Sire, il est venu icy nouvelles, le Xe de ce moys, comme les
vaysseaulx du prince d'Orenge avoient repoussé et rompu la flote, que
le grand commandeur envoyoit pour avitailler Meldelbourg, et que la
ville, à ceste occasion, estoit bien près de se rendre, de quoy l'on a
faict diverses démonstrations par deçà, les ungs d'estre marris, mais
le plus commun, et en public, l'on a monstré d'en estre fort ayse,
mesmement qu'il y avoit beaucoup de vaysseaulx, et de mariniers, et de
soldats, angloys, à l'entreprinse. Et le mesmes jour, les deux
depputés des Pays Bas, qui avoient attandu à Dounquerque le baron
d'Aubigny, sont arryvés, lesquels l'on n'a pas layssé, pour cela, de
bien recevoyr, ni eulx de monstrer bonne contenance; et est l'on après
à depputer des commyssayres pour vacquer avec eulx à l'accord de leurs
différentz. Et se continue la dellibération d'envoyer ou le vycomte de
Montégu, ou milord Sideney, en Espaigne, lesquels sont toutz deux à
présent en court; mais je ne voy pas qu'ilz soient encore si près de
partir, et croy que, si les affères d'Irlande ne pressoient, que l'ung
ny l'aultre n'y yroient poinct du tout.
Au regard de l'Escoce, les choses semblent s'y entretenir encores en
quelque forme de paix, soubz la prétendue régence du comte de Morthon,
bien que j'ay advis qu'il s'y déporte en homme avare, et violent, et
dissolu, et que, de toutz les principaulx de la noblesse, il n'a près
de luy, à ceste heure, qu'ung seul milord, duquel il entretient la
femme, et en entretient encores deux ou trois aultres, maryées, au
grand escandalle d'ung chascun; et que, entre aultres, le nouveau
comte d'Arguil est très malcontant de luy, de ce qu'ayant demandé de
succéder à l'estat de chancellier, ainsy que son frère, à son décès,
le possédoit, icelluy de Morthon l'a baillé à milord de Glames; dont
ung gentilhomme escouçoys, de bonne qualité, à qui j'ay eu tousjours
intelligence, oncle du dict d'Arguil, qui a résidé plus de huict moys
en ceste ville, parce qu'il ne pouvoit accorder avec le dict de
Morthon, estant, à présent, mandé par son nepveu, et estant peu
satisffaict de la façon dont les Angloys ont procédé vers luy, et
qu'il void qu'ilz procèdent vers sa nation, m'est venu dire qu'il s'en
alloit remonstrer clèrement, aulx principaulx de son pays, comme la
Royne d'Angleterre ne cherchoit que leur ruyne et le moyen de les
dominer, et qu'ilz se debvoient retirer de toute intelligence et
communicquation d'avec elle, s'ilz ne vouloient ung jour estre réputés
traistres à leur prince, et de se tenir plus fermes que jamays à
l'alliance de France, et qu'il sçavoit bien que les plus grands et les
meilleurs du royaulme estoient desjà tout persuadés de cella; dont,
s'il plaisoit à Vostre Majesté les assister, et mesmement le dict
comte d'Arguil, son nepveu, contre le dict de Morthon, qui estoit du
tout angloys, qu'indubitablement ilz le déchasseroient facillement de
toute son authorité, et pareillement toute sa faction, laquelle
n'estoit, à présent, guyères grande.
Je luy ay respondu qu'il pouvoit hardiment assurer le dict comte
d'Arguil; son nepveu, et ceulx de la noblesse, de son pays, que Vostre
Majesté, en toutes sortes, dellibéroit de bien soigneusement conserver
l'alliance de la couronne d'Escosse; et pourvoir, en tout ce qu'il
vous seroit possible, à la protection des princes du dict pays, et à
la deffance et repos de tout l'estat; et continuer aulx Escossoys les
mesmes entretènementz, pensions, privilèges et faveurs, qu'ilz
avoient, de tousjours, eu en France; et n'habandonner nullement ceulx
qui, comme gens de bien et bons escoussoys, voudroient suyvre cest
honnorable party, que leurs prédécesseurs avoient tousjours tenu.
Dont, après qu'il auroit parlé à eulx, s'il me faysoit sçavoyr leur
intention, je mettrois peyne de fère en sorte que Vostre Majesté leur
feroit santir l'effect et l'assurance de la sienne.
Or, attand le dict gentilhomme son saufconduit, et je desire, de bon
cueur, qu'il vous playse me mander ce que j'auray à luy dire ou
commettre davantage, pour vostre service par dellà. J'entendz
néantmoins que le susdict Morthon a remis milord de Humes, moyennant
dix mille livres, en la possession des deux chasteaulx que les
Angloys ont rendus, avec obligation qu'il tiendra le party contrayre à
la Royne d'Escosse.
J'ay parlé à milord trésorier, suyvant ce qu'il vous a pleu
m'escripre, le XIXe du passé, du passeport de madamoyselle de Rallay,
et de deux servitteurs, pour venir servir la dicte Royne d'Escosse, et
n'ay obmis aulcune sorte de persuasion dont je ne luy aye uzé là
dessus; mais il m'a pryé de me contanter, pour ceste heure, de sçavoyr
que la dicte Dame se portoit bien et estoit bien traictée, et que la
Royne d'Angleterre n'estoit plus si irritée, comme elle souloit,
contre elle, ni contre le comte de Cherosbery; et que je réservasse de
parler du dict saufconduict, après que je verrois le propos de
Monseigneur le Duc acheminé à quelque bonne conclusion. Duquel propos,
Sire, la négociation demeure suspendue jusques à la procheyne response
de Voz Majestez Très Chrestiennes. Et sur ce, etc.
Ce XVe jour de febvrier 1574.