AU ROY.

Sire, j'ay esté, le XXe de ce moys, à Hamptoncourt, pour presser ceste

princesse de me vouloir fère sa responce sur le propos de Monseigneur

le Duc, et elle a monstré qu'elle estoit preste de le fère, et que

nulle difficulté, ny argument du passé, y donnoit plus d'empeschement,

s'en estant elle, avec ceulx de son conseil, entièrement bien résolue;

mais qu'il estoit survenu, de nouveau, aulcuns escrupules, aulxquels

elle pensoit que Vostre Majesté pourroit facillement satisfère,

lesquels iceulx de son dict conseil jugeoient estre expédient de les

oster, premier qu'elle peût bien respondre. Et me les a fort amplement

desduicts, et m'a dict qu'elle feroit promptement partir ung courrier,

devers son ambassadeur, pour vous faire entendre le tout, affin que

Vostre Majesté n'estimât que ceste remise fût sans beaucoup de

fondement.

J'ay respondu à toutz ces escrupulles de la dicte Dame, et plus à

ceulx dont j'estois adverty qu'elle estoit vifvement touchée dans son

cueur, qui estoient véritablement considérables, et desquels elle ne

me faisoit poinct de mencion, que à ceulx dont elle me parloit; et

l'ay fort adjurée de ne vouloir, pour cella, interposer plus de

longueur en sa responce, de peur que Vostre Majesté et la Royne,

vostre mère, et Monseigneur le Duc, ne l'interprétissiés à une manyère

de deffaicte; et qu'il n'estoit besoing qu'elle envoyât en France, ny

qu'elle attandît aulcune satisfaction de dellà, car ce que je venois

de luy respondre pouvoit suffire à elle, et aux seigneurs de son

conseil, pour demeurer bien esclarcys de toutz les dicts escrupulles.

Elle m'a réplicqué qu'elle me prioit donc de vouloir fère

communicquation, à quelques ungs de son dict conseil, des articles de

mes dépesches, que je luy venois de déduyre, affin qu'ilz en peussent

prendre aultant de satisfaction qu'elle: comme j'ay faict à milord

trésorier et au comte de Sussex. Et suys maintenant à poursuyvre,

comme devant, la susdicte responce, laquelle j'espère avoyr bientost.

Et pense, Sire, que, par le rapport, que le cappitaine Mazin vous aura

faict, de la rigueur qu'on luy a tenue, au repasser en France, Vostre

Majesté aura comprins d'où est procédé l'ung de leurs dicts

escrupules, qui n'a esté si petit qu'ilz n'en ayent faict tenir les

passages sérés, pour quelques jours, et faict surprendre beaucoup de

pacquetz; dont encores quelques ungs des miens en ont esté retardés.

Le baron d'Aubigny, après avoyr esté, cinq jours, en ceste court,

festoyé et caressé, et l'avoyr ceste princesse fort bénignement ouy,

par deux foys, et luy avoyr baillé responce aulx troys lettres, qu'il

luy a apportées, du duc d'Alve, du grand commandeur et des Estatz de

Flandres, car n'en avoit du Roy d'Espaigne, bien qu'on l'ayt voulu

publier aultrement, il a esté favorablement licencié d'elle, avec

présant d'une chayne de quatre centz escuz. Et aulcuns luy ont voulu

toucher, en passant, qu'elle se vouloit, plus estroictement que

jamays, confédérer avec le Roy d'Espaigne, et luy envoyer bientost ou

le vicomte de Montégu, ou milord Sideney, et que seulement elle

s'entretenoit avec Vostre Majesté pour gaigner temps. Néantmoins, le

jour d'après, ung estranger, qui est icy, lequel est fort du party

d'Espaigne et inthime amy de Gouaras, m'est venu chaudement rechercher

d'une praticque, de laquelle je résous faire cy après mencion à Vostre

Majesté; laquelle monstre bien qu'ilz procèdent entre eulx d'une

grande deffiance, et que, nonobstant la venue des deux depputés des

Pays Bas, qui semblent n'attandre que le retour du dict d'Aubigny à

Dounquerque, pour passer deçà, ilz ne s'attandent guyères, de pas ung

costé, qu'ilz puissent bien accomoder leurs différants.

Ceulx de la Rochelle, devers lesquels le comte de Montgommery avoit

dépesché ung sien secrettère, pour leur donner compte des frays du

secours qu'il leur avoit admené, durant ce siège, luy ont renvoyé en

dilligence le dict secrettère.

Et despuis, l'agent de la Rochelle m'est venu dire, que, suyvant la

promesse, qu'il m'avoit faicte, de me conférer tout ce qui

surviendroit, icy, concernant ceulx de sa ville, il me vouloit bien

advertyr qu'il avoit receu lettres d'eux, par lesquelles ilz luy

confirmoient la vérification de l'entreprinse, qui avoit esté faicte,

pour livrer eulx, et leur ville, à un misérable saccagement; non qu'on

luy mandât que ce fût, du sceu ny du commandement de Vostre Majesté,

mais qu'ilz avoient évité ung très grand et manifeste danger; et

estoient encores en quelque frayeur de ce que les garnisons,

d'alentour d'eux, se grossissoient et renforçoient, chacun jour, et

qu'ils entendoient qu'une nouvelle levée de Suisses avoit esté mandée,

et qu'en divers ports du royaulme s'équippoient en guerre beaucoup de

navyres. Ce qu'ayants les gentilshommes et aultres de la nouvelle

religion eu bien fort suspect, il s'en estoit retiré quelque nombre en

leur ville, non qu'ils les y eussent appellés, mais ilz y estoient

venus, de eulx mesmes, pour éviter le danger, et pour recognoistre

d'où procédoit le fonds de ceste entreprise; et que le dict agent

sçavoit bien que iceulx habitants n'avoient aultre affection que de

vivre en vrays et loyaulx subjects, sans exception quelconque, que de

ce, seulement, qu'il avoit pleu à Vostre Majesté leur octroyer par le

dernier édict; et qu'ilz ne cherchoient que la seule seureté, laquelle

si se pouvoit trouver, non seulement la ville seroit preste d'obéyr à

vostre vouloir, comme elle fera tousjours, mais au simple mandement du

moindre de voz officiers; et qu'il me prioit que, de ce costé, je

voulusse signiffier ceste leur dévotion et servitude à Vostre Majesté,

ainsy qu'il estimoit que, de dellà, ilz envoyeroient ung de leurs

habitans pour le vous dire.

J'ay respondu, Sire, que, sans escrupulle aulcun, il se pouvoit

assurer que Vostre Majesté garderoit inviolablement son édict à ceulx

de sa ville, et qu'ilz n'avoient à souspeçonner ny les garnisons, ny

les Suisses, ny les navyres dont ilz parloient: car, oultre que je

pensois qu'il n'en estoit rien; encore, par nulle rayson ny par

démonstration aulcune, il ne pouvoit estre ny vray ny vraysemblable

que les volussiez tourner assiéger, sinon qu'ils se missent tant hors

des termes de l'édict que eulx mesmes en fussent l'occasion; et que je

craignois assés que ceste tant chaude allarme, qu'ilz s'estoient

donnée, les eût desjà tant esmeus, et les fît passer si avant à des

exécutions, et à recevoir gens de guerre en leur ville, et, possible,

à d'aultres praticques ailleurs, qu'en lieu de se rendre, par iceulx

habitants, Vostre Majesté favorable, ilz la provoqueroient contre

eulx; et qu'icelluy agent avoit bien veu en quelle bonne sorte vous

m'aviés commandé de parler, icy, de leur affère, et comme vous aviés

approuvé l'exécution qu'ilz avoient faicte; et j'espérois que, par mes

premières, je luy pourrois encores donner si bon compte de toutes ces

choses, dont il monstroit d'estre en peyne, qu'à mon advis il en

resteroit consolé, et auroit de quoy en consoler ceulx de sa ville; et

qu'en ce que je me pourrois employer, vers Vostre Majesté, pour la

seureté qu'il m'avoit parlé, et pour leur procurer toute tranquillité,

que je le ferois de bon cueur. De quoy il m'a fort remercyé, et, de

rechef, m'a promis qu'il ne se traicteroit rien, icy, pour ses

habitans que je n'en fusse participant. Et sur ce, etc.

Ce XXVIe jour de janvier 1574.

Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de la Motte Fénélon, Tome Sixième Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 16 / 273 题