Sire, tous ces jours de caresme prenant, la Royne d'Angleterre a esté
convyée par les seigneurs et gentilshommes, voysins de Hamptoncourt,
d'aller, de lieu en lieu, fort privément et à peu de compagnye, fère
bonne chère en leurs maysons, et n'a esté bien à propos que je la sois
allée trouver là; mais j'ay conféré en ceste ville, fort à loysir,
avec milord trésorier, des poinctz contenus en la dernière dépesche de
Vostre Majesté, et mesmement de celluy où est touché ce que dict
l'ambassadeur d'Angleterre à la Royne, vostre mère, le IIIIe du
présent, et, depuis, au Sr Géronyme Gondy. Sur quoy le dict grand
trésorier m'a respondu que Voz Majestez très Chrestiennes debvoient
prendre de très bonne part l'instance du dict ambassadeur, lequel
ayant senty, après le retour de Me Randolphe, que le mariage procédoit
très bien du costé de sa Mestresse, encor qu'il vît bien aussy que
vous y alliés de très grande affection et fort sincèrement du vostre,
et que me fissiés encores estre, icy, en mes sollicitations, plustost
pressant et importun vers elle que de luy garder la médiocrité; si
vouloit il, sellon qu'il voyoit la trempe bonne, vous éguilloner
encores davantage, affin de ne la laysser nullement réfroidir; et que
le dict grand trésorier me juroit, en sa conscience, qu'il avoit veu
la dicte Dame très bien dellibérée de me fère une bonne et bien
résolue responce, sans l'intervention d'ung, de qui il ne pouvoit
nullement approuver le zèle, lequel, pour l'acquit de sa loyaulté vers
elle, luy estoit venu remettre sus le premier escrupulle du visage; et
que, contre icelluy, il n'avoit pas craint, la dernière foys qu'il
l'avoit veue, de luy dire que j'avoys fermement remonstré qu'après le
rapport de Me Randolphe, et après le pourtraict envoyé, et qu'on
soubmettoit encores le jugement de ce poinct à l'œil d'elle, je ne
pouvois dire sinon que c'estoit une pure imposture et trop grande
impudence de révoquer plus maintenant cella en doubte; et que le comte
de Lestre, ny luy, ne m'avoient sceu que respondre, ainsy qu'elle
mesmes, après y avoyr bien pensé, avoit confessé que, voyrement, n'y
avoit il poinct de réplicque; néantmoins qu'il me prioit de supporter
ung peu sa Mestresse en cest endroit, veu qu'il n'estoit pas seulement
question de conclurre une simple amityé ou une ligue, d'où l'on se
peût, de chascun costé, puis après, départir, quand l'on ne s'en
trouveroit pas bien, car c'estoit une obligation pour toute la vye, en
laquelle n'y auroit jamays plus lieu de repantailles; et qu'il
trouvoit la dicte Dame en une très bonne, voyre, en la meilleure
disposition qu'il l'eût jamays vue vers le mariage, dont il n'en
vouloit sinon tousjours bien espérer; et que, sellon que Vostre
Majesté et la Royne, vostre mère, disposeriés Monseigneur le Duc à
ceste entrevue privée, le propos pourroit parvenir à sa conclusion.
Dont luy sembloit que, sans rien mouvoir, pour ceste heure, je debvois
attandre qu'est ce que, par vostre procheyne dépesche, il m'en seroit
escript.
Depuis, j'ay envoyé, devers le comte de Lestre, le prier de me mander
de la santé de la Royne, sa Mestresse, et de son portement, sellon que
j'avoys commandement de Voz Majestez, et de Monseigneur le Duc, de
vous en fère sçavoyr, le plus souvent que je pourrois. Et luy ay faict
toucher les mesmes poinctz que j'avoys déduictz à milord trésorier, et
qu'il voulût prendre occasion de fère voyr à la dicte Dame la lettre
que Monseigneur m'avoit escripte de sa main, affin qu'elle cogneût sa
persévérance vers elle. Lequel comte, après avoyr fort promptement et
très vollontiers satisffaict à cella, il m'a envoyé remercyer
infinyement de la négociation que je luy avoys commise à fère,
laquelle il me pouvoit assurer que la Royne, sa Mestresse, l'avoit eue
très agréable, et s'estoit resjouye, trop plus que ne le me sçauroit
exprimer, de la lettre de Monseigneur le Duc, et mesmes d'avoyr veu
qu'en termes exprès il y parloit du mariage d'entre eulx d'eux, ce
qu'elle avoit bien observé, qu'en nulle de ses aultres lettres il n'en
avoit uzé ainsy, et qu'elle ne s'estoit pas contanté de la lyre une et
deux foys, car l'avoit relue la troysiesme foys, et l'avoit interprété
au dict comte en très bonne signiffication; et qu'il me pouvoit
assurer de n'avoyr jamays veu la volonté de la dicte Dame mieulx
inclinée vers le mariage, et vers Monseigneur le Duc, que maintenant;
et qu'il cognoissoit bien qu'elle avoit grand desir de le voyr, mais
qu'elle ne diroit jamays ouvertement qu'il vînt; et que le dict comte,
de sa part, ne se présumoit pas tel qu'il ozât, de son costé, le luy
mander, car repputoit cella de trop d'importance vers luy, en
l'endroict d'ung si grand prince comme est Mon dict Seigneur le Duc;
néantmoins, comme son très dévot serviteur et partial de la France, il
desiroit et ne se pouvoit tenir de dire qu'il feroit très bien de
venir ainsy, privément, comme la dicte Dame l'avoit desjà consenty; et
que, demeurant le rapport, qu'on avoit faict de luy, convaincu par sa
présence, il ne faysoit doubte qu'il n'obtînt son desir.
Lesquels propos des dicts comte et milord trézorier j'ay bien voulu,
Sire, les vous représanter en propres termes, affin que puissiés
mieulx juger à quoy pourra réuscyr le voyage de Mon dict Seigneur le
Duc par deçà, si, d'avanture, il l'entreprend, sur la responce, que je
vous ay desjà mandée; sur laquelle néantmoins, telle qu'elle est, la
dicte Dame et les siens se persuadent que, s'il a bonne affection au
mariage, qu'il ne diffèrera de venir. Dont ceulx, qui le desirent, ne
cessent de me presser que je vous conseille de le haster, et ont
opinyon que, par ce moyen, elle et luy se trouveront plus tost maryés
que on ne l'aura pensé; et qu'il ne se pourra fère qu'il n'advienne
une de deux choses: ou que Mon dict Seigneur l'espousera, ou qu'il
emportera aulmoins parolle d'elle qu'elle n'en espousera jamays
d'aultre. Et de ma part, Sire, ne sachant à quel grand regret Vostre
Majesté et la Royne, vostre mère, pourriés avoyr ceste venue de Mon
dict Seigneur par deçà, et luy encores plus grand, s'il n'y obtenoit
son desir, je ne puis, en façon du monde, me contanter que ceulx cy
luy en veuillent ainsy laysser l'évènement trop incertain, et se
monstrer, en cest endroict, par trop inconstans et muables; dont je ne
sçay qu'en dire. Et ay opinion que Vostre Majesté et la Royne, vostre
mère, et Mon dict Seigneur le Duc, pourrés plus prudemment, et avec
plus de généreuses et hautes considérations, prendre l'expédient
honnorable qui conviendra à cestuy vostre péculier et vrayment royal
affère, que nuls aultres ne le vous sçauroient conseiller. Au regard
de ce que le susdict ambassadeur a touché, comme de luy mesmes, au Sr
Gondy, qu'il seroit bon que envoyssiés, de rechef, quelqu'ung par
deçà, ceulx ci n'en sont nullement d'advis; ains disent que, si
Monseigneur ne vient, que toutz aultres voyages et dilligences, pour
ce regard, seront entièrement innutilles. Disent davantage, quand au
commerce, qu'il n'a tenu à la Royne, leur Maystresse, ny à ma
sollicitation, qu'il ne soit desjà bien estably, car, à mon instance,
plusieurs assemblées ont esté desjà sur ce faictes en ceste ville,
mais les marchandz y ont tousjours résisté, et y résisteront jusques à
ce qu'ilz voyent une paix plus assurée et ung ordre mieulx estably en
France.
Au surplus, Sire, je ne sentz qu'il se face encores, icy, aulcune
propre dellibération de guerre pour rien entreprendre hors du
royaulme, bien qu'on envoye beaucoup d'artillerye, de toutz qualibres,
dans les grands navyres, comme pour en vouloir mettre quelque nombre
dehors, à ce prochain primptemps. Mais je ne voy pas haster
l'avitaillement, ni les aultres apprestz, pour vous debvoir mettre
encores en peyne; et difficilement pourra t on dresser ung armement,
aulmoins qui soit de quelque importance, que je n'aye quelque loysir
de vous en donner advis. Ces gens de guerre, dont vous a esté faict
rapport, sont seulement, ces huict centz soldatz que je vous ay desjà
mandé qu'on dépeschoit en Irlande, et cinq centz à Fleximgues. Bien a
l'on ordonné de fère bientost les monstres accoustumées du pays, et,
quand à ce qui a esté traicté, de jetter des forces de ce royaulme
dans le quartier de la Guyenne, qui est entre Loyre et Gironde, et
dans la Rochelle, cella a esté plus mis en avant par aulcuns angloys
qui sont extrêmes en leurs impressions, que non que la dicte Dame, ny
que ceulx de son conseil y ayent presté l'oreille, ny l'ayent trouvé
bon, ny que pas ung françoys y soit intervenu. Et croy que j'ay assés
suffizamment advéré, tant du costé des angloys que de voz subjectz,
qui sont icy, que la dellibération en demeure bien froide; bien que
ceulx cy m'ayent, de rechef, ramanteu leur escrupulle de certain
apprest de navyres, qu'on leur faict accroyre qui se poursuit fort
chaudement en Normandye et Bretaigne, et que Vostre Majesté est après
à fère levée d'allemans et suysses, et fère venir des italiens, ce que
je leur ay jetté bien loing.
Il y a ung chapellain protestant, qui servoit le comte de Cherosbery,
lequel, estant venu defférer icy la Royne d'Escosse, et ayant si fort
irrité la Royne d'Angleterre contre elle que sa vye en a esté en
extrême danger, il a esté dilligemment observé par ung bon amy, de
ceste court, qui l'a faict enfin convaincre d'imposture; dont a esté
condempné au pillory, et la dicte Royne d'Escosse demeure, pour ce
coup, dellivrée de ce grand danger, grâces à Nostre Seigneur, auquel
je prie, etc.
Ce XXVIe jour de febvrier 1574.