AU ROY.

Sire, estimant qu'il sera bon qu'ayés veu et considéré, à loisyr, la

responce que la Royne d'Angleterre m'a faicte, laquelle je vous ay

mandée, le XVIIe de ce moys, et qu'ayés ouy son ambassadeur, et

retiré de luy le saufconduict qui luy a esté envoyé pour vous bailler,

et que j'aye receu, là dessus, nouveau commandement de Vostre Majesté,

premier que de changer ny débatre rien plus à la dicte Dame, j'ay

advisé de ne luy proposer, jusques allors, ce que m'avez escript, du

VIIe du présent, de luy prolonger l'entrevue; car semble qu'elle est

aulcunement persuadée qu'encores que voz affères vous apportent une

très suffizante occasion de ne vous esloigner, pour ceste heure, des

envyrons de Paris, que néantmoins vous ne voudrés que Mon dict

Seigneur le Duc laisse, pour cella, de venir fère, secrettement et

privément, une course jusques icy, comme s'il alloit à quelque autre

commission pour vostre service, joinct que le saufconduict, ainsy

qu'on m'a dict, s'estend jusques au XXe de may prochain. Et il est à

croyre, Sire, que, si le poinct de l'entrevue estoit cependant vuydé,

que vostre voyage, puys après, en Picardye, seroit pour donner grand

chaleur à tout le reste, et pour fère que le propos pourroit réuscyr à

une ou aultre conclusion, pendant que seriés si près d'icy; et,

possible, que le mariage se consommeroit, si, d'avanture, les

personnes venoient à se complayre. Mais, de tant que je tiens ceulx cy

ordinayrement pour très suspectz de mutation et de changement, je ne

vous puis promettre, Sire, rien de plus certain d'eux que une grande

incertitude; bien qu'à présent les choses monstrent de continuer, icy,

telles, comme je le vous ay mandé, et comme le Sr Cavalcanti vous

l'aura depuis confirmé, et encores, en apparance, semble quelles vont

de bien en mieulx.

Mesmes il m'a esté signiffié que ceste princesse et les principaulx,

d'auprès d'elle, ont esté très marrys d'ouyr publier par deçà qu'il y

eût mauvayse intelligence entre Vostre Majesté et Monseigneur le Duc,

et que vous eussiés, pour cella, faict quelques rigoureuses

démonstrations à luy, et au Roy de Navarre, à Monsieur le prince de

Condé et Monsieur de Montmorency; dont envoyèrent sçavoyr ce que j'en

entendoys, et qu'ilz ne pouvoient, ny vouloient, croyre qu'il en fût

rien, car les lettres de leur ambassadeur n'en parloient nullement; et

que cella estoit venu d'ung messager ordinayre, qui n'estoit poinct

angloys, lequel, estant party de Paris, le VIIIe du présent, avoit

semé ce bruict. Et à peyne, Sire, ay je eu déchiffré la vostre, du

VIIe du présent, laquelle a séjournée, pour l'occasion du temps, huict

jours entiers, à Callays, que milord trésorier et le comte de Lestre,

chacun de sa part, m'ont envoyé ung gentilhomme pour m'advertyr que,

par les plus rescentes du dict ambassadeur, lesquelles estoient du XVe

de ce moys, il apparoissoit que le susdict bruict estoit faulx, et

qu'il ne se pouvoit desirer plus de vraye et cordialle amityé, entre

deux frères, qu'il s'en voyoit entre Vostre Majesté et Monseigneur le

Duc, et que vous luy portiés plus de faveur que vous n'aviez jamais

faict, ensemble au Roy de Navarre et aulx aultres deux. Et ont

adjouxté qu'avec Mr de Turène, et Mr de Torcy, estoient venus vers

Vostre Majesté trois gentilshommes, de la nouvelle religyon, de ceulx

qui ont nouvellement prins les armes, pour se rendre plus assurés de

vostre bonne intention vers eulx, et qu'ilz s'en estoient retournés

bien fort satisfaictz; et que d'ailleurs vous aviés envoyé le Sr

Strossy à Mr de La Noue, en Poictou; dont se vouloient conjouyr,

avecques moy, de ce que les choses prenoient ung chemin pour retourner

à la paix, sans passer à plus d'altération. De quoy je les ay envoyés

infinyement remercyer par le Sr de Vassal, et que cella monstroit

combien l'affection de leur Mestresse, et la leur, estoient très

bonnes vers le bien de voz affères, et qu'ilz seroient marris qu'il

vous y succédât mal.

Or, est il bien certain, Sire, que, sur le renouvellement des présents

troubles de vostre royaulme, il a esté tenu, icy, diverses assemblées

de conseil; et plusieurs dellibérations y ont esté mises en avant,

ainsy que Vostre Majesté en a eu, comme je voy, quelque sentiment;

mais, encor qu'on y ayt procédé aulx opinions, et que tel peut avoyr

monstré d'incliner bien fort à la guerre ouverte, qui, possible, est

plus remis que nul des aultres, je ne puis toutesfoys descouvrir qu'on

en soit venu encores à quelque conclusion. Et je mettray peyne,

aultant qu'il me sera possible, s'il s'en faict aulcune, que l'effect

d'icelle ne passe oultre, sans que je vous en puisse donner quelque

advertissement; ne voulant toutesfoys mettre en doubte que, si ce

nouveau feu s'allume davantage, ceulx cy ne facent ouvertement, ou

soubz main, tout ce qu'ilz pourront pour le fomenter.

Le comte de Montgommery est si près de la coste de dellà, et si

esloigné d'icy, que Vostre Majesté peut avoyr, plus souvent et

ordinayrement, nouvelles de luy, que non pas moy; tant y a que je

souspeçonne fort, parce que le Sr de St Ouan, de Gersey, a faict, icy,

de nouveau, quelque provision d'harquebouzes et pistollés, que ce ne

soit pour en accomoder davantage le dict de Montgommery.

L'oncle du comte d'Arguil estoit desjà party pour Escosse, quand

vostre dépesche est arryvée, mais je l'ay, avant son partement, si

bien instruict des mesmes choses, que m'avez escriptes, que j'espère

qu'il les sçaura très bien représanter par dellà. Et sur ce, etc.

Ce XXVIIIe jour de mars 1574.

Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de la Motte Fénélon, Tome Sixième Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 38 / 273 题