AU ROY.

Sire, parce que la Royne d'Angleterre veult prendre ung peu de temps à

dellibérer de ce qu'elle aura à respondre, sur les lettres que Vostre

Majesté et la Royne, vostre mère, et Monseigneur le Duc, luy avés

dernièrement escriptes, et sur la créance que m'avés faicte luy

exposer de vostre part, je ne vous diray rien de ce qui s'est passé

entre elle et moy là dessus, jusques à ce que je vous manderay du tout

sa responce. Et cepandant je vous donray advis, Sire, comme j'ay receu

vostre dépesche, du troysiesme du présent, et, avec icelle, la

confirmation de ce qu'à mon très grand regret j'avois desjà entendu de

la reprinse d'armes, par voz subjectz de la nouvelle relligyon, qui

disent estre intimidés de leurs vyes par des advertissementz, qu'on

leur donne, que vous les voulés exterminer; en quoy et ceulx qui leur

baillent ces allarmes, et, eulx, qui les prennent trop légèrement,

sont bien fort à blasmer.

Une entreprinse a esté publiée, icy, fort grande, d'une soublévation

générale, en ung mesme jour, de touts ceulx de la dicte nouvelle

religion, tant de pied que de cheval, en divers endroictz de vostre

royaulme, et qu'ilz avoient prins sept ou huict villes en Poictou,

Nantes et Vitry en Bretaigne, Péronne en Picardye, plusieurs lieux

d'importance en Languedoc et Daulfiné, failly à surprendre Bordeaulx

et Blaye, et que leur armée, près d'Avignon, se trouvoit fort

puissante; et estoient prestz d'en mettre une aultre aulx champs du

costé de la Rochelle, et que envyron douze centz chevaulx des leurs

s'estoient venus joindre à ung rendés vous, près St Germain en Laye,

qui avoient contreinct Vostre Majesté et toute la court de desloger,

de nuict, et fère une fort soubdayne retraicte à Paris. Il est vray

que, quand la dépesche de l'ambassadeur d'Angleterre est arrivée,

encore que le courrier ayt faict les choses bien grandes, le comte de

Lestre m'a néantmoins mandé que les lettres parloient fort modérément,

et ne disoient sinon que Vostre Majesté, estant advertye que ceulx de

la dicte nouvelle religyon s'assambloient assés près de St Germain,

vous vous en estiés venu à Paris pour y pourvoir.

Maintenant, Sire, je mettray peyne que ceste princesse et ceulx de son

conseil entendent mieulx comme le tout va, jouxte ce qu'il vous plaist

m'en escripre; et feray tout ce qu'il me sera possible qu'elle et eulx

ne se vueillent esmouvoir de rien, bien qu'il ne fault s'attandre,

Sire, encor que, par advanture, je pourray bien tirer beaucoup de

parolles et de démonstrations bonnes d'elle, que pourtant toutz les

siens demeurent paysibles, si les troubles s'eslèvent en vostre

royaulme; non plus qu'ilz ne se peuvent contenir qu'ilz ne

s'entremettent bien avant de ceulx de Flandres; oultre que la dicte

Dame leur en pourra dissimuler davantage sur ce qu'on luy a voulu fère

accroyre que ces vaysseaulx de Normandye s'équippoient en faveur

d'Adam Gourdon, pour le trajetter, avec de bonnes forces, en Escoce.

Ce que je luy ay néantmoins assuré, sur ma vye, que non, ains que

c'estoit pour Dantzic, ainsy que vostre dépesche, du XXe du passé, le

portoit; et me suis mocqué de ce qu'on luy vouloit imprimer que Vostre

Majesté, et le Roy d'Espaigne, aviés une entreprinse, pour ce

primptemps, sur l'Angleterre, comme de chose qu'elle debvoit estimer

ridicule et pleyne de vanité.

Et, quand à voz subjectz, qui sont par deçà, Sire, je leur feray

entendre vostre bonne intention, et mettray peyne de les retenir en la

dévotion, qu'ilz m'ont plusieurs foys assuré, qu'ilz avoient à vostre

service; et sçay bien que le comte de Montgommery estoit encore, n'y a

pas cinq jours, à Gerzé, et que luy, ny son filz, n'en ont point

bougé; et que mesmes ilz s'en reviennent, toutz deux, bientost trouver

la comtesse de Montgommery, à Hamptonne; d'où, s'il s'approche jusques

icy, je ne faudray de le confirmer, le plus qu'il me sera possible, à

vouloir demeurer en ce qu'il vous a promis, par l'escript, que je vous

ay naguyères envoyé, signé de sa main.

Au surplus, Sire, l'on me vient d'advertyr que environ quarante

navyres de guerre, qui sont prestz à sortir de Fleximgues, avec bon

nombre de soldatz, et le cappitaine Chestre, angloys, qui embarque

encores de nouveau, icy, quatre ou cinq centz hommes pour les passer,

à ce qu'il dict, en Hollande, ont une entreprinse sur Callays, par la

conduicte d'aulcuns françoys qui ont demeuré longtemps à la Rye, et

maintenant sont passés dellà. Dont, encor que l'advertissement ne me

viegne de grand lieu, je ne l'ay voulu mespriser, ains ay estimé que,

à cause d'icelluy, je debvois renvoyer promptement Jacques le

courrier, affin d'en donner advis, en passant, à Mr de Gourdan, et

pareillement à Mr de Caillac, à Bouloigne, comme, encores je suys

très ayse qu'ayés faict advertyr, tout le long de la coste, qu'on ayt

à s'y tenir sur ses gardes. Et sur ce, etc.

Ce VIIe jour de mars 1574.

Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de la Motte Fénélon, Tome Sixième Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 32 / 273 题