Sire, je loue Dieu que ceulx, qui se sont eslevez en vostre royaulme,
ayent prins l'expédient d'envoyer sçavoyr, par le Sr de Guyteri, la
vérité de ce qu'on les mettoit en doubte, et qu'on les intimidoit de
la volonté qu'avez vers eulx, et qu'il ayt eu de quoy leur rapporter,
de la part de Vostre Majesté, qu'ilz ont esté trompés, et qu'ils
trouveront tousjours trop plus de bonne seureté, en la protection de
vostre parolle, qu'en tout l'effect des armes qu'ilz ont reprinses. Ce
que ayant faict sçavoyr à la Royne d'Angleterre, et comme vous
attandiés, par Mr de Torcy et Mr de Turène, lesquels vous aviés
renvoyés, avec le dict de Guyteri, vers eulx, et par le Sr Strossy,
qui estoit allé devers le Sr de La Noue, en Poictou, et pareillement
du costé de Mr le mareschal d'Envylle, qui traictoit aussy de quelque
moyen de paix, avec ceulx de Languedoc, bientost quelque bonne
responce de leur modération, je l'ay assurée qu'incontinent après vous
aviés dellibéré de leur bailler ceste ampliation de vostre édict, dont
je luy avois parlé, qui les debvoit contanter; et, par ainsy que vous
ne doubtiés que, dans bien peu de jours, tout ce renouvellement de
troubles ne cessât. Et luy ay compté, Sire, la bonne et desirée
nouvelle qu'aviés receue du couronnement du Roy de Pouloigne, vostre
frère, et comme les Poulonnois, pour le grand contantement qu'ilz
avoient de le voyr, luy avoient remis beaucoup de ces condicions,
aulxquelles les ambassadeurs, qui luy avoient apporté les décrets de
son élection, l'avoient obligé, de sorte qu'il se trouvoit aussy
absolu prince, sur ce grand royaulme, que quelque aultre roy qui fût
en la Chrestienté; et que vous desiriés qu'elle participât à l'ayse,
que Vostre Majesté et la Royne, vostre mère, et Monseigneur le duc, en
santiés, ainsy que vous la feriés toujours participer aulx profictz et
advantages qui vous en viendroient, sellon la plus estroicte amityé et
confédération qu'elle avoit avecques Vostre Majesté; et que cella vous
faysoit davantage desirer que l'honneste pourchas, auquel vous
persévériés toujours de l'alliance d'elle avec Mon dict Seigneur le
Duc, vostre frère, peût réuscyr à bon effect, affin que l'union
indissoluble, d'entre ces trois grandes couronnes, fût plus craincte
et respectée par toute la Chrestienté; et que vous estiés bien marry
que ces nouveaulx désordres retardassent vostre venue en Picardye,
mais que vous espériés y avoir bientost pourveu, pour, incontinent
après, vous y acheminer. Dont m'assurois qu'aussytôst que vous auriés
veu la dernière responce, qu'elle vous avoit mandée, que vous
m'escripriés tout ce que pourriés fère en cella, affin de l'en
advertyr. Bien estois je en grande perplexité comme Vostre Majesté
pourroit prendre ce qui se publioit, icy, que, de l'isle de Gersey,
qui est à elle, le comte de Montgommery fût descendu, en armes, au
pays de Normandye, chose qui estoit toute contrayre à la promesse et
au sèrement, et à la teneur du dernier traicté de ligue, qu'elle
avoit faicte avec Vostre Majesté; et que je demeurois le plus infâme
gentilhomme du monde, et la parolle d'elle ne se pouvoit non plus
saulver, si elle n'y pourvoyoit, et ne vous en faysoit fère une bien
prompte réparation; car m'avoit fait vous escripre, encores depuis ung
moys, que vous la trouveriés, en touts ces nouveaulx accidantz, et en
l'occurrence de toutz voz affères, très bonne amye, et vrayement
germayne bonne seur.
La dicte Dame, premier que respondre à ces poinctz, m'a prié de luy
dire qu'est ce que je sçavoys de vostre santé, et si vous estiés bien
dellivré de la fiebvre quarte, et s'il y avoit apparance qu'eussiés eu
ce grand malcontantement, contre vostre frère et contre vostre beau
frère, comme on l'avoit publié par deçà.
Je luy ay respondu que, grâces à Dieu, la fiebvre vous avoit, il y a
longtemps, du tout layssé, et que vous estiés, à présent, aussy dispos
et gaillard que fûtes oncques, et qu'il ne se pouvoit imaginer une
plus parfaicte et cordialle amityé, entre deux frères, que celle qui
se voyoit entre Vostre Majesté et Monseigneur le Duc; et que vous
n'estiés moins assuré de sa volonté que de la vostre, ny n'aviés plus
de fiance en vous mesmes que en luy; et le semblable du Roy de
Navarre; et que ce faulx bruict estoit sorty de la malice de ceulx, à
qui il faysoit bien mal qu'il n'estoit vray, et qui voudroient bien
voyr de la division en ce premier lieu, ainsy qu'ilz l'entretiennent
ez aultres lieux, qui suyvent après.
Lors, elle a suivy à dire, qu'elle remercyoit Dieu, de très bon cueur,
que la disposition de vostre santé et celle de voz affères allassent
trop mieulx qu'on ne le disoit, car avoit entendu que vous estiés
encores bien fort maigre et foible; dont vous prioit de ne mesprizer
aulcun bon régyme, qu'on vous ordonnât, pour vous bien remettre du
tout; et qu'elle avoit bien rejetté cest aultre fascheux bruict, de
Mon dict Seigneur le Duc, et des aultres seigneurs, qu'on mestoit au
compte, comme du tout faulx; mais quiquonques l'eût inventé, c'estoit
bien tout le pis qu'il pouvoit fère contre vostre grandeur et contre
la réputation de voz affères, dont elle avoit ung très grand playsir
d'estre bien assurée qu'il n'en fût rien, et que vous eussiés, au
reste, ung si bon desir, conjoinct avec beaucoup d'espérance, que ces
nouveaulx troubles ne passeroient oultre, sellon que proposiés
d'adjouxter quelque déclaration à vostre édict pour contanter ceulx de
la nouvelle religion, affin de les mettre en plus de repos, en leurs
maysons; et que surtout elle se conjouyssoit avec Vostre Majesté, et
bien fort expéciallement avec la Royne, vostre mère, des bonnes
nouvelles qu'aviés reçues du Roy de Pouloigne, lesquelles elle vous
prioit de croyre qu'elle les santoit, aultant et nullement moins, que
si elle fût sa propre seur de sang, comme elle l'estoit d'estat; mais,
en ce que vous auriés veu, depuis, de la responce qu'elle vous avoit
faicte au propos de Monseigneur le Duc, elle croyoit bien que ce ne
seroit pour vous apporter ung si grand contantement comme du costé de
Pouloigne; aussy falloit il qu'il vous y survînt du tempérament, de
quelque aultre costé; bien pensoit que ne le jugeriés chose de
mespris, et qu'elle verroit maintenant à quelle dellibération Vostre
Majesté en voudroit venir.
Et, quand à la descente du comte de Montgommery en France, que
c'estoit chose qu'elle ne sçavoit, et ne la pouvoit aulcunement
croyre, veu ce qu'elle luy avoit deffandu, lorsqu'elle luy avoit
permis d'aller à Gersey, pour y sçavoyr nouvelles de ses affères:
qu'il se gardât bien de vous fère, de ce lieu là, non seulement ennuy,
mais de ne vous y donner aulcune souspeçon de luy; dont ne luy
pourroit avoyr faict une plus mortelle offance que d'avoyr attempté de
descendre en armes par dellà, et qu'elle désavoueroit le premier
angloys qui le rencontreroit, s'il ne le tuoit, desirant que vous
croyés et espériés d'elle, Sire, qu'elle, persévèrera droictement en
la vraye amityé, qu'elle vous a jurée, si vous ne commancés de luy
fallir de correspondance.
Et n'ay veu, ny peu nother chose aulcune, de la dicte Dame, qui m'ayt
semblé tendre, sinon à cella mesmes, que je vous ay mandé par mes
précédantes. Et, pour le regard de ce dernier poinct, du comte de
Montgommery, toutz les seigneurs de ce conseil m'ont fermement assuré
qu'ilz n'en sçavoient du tout rien, et ne le pouvoient croyre.
Néantmoins, puisque Mr de Matignon vous l'a mandé, il le peut mieulx
sçavoyr, estant voysin du lieu, que non pas nous, qui en sommes bien
loing, et d'où souvant il fault attandre beaucoup de jours le temps,
premier qu'il en viegne des nouvelles; et quoy que soit, ny en ceste
court, ny en ceste ville, l'on n'en a rien de certein.
Et, au regard de préparer icy une aultre descente de plus grand nombre
d'angloix par dellà, soubz colleur d'équipper en guerre plusieurs
navyres marchandz, je sçay qu'il s'en équippe voyrement quelques ungs,
pour aller en Hespaigne, et en Barbarye, et non ailleurs, bien que je
loue infinyement l'ordre que Vostre Majesté a donné de fère advertyr,
par toute la coste, qu'on ayt à s'y tenir sur ses gardes; car, en
nulle façon du monde, se pourroient garder les Angloys, si la guerre
de voz subjectz continue, qu'ilz ne s'en vueillent mesler, tout ainsy
qu'ilz font du costé de Flandres. Mais pourtant je vous supplye très
humblement, Sire, de ne vous esmouvoir, pour encores, des bruictz et
rapportz qu'on vous pourra donner des dellibérations de deçà, car ne
se pourra dresser aulcun appareil de guerre, qui soit d'importance,
sans que je vous en donne advis, de quelque temps devant. Et sur ce,
etc.
Ce IIe jour d'apvril 1574.
Il y a homme, en ceste ville, qui assure d'avoyr layssé le
comte de Montgommery, le XVIe de mars, à Gerzé, et les
seigneurs de ce conseil jurent qu'à tout le moins ne peut il
estre vray qu'il ayt tiré ny poudres, ny amres, ny aulcune
artillerye, de ce royaulme; et que, si luy mesmes est descendu
en Normandye, il a si grandement mespris contre la Royne, leur
Mestresse, et contre son estat, qu'on mettra peyne de l'en
fère amèrement repantir.