AU ROY.

Sire, après que j'ay eu donné une si ample satisfaction à milord

trézorier, et au comte de Sussex, sur les escrupulles dont la Royne,

leur Mestraysse, m'avoit parlé, qu'elle et ceulx de son conseil ont

confessé que c'estoit assés, elle m'a mandé venir, le XXVIIe du passé,

à Hamptoncourt; où, d'arrivée, elle m'a grandement remercyé de la

franchise, dont j'avoys uzé, à communicquer le propre original de mes

lettres à ces deux milords, et qu'elle estoit fort ayse qu'ilz y

eussent trouvé cella mesmes que, sur ma parolle, elle leur avoit desjà

respondu de l'intention de Vostre Majesté, touchant les dicts

nouveaulx escrupulles; et qu'elle vous supplioit bien, Sire, ne

trouver maulvais si elle se rendoit ainsy soigneuse de complaire à ses

subjects, non à toutz, car ne se vouloit assubjectir à une si grande

extrémité, mais à quelques ungs des principaulx qui monstroient avoyr

leur fortune et leurs vies entièrement conjoinctes avec la personne,

la condicion et l'heureux règne d'elle; et que, de tant que le propos

de son mariage estoit principallement fondé sur le contentement de ses

dicts subjectz, lesquels se trouvoient, de rechef, escandalizés pour

la rumeur des choses qu'on rapportoit de France, elle jugeoit estre

fort expédient que Vostre Majesté monstrât, par quelque effect, ainsy

comme de parolle, contre ceulx qui machinoient la rupture de vostre

édict, que vous voulés surtout qu'il soit inviolablement observé;

tendant la dicte Dame, par là, à prolonger encores sa responce,

jusques à ce que quelque justice fût faicte de ceulx qui ont troublé

les choses de la Rochelle.

A quoy, prévenant son opinyon par des raysons qui seroient longues, à

mettre icy, mais auxquelles elle a esté contraincte d'acquiescer, je

luy ay faict voyr qu'il n'y avoit lieu aulcun d'uzer plus de remise.

Dont elle a suivy à dire qu'elle me feroit donc la meilleure et plus

clère responce qu'elle pourroit. Qui a esté, Sire, que Vostre Majesté

et la Royne, vostre mère, aviés si longuement persévéré à pourchasser

son alliance, et aviés uzé de si honnorables moyens vers elle, qu'avec

la déclaration qu'elle vous avoit desjà faicte de se vouloir marier,

elle vous déclaroit, de nouveau, que ce seroit de la mayson de France

plustost que de nulle aultre de la Chrestienté; bien que, depuis peu

de moys, il luy eût esté offert ung party bien grand et deulx aultres

non petitz, fort honnorables, et aulcuns d'iceux assés agréables en ce

royaulme, aulxquels elle n'avoit voulu respondre, et n'y respondroit

rien tant qu'elle auroit espérance que celluy de Monseigneur le Duc

peût réuscyr; lequel, oultre que, pour les grandes et royalles marques

de l'extraction d'ung tel prince, et pour les excellantes qualités

qu'on rapportoit de sa personne et de ses vertus, il estoit desirable,

encor se santoit elle luy avoyr de particulliers debvoirs, qui la

rendoient obligée de le préférer à quelque aultre party qui fût au

monde; et que pourtant, sur les dernières dellibérations qu'elle avoit

tenu de luy, (où l'on luy avoit, de rechef, par une si grande

expression qu'elle en estoit demeurée toute esbahye, voulu assurer que

la petite vérolle luy avoit layssé je ne sçay quoy de difformité en

quelque endroit du vysage, qu'elle ne s'en pourroit jamays contanter,

et qu'à ceste occasion l'entrevue avecques luy ne pourroit estre sinon

ung commancement de désordre et de beaucoup d'offance entre Voz

Majestés Très Chrestiennes et elle), elle avoit si bien débattu

l'affère, par le rapport de Me Randolphe, et par le pourtraict qu'il

luy avoit apporté, qu'on avoit bien cognu qu'elle vouloit conduyre le

propos au desir de Monseigneur le Duc, d'estre sienne, si, en façon du

monde, il se pouvoit honnestement faire; et, parce qu'elle ne se

pouvoit bien résouldre, ains estoit en très grande perplexité

d'accorder l'entreveue en public, pour des grandes raysons qu'on luy

avoit alléguées, elle me prioit d'envoyer sçavoyr de Vostre Majesté et

de la Royne, Vostre mère, et de Monseigneur le Duc, si vous pourriés

trouver bon que la dicte entreveue se fît en privé; auquel cas elle

l'accordoit, dès à présent, et me promettoit de me bailler telles

seuretés, de sa main propre, si besoing estoit, pour Mon dict

Seigneur, comme je les voudrois demander.

J'ay respondu, Sire, que plusieurs inconvénients adviendroient de

ceste façon d'entreveue, et luy en ay allégué les raysons qui seroient

longues à desduyre, la priant qu'en un acte si honnorable, et qui

avoit à se passer entre très grands princes, et lequel estoit

poursuyvi, de vostre costé, avecques tout honneur et grandeur, elle ne

voulût y fère intervenir des actes petits, bas et cachés, qui n'en

feroient que dimynuer la dignité; et pourtant qu'elle vous accordât

entièrement l'entreveue, avec l'assurance du mariage, puisque, du

contantement et félicité d'icelluy, elle pouvoit estre mieulx assurée

par Me Randolphe, et par le pourtraict qu'il luy avoit apporté, que

touts ces rapports contrayres, qui estoient notoyrement faulx, ne l'en

debvoient mettre en doubte.

Elle a réplicqué que je luy ferois tort, si je ne croyois fermement

qu'elle cherchoit de vous pouvoir complère, et de fère que Monseigneur

le Duc et elle peussent estre maryés ensemble, car c'estoit ce qu'elle

en avoit résolu, et son conseil en estoit bien d'accord avec elle. En

quoy elle cognoissoit bien que l'entreveue estoit tousjours fort

nécessayre, et, possible, plus pour luy que pour elle; mais que, de

la fère publicque, il fauldroit que Monseigneur le Duc y vînt en

magnifficence, pour estre tel prince comme il est, et que pareillement

elle en uzât beaucoup pour le recevoyr; en quoy concourroient non

seulement les yeulx de la France et de l'Angleterre, mais toutz ceulx

de la Chrestienté: et si, puis après, le mariage ne succédoit, il y

auroit de la matière de discours, et encores, possible, d'offance,

beaucoup plus que si elle et luy se voyoient privément, car s'assuroit

que si, après s'estre veus ainsy, il restoit aulcune occasion de se

plaindre de quelque costé, que ce seroit du sien.

Et, sans que je l'aye peu mouvoir de ceste opinyon, elle s'est, mise à

discourir des façons comme il pourroit venir incognu, et comme elle

s'approcheroit vers la mer pour estre plus à propos; dont, de ses

discours et de ceulx qu'aulcuns de ses conseillers m'ont faict depuis,

je laysse au sieur de Vassal à qui je les ay commis, de vous en rendre

compte. Et sur ce, etc.

Ce IIIe jour de febvrier 1574.

Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de la Motte Fénélon, Tome Sixième Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 18 / 273 题