Sire, n'ayant, pour ceste heure, à fère sçavoir à Vostre Majesté rien
de nouveau, du propos de Monseigneur le Duc, ny d'aulcune aultre chose
que j'aye traictée avec ceulx cy depuis ung moys en çà, sinon cella
mesmes que je vous ay désjà escript par mes précédentes dépesches, je
viendray maintenant à vous dire que les deux depputés de Flandres,
après avoyr présenté leurs lettres et leur commission à la Royne
d'Angleterre, et luy avoyr exposé le sommayre de leur charge, ilz me
sont venus visiter, le jour ensuyvant, et je les ay conviés, pour le
lendemain, à vouloir prendre leur dîner en mon logis, où ilz ont uzé
assés privément avecques moy. Et, entre aultres choses, m'ont dict
qu'ilz espéroient, sellon la bonne démonstration que la dicte Dame
leur avoit faicte, et sellon le plaisir, qu'elle avoit eu, de recevoyr
de si bénignes lettres, comme ilz luy avoient apportées, du Roy
d'Espaigne, que, avant la fin de trois moys, qu'ilz avoient à estre
icy, ilz auroient accomodé les affères d'entre les deux pays, chose
qu'ilz réputoient estre de grande conséquence pour le Roy, leur
Maistre, et pour ses subjectz, et non moins utille et nécessayre à ce
royaulme; néantmoins qu'ilz me vouloient fort affectueusement prier
que, si je découvrois qu'il se menât quelque praticque, par ceulx cy,
en faveur du prince d'Orange, contre le Roy, leur Maistre, que je les
en voulusse advertyr, et qu'ilz me feroient le semblable, s'ilz
entendoient qu'on y fît rien contre Vostre Majesté; et que, de vostre
costé, non plus que du leur, ne se falloit attandre que, pour tous ces
bons propos de mariage, lesquels ne servoient que d'une forme
d'entretènement, ny pour nulles confédérations et ligues, vielles ou
rescentes, les Angloys se divertîssent des intelligences qu'ilz
avoient avec les aultres protestants, ny qu'ilz ne broillassent
tousjours, aultant qu'ilz pourroient, les affères dedans les estatz
de leurs voysins, car c'estoit ce de quoy ilz faysoient leur prouffit,
et de quoy ilz estimoient pouvoir mieulx entretenir leur repos. A
quoy, Sire, je leur ay fort volontiers acquiescé.
Or, Sire, pour vériffier davantage si l'advis, d'envoyer des forces,
d'icy, au quartier de la Guyenne, qui est à l'entour de la Rochelle,
et dans la ville mesmes, auroit fondement, j'ay curieusement examiné
là dessus, l'ung après l'aultre, toutz les principaulx de voz subjectz
qui sont par deçà; lesquels m'ont fort évidemment faict cognoistre que
c'estoit chose à quoy nul d'eux n'avoit jamays pensé, ains l'ont
détestée avec exécration. Et, entre aultres, le sire Bobineau, agent
de la Rochelle, s'est offert à moy de se mettre en lieu où l'on
pourroit fère justice de sa personne, au cas que, depuis le dernier
édict, il se soit traicté chose aulcune, ny en ayt esté proposé une
seule, petite ny grande, à ceulx cy, par ceulx de sa ville, qui puisse
estre au préjudice du dict édict, ny contre l'obéyssance et fidellité
qu'ilz doibvent à Vostre Majesté; et qu'il me prioit d'approfondir
bien cest advis, duquel je luy venois de parler, affin que, par la
vérité de ce que j'en trouverois, je vous peusse oster toute la
sinistre impression que pourriés avoyr conçue d'eux, car c'estoit ce
qu'ilz craignoient le plus au monde, que de vous mettre en quelque
souspeçon et deffiance, et que ceulx de sa ville se vouloient
maintenant monstrer plus fermes et loyaulx subjectz de Vostre Majesté
et de vostre couronne, qu'ilz n'avoient jamays faict; et qu'icelluy
agent n'estoit retenu, icy, que pour quelque somme, à quoy ilz
estoient obligés vers les Angloys, depuis le siège; et que, s'il vous
plaisoit leur fère expédier la commission, que leur avés, longtemps y
a, accordée, de pouvoir lever les deniers pour ce payement, que luy
se retireroit incontinent d'icy, et l'on verroit que les habitans de
la Rochelle n'auroient plus aulcune communicquation avec les Angloys;
et qu'il ne me vouloit pas celler qu'il estoit après, maintenant, à
achepter quelque quantité de poudre, sellon que, de tout temps, ceulx
de la Rochelle estoient tenus d'en avoyr ordinayrement quarante
milliers de provision dans leur ville; et, parce qu'après le siège il
n'en y estoit point resté, l'on luy avoit mandé d'y en fère venir. Je
luy ay respondu que je ferois entendre à Vostre Majesté tout ce qu'il
m'avoit dict, et qu'il se pouvoit assurer que vous maintiendriés
droictement à ceulx de la Rochelle vostre édict, s'ils se sçavoient
contenir de ne l'enfreindre de leur part.
Bientost après est arrivé, du dict lieu de la Rochelle, ung marchant
de ceste ville, nommé Landol, qui dict en estre party le Xe du passé;
et rapporte que Mr de St Suplice n'a esté qu'ung soyr dans la ville,
et que les habitans et ceulx de la nouvelle religion, qui sont aulx
envyrons, estoient après à fère leurs monstres et reveues, et que
ceulx de Languedoc leur avoient mandé de se mettre aulx champs. Ce qui
seroit, Sire, pour esmouvoir assés ceulx cy, si je n'assurois fort
fermement que le contrayre est toute la vérité.
L'on a descouvert, en ceste ville, que quelque nombre d'angloys,
promptz à la main, estoient toutz pretz de succiter une grande
sédicion, par tout ce royaulme, contre les estrangiers, mais il y a
esté dilligemment pourveu. Néantmoins, pour mieulx appayser les
mutins, il a esté faict une fort curieuse recherche sur les dicts
estrangyers, et, de trèze mille sept centz, qui s'en est trouvé en
ceste seule ville de Londres, l'on en a banny plus du tiers, presque
toutz flammantz, qui ne se rangeoient à nulle église, ny à celle des
Angloys, ny à celle des estrangiers. Et leur est commandé de vuyder le
royaulme, dans Nostre Dame de mars, sur peyne de prison; dont ilz
proposent de se retirer à ceste heure en Zélande, où ilz entendent que
Meldelbourg est rendu au prince d'Orange: et plusieurs aultres, en
grand nombre, de ceulx mesmes qu'on souffriroit bien de demeurer icy,
dellibèrent de s'y en aller.
Il n'est venu, longtemps y a, rien de nouveau d'Escosse, dont ne vous
en feray icy mencion; mais parce que je voy praticquer plus souvent Me
Quillegrey, en ceste court, depuis huict jours en çà, qu'il n'avoit
faict de longtemps auparavant, je souspeçonne que ce ne peult estre
que pour quelque voïage en Escoce, ou bien pour l'envoyer en
Allemaigne. Je mettray peyne d'en entendre la vérité.
Du costé d'Irlande, le comte d'Esmond va si bien prospérant en ses
entreprinses, qu'il a entièrement reprins tous les chasteaulx et lieux
forts de son estat, et tient à présent fort à l'estroict la ville de
Corc, dont ceulx cy hastent leurs dellibérations et apprestz pour y
remédyer; car l'ouverture d'accord qu'on avoit faict au comte d'Essex
demeure sans effect. Et sur ce, etc. Ce Ve jour de mars 1574.