AU ROY.

Sire, le deuxiesme jour de ce moys de janvier, j'ay esté faire les

compliments du nouvel an à la Royne d'Angleterre, et luy dire que

Vostre Majesté et la Royne, vostre mère, le luy souhaitoient très bon,

voyr le meilleur qu'elle eût encores eu, depuis, ny auparavant estre

Royne; et que vous desiriés, de bon cueur, que ce fût, en cestuy cy,

auquel il pleût à Dieu de changer la solitude, où elle avoit tousjours

vescu, en ung soulas d'une très douce et desirée compagnye d'ung jeune

et vertueux prince, qui luy fît trouver les années à venir encores

plus heureuses et plaines de félicité que les passées; et que vous

n'aviez aujourdhuy aulcune chose au monde en plus grande affection que

de pouvoir bientost ouyr la responce, qu'après le retour de Me

Randolphe, elle vous voudroit faire; dont me commandiés d'incister,

aultant qu'il me seroit possible, de l'avoir, du premier jour, et de

l'avoyr ainsy bonne comme la desiriés, et comme l'honneste et

persévérant desir de Monseigneur vers elle le méritoit. Et ay adapté à

cella les aultres propos que j'ay trouvés ès lettres de Vostre

Majesté, du VIIIe et XXIIe du passé, sellon que j'ay veu qu'ilz y

pouvoient convenir.

A quoy la dicte Dame m'a respondu qu'elle recevoit ces bons et

honnestes souhayts, que Vostre Majesté et la Royne, vostre mère, luy

faisiés, pour la meilleure estrayne, et le plus précieulx et agréable

présent, qui luy pouvoit estre faict, à ce commancement d'année; dont

vous en remercyoit le plus qu'il luy estoit possible, et vous prioit,

toutz deux, de vouloir aussi accepter d'elle ung semblable présent

d'ung pur et parfaict desir qu'elle avoit à vostre bien et grandeur,

et à la continuation de vos félicités, et que, sortant cella de son

cueur, ainsy qu'elle s'assuroit que ce que luy aviés mandé partoit

aussy du cueur de Voz Très Chrestiennes Majestez, elle pensoit que

c'estoit chose à plus estimer, que si, de chascun costé, eussiés mis

la main au cabinet de voz meilleures bagues, pour vous entre envoyer

celles qui eussent esté de plus de pris; et qu'il estoit très

raysonnable qu'elle vous fît bientost sçavoir la responce qu'attandiés

maintenant d'elle, laquelle elle ne vous vouloit nullement différer,

et me prioit seulement de luy donner deux ou troys jours de terme pour

en dellibérer avec ses conseillers, desquelz l'absence des ungs, et la

maladye des aultres, estoit cause qu'elle n'y avoit peu vacquer,

durant ces festes, ainsy qu'elle me l'avoit promis; et qu'il pourroit

estre que cepandant arriveroient les ambassadeurs des princes

protestants d'Allemaigne, desquelz s'estoit entendu qu'ilz vouloient

envoyer vers elle intercéder pour le propos de Monseigneur; en quoy,

encor qu'elle ne voulût estre veue dépandre tant d'eux, qu'on cuydât

qu'elle fût en leur tutelle, si estimoit elle que leur office, en cest

endroict, ne pourroit estre sinon bien honnorable pour les deux

costés; et pourroit, en plusieurs choses, parce qu'ilz estoient de la

mesme religion de ce royaulme, beaucoup servir à rendre agréable, et

plus approuvé le mariage vers toutz ses subjects.

J'ay répliqué qu'après les aultres grands dellays qu'elle avoit desjà

prins en cest affaire, je craignois que celluy qu'elle demandoit

maintenant, encor que ne fût que de troys jours, vous semblât

intollérable; car pensiés qu'elle eût desjà sa responce toute preste,

pour la vous pouvoir incontinent mander, sans estre besoing qu'elle

l'allât rechercher d'aultruy; et qu'au moins la priois je que, dans

ceste feste des Roys, il luy pleût me la faire ainsy royalle comme il

convenoit à la Royne qui la feroit, et aulx Roys et princes à qui elle

seroit faicte; et qu'encor que rien du propos n'eût à dépendre d'ung

tiers, si, pensois je, vous n'auriés mal agréable que les princes

d'Allemaigne envoyassent icy leurs ambassadeurs, car les sentiés de si

bonne inclination vers vous qu'ilz n'y procureroient que l'effect de

ce que desiriés.

Elle m'a respondu que je cognoissois assez l'humeur de deçà, comme

rien ne s'y pouvoit expédier sans cérymonie; dont ne me debvois tenir

graivé qu'elle m'eût encores demandé ce peu de temps, et qu'elle ne

sçavoit de certain si les princes d'Allemaigne envoyeroient icy, mais

qu'elle sentoit bien qu'il ne seroit que bon qu'ilz le fissent.

Et est ung poinct, Sire, qu'elle a monstré qu'elle le desiroit bien

fort, et qu'elle auroit grand plaisir qu'en fissiés faire quelque

instance, soubz main, ainsi que le comte de Lestre me l'a confirmé; et

peut estre que c'est ce qui la faict ainsy temporiser maintenant, ou

bien pour entendre mieulx comme il va du faict de la Rochelle, car

ceulx de ce conseil en sont toutz en grand suspens, ou bien pour

attandre l'arrivée du gentilhomme que le nouveau gouverneur de

Flandres envoye vers elle, qui sera icy à la fin de ceste sepmayne, et

bientost après le suyvront, à ce que j'entends, le Sr de Forges et le

Sr de Sueveguen, conseillers d'estat du pays, pour venir radresser

l'entrecours, et accommoder les aultres différants d'entre les Angloys

et les subjects du Roy d'Espaigne. Or ay je, Sire, au partir de la

dicte Dame, bien estroictement conféré avec le garde des sceaulx, et

avec le comte de Sussex, avec l'admiral, et avec Mr Walsingam,

lesquelz m'ont uzé de beaucoup de bonnes parolles; et puis, suis allé

voyr, en passant, milord trésorier, en son lict, qui m'en a uzé

encores de meilleures. Mais il m'a bien donné à cognoistre que

l'accidant de la Rochelle venoit mal à propos, par ce, dict il, qu'il

ne falloit s'attandre que la conclusion du mariage se fît, sinon en

concluant une parfaicte union entre les deux royaumes, et faysant une

communication des conseils et des forces des deux, pour résister à

toutz ceulx qui voudroient nuyre ou à l'ung ou à l'aultre; et qu'il

n'estoit possible que cella se fît, si Vostre Majesté ne pourvoyoit

que ceulx de la nouvelle religion peussent vivre en France, non en la

licence que, possible, ilz voudroient, mais en la seureté de leurs

vies, et honneste liberté de leurs consciences, soubz la modération

que vos édicts leur ordonnoient. Je solliciteray, à toute heure, la

susdicte responce; et Vostre Majesté et la Royne, vostre mère, y

ayderez s'il vous plait de dellà, sellon qu'aurez prins expédient de

le faire sur les advis que, par le Sr de Sabran, je vous ay mandés.

Voicy, Sire, ung advis qu'on me vient de donner. Il a esté mis en

dellibération, entre aulcuns passionnés de la nouvelle religion, que,

de tant que ceulx de la Rochelle s'apperçoyvent maintenant qu'il y a

de la division entre eulx, et qu'ilz sont en plus dangereux estat que

quand ilz estoient assiégés, l'hautorité du mayre n'estant pour y

tenir longuement les choses en modération, qu'ilz doibvent estre

persuadés de recevoyr en leur ville quelque force et garnison des

Angloys; et que, se trouvant les pays d'Aulnis, de Poictou, de

Saintonge, d'Angoulmoys, et aultres endroicts de la Guyenne,

intéressés en la même cause, qu'il sera facille de passer oultre en

pays, et y mettre si bien le pied qu'il ne sera aysé de l'oster,

accordant mesmement aulx habitans du pays de leur renouveller leurs

anciennes immunités et franchises; et que cella commançoit de se mener

bien à l'estroict, et bien fort secrettement, de peur qu'il n'en vînt

quelque chose à ma notice. Qui ne sçay encores, Sire, s'il a esté

ainsy proposé à ceste princesse, mais l'on m'a bien fort assuré qu'il

a esté mis en avant à aulcuns de son conseil, lesquels l'ont

grandement gousté; et pourtant semble expédient que Vostre Majesté

envoye promptement rassurer les dicts de la Rochelle en quelque si

bonne façon, qu'ilz n'ayent à desirer ny rechercher aulcune sorte de

nouvelleté en leur ville.

Quand à l'Escoce, le comte de Morthon a naguyères faict exécuter ung

hermestran qui a chargé le comte d'Honteley, Baffour, le feu comte

d'Arguil et le mesme Morthon, d'estre copables de la mort du feu Roy

d'Escosse; de quoy l'on soupçonne qu'il se pourra renouveller du

trouble au pays. Au regard de l'Irlande, le vray comte d'Esmond a

tant faict qu'il a mis des forces en campaigne, et a reprins presque

tout son estat sur le bastard qui le luy usurpoit, et qui estoit

maintenu par les Angloys, et a prins le mesme bastard et sa femme

prisonniers. Et ayant Fitz Maurice aussy soublevé ung aultre quartier

du pays, et prins quelques forts, il s'est joinct à luy avecques ses

troupes; et attandent du secours d'Espaigne, où le dict Fitz Maurice a

envoyé son filz pour ostage; et le comte d'Essex a esté bien mal

traicté au quartier où il est descendu. L'on traicte, en ce conseil,

d'y envoyer promptement quatre cappitaines avec les soldats qui sont

naguyères revenus d'Ollande, et d'y faire passer le comte d'Ormont,

bien que, pour estre naturel du pays, l'on l'a aulcunement suspect,

et, avec luy, milord Rich et Me Parait. Et m'a quelqu'ung faict sentir

que ceste princesse auroit grand playsir que vostre ambassadeur, qui

est en Espaigne, veillât ung peu sur les actions de Estuqueley et du

filz du dict Fitz Maurice, affin de l'esclarcyr en ce qui se brassera

par dellà contre elle. Sur ce, etc. Ce Ve jour de janvier 1574.

Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de la Motte Fénélon, Tome Sixième Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 9 / 273 题