrance du dict de Montgommery, quand la surprinse qu'on dict
qu'il a faicte de Carantan sera mieulx advérée par deçà, et allant
souvant à plaincte pour les aultres supportz, que j'entendray que les
dictz Angloys feront aulx dictz eslevez; qui, à mon advis, ne se
pourront tenir qu'ilz ne leur en facent quelques ungs, je mettray
peyne de vous destourner tout le mal, que je pourray, de ce costé; et
essayeray ce que m'avez mandé, de la susdicte comtesse de Montgommery,
ayant cepandant, Sire, prins parolle d'aulcuns principaulx de son
conseil, oultre celle de la dicte Dame, de vous pouvoir assurer,
qu'encor qu'elle prépare des forces, par mer et par terre, et qu'elle
en ayt desjà de prestes, que néantmoins sa présente dellibération
n'est de les employer nullement contre Vostre Majesté. Et je sçay
bien, Sire, que, par icelles, elle, en tout évènement, se veult
trouver pourveue, pour le passage de cette grande armée qui doibt
venir d'Espaigne, au secours des Pays Bas, quand elle arryvera en la
mer de deçà; et aussy que les choses d'Irlande la pressent assez, et
qu'elle ne se peut jamays tenir assez assurée de celles d'Escosse.
Néantmoins la naturelle inclination, que les Angloys ont contre la
France, et leur commune religyon avec ceulx qui ont prins les armes
par dellà, me faict vous supplyer très humblement, Sire, de ne laysser
rien de si exposé, de leur costé, que l'occasion les puisse convyer
d'entreprendre; car, encores qu'en toutes les parolles et
démonstrations de la dicte Dame, si elle n'est bien la plus faulce et
simulée princesse de la terre, elle face tout semblant d'avoyr bonne
intention vers Vostre Majesté, et mesmes d'estre bien inclinée au
party de Monseigneur le Duc, vostre frère, s'il advenoit que les
Angloys fissent quelque exploit en France, qui réuscyst, advantageux
pour les prétencions de ce royaulme, indubitablement elle
l'advoueroit; et quand bien elle n'auroit volonté de le fère, ses
subjectz l'y contreindroient; dont se fault tenir sur ses gardes.
Les depputez de Flandres continuent de vacquer tousjours à leur
commission, bien qu'à dire vray il semble qu'ilz y vont lentement, et
qu'ilz praticquent d'aultres choses d'importance en ceste court,
lesquelles je mettray peyne de sçavoyr au vray, affin de le vous
mander. Et ayant recherché, jusques au fondz, quelle estoit celle
entreprinse qu'on m'avoit adverty sur Callays, j'ay trouvé qu'elle
estoit sur l'Éscluse, et qu'avec les navyres qui partoient d'Ollande
et les angloys, qui s'embarquoient lors, icy, le dict prince d'Orange
prétandoit d'emporter le dict Éscluse, et se fère, incontinent après,
maistre de Bruges, pour y avoyr encores ung butin plus riche que
celluy de Meldelbourg.
J'ay, ces jours passés, escript, par deux diverses voyes, en Escosse,
et ay mandé au Sr de Quelsey la responce que m'avez commandé de luy
fère. J'espère que, dans peu de jours, j'auray responce des
principaulx seigneurs du pays. J'entendz que le comte de Morthon a
faict appeller le comte d'Arguil pour venir rendre compte d'aulcunes
bagues, qu'il prétend que la comtesse d'Arguil, sa femme, veufve du
feu comte de Mar, retient, de celles de la couronne; et l'a faict
venir au ban pour le fère déclarer forfaict, d'où l'on crainct, icy,
que les armes s'en repreignent par dellà. Et le susdict Quelsey m'a
layssé, par mémoyre, de supplyer très humblement Vostre Majesté qu'il
vous playse octroyer vostre ordre au dict d'Arguil, ainsy que son feu
père l'avoit.
J'ay supplyé, le plus humblement que j'ay peu, la Royne d'Angleterre
de vouloir fère responce à certaynes lettres, que la Royne d'Escosse
luy a escriptes, et l'ay sondée fort doulcement de quelle affection
elle estoit, à ceste heure, vers elle; qui m'a, en très bonne sorte,
respondu qu'elle luy escriproit, ou aulmoins escriproit au comte de
Cherosbery tout ce qu'elle avoit à luy respondre; et qu'elle vouloit
que je luy escripvisse ardiment qu'elle n'avoit, à présent, aulcune
aultre nouvelle offance contre elle, que la recordation de celles qui
estoient déjà passées; et a commandé de fère seurement conduyre à la
dicte Dame les coffres et besoignes, et lettres, qui luy estoient
freschement arrivées de France. Vray est qu'elle a voulu que ce ayt
esté par des serviteurs du dict Sr de Cherosbery, et non par ceulx qui
les avoient menés jusques icy. Sur ce, etc.
Ce VIe jour d'apvril 1574.