LA GRANDE-BRIÈRE

_A Paul Hervieu._

Après les routes encaissées, sillonnées d'ornières boueuses où la

carriole cahotait, où le cheval relevait rudement du cul, où le cocher

qui fumait sa pipe courte jurait et tapait son grand chapeau sautant au

vent, des terres stériles s'étendirent devant nous, semées de pierres

grises. Les ajoncs y poussaient par bouquets, avec des genêts rares.

Plus loin le sol descendait par une pente régulière et devenait vaseux;

de grandes mares s'ouvraient sur les côtés du chemin et les hideuses

grenouilles s'y plongeaient à corps perdu. La ferme, chapée de chaume

moisi, s'allongeait entre deux masures basses sur un tapis de paille

hachée, détrempée de purin.

Une femme parut à la porte, le tablier relevé; elle nous regarda

d'un air soupçonneux, et quand nous entrâmes, elle marmotta des

paroles malignes. Le sol était de terre battue; les poutres noires

qui couraient le long du plafond portaient des pains ronds dorés. Les

andouilles pendaient par rangées et des quartiers de salé s'entassaient

sur une travée. Dans la fenêtre, deux ouvrières jetaient la navette

sous un métier à tisser, où les fils se croisaient et se décroisaient à

chaque battement de la mécanique. L'une d'elles avait un grand pli dans

le front, des yeux noirs encavés sous des sourcils durs; les seins

paraissaient petits, mais fermes, dans le corsage à lacets; tout le

corps était d'une maigreur gracieuse.

D'une mine revêche la paysanne donna du beurre, poussa le chapeau de

la table posée sur un coffre, coupa des liches de pain, cassa ses œufs

dans un plat de terre jaune. Quand nous demandâmes à «aller en marais»,

elle nous regarda avec fureur et appela son homme. Il était derrière

la porte, dans l'étable à bœufs; son pantalon effiloqué pendait autour

de ses sabots cerclés de fer, et deux larges bretelles soutenaient la

ceinture à mi-poitrine. Sa figure était mince et inquiète; ses yeux

erraient perpétuellement vers tous les objets; il caressait ses favoris

blancs avec crainte.

--Dans le marais, que vous voulez aller? demanda-t-il. A quoi faire?

V'là les eaux qui sont basses; c'est du patouillage que de virer là

dedans. A moins qu'il y aurait deux gaffes; j'pourrons point seul, ben

sûr.

--Prends Marianne quat' et toi, dit la femme. Alle est forte, à c'te

heure. L'une des couseuses, qui avait le pli dans le front, leva le nez.

--C'est toujours pas après le canard que vous venez, reprit l'homme.

Pardon, excuse, des fois. Parce qu'il y en a pas encore--quéque bande

dans la rouche, peut-être ben.--Et pis toi, dit-il à la couseuse,

t'as pas évu les chasse-marées à c'te nuit? Tu veux ben venir aux

«demoiselles de Pornichet»?

Marianne fronça le sourcil et rajusta sa robe. Le paysan se tourna vers

nous et continua: «C'est un malheur. V'là eune fille qu'est ben venue,

et qu'a censément la tête tournée. Aile travaille dans eune maison,

devers là, chez des fumelles de Paris. Ça lui prend à la minuit; c'est

un poids qu'allé a sus la poitrine. A's'tourne, a's'retourne--ça fait

rien. A'bise sa couaille sur son lit, aile la magne, aile la roule

dans ses pocres, aile lui fait des amiquiés comme à eune personne;

a'va lui quéri des migeots dans l'guernier, pour lui sucrer le bec--et

pis aile la bigeotte encore, aile lui dit des mots, que ça fait pitié.

A'n'entend rien et ses yeux sont fermés, qu'il y a de pis....--Après,

jusqu'à la mariénée, la v'là partie à dormi. Son promis, qu'allé a

de l'an passé, a'veut p'us le souffri. A'pleure des fois; alle dit

qu'a'voudrait ben s'marier quat'et lui, maisqu'c'est p'us possible. Ça

nous tourne les sangs.»

Elle semblait ne pas l'entendre, et nous attendait, sur le seuil,

avec les armements du bachot. C'était une embarcation à fond plat,

fraîchement goudronnée. L'homme nous poussa vers le chenal étroit,

sinueux, qui menait au large du marécage. L'eau était noire, à cause du

sol--une tourbière brune creusée de sillons tourmentés. A mesure que

nous glissions au ras des nénuphars, la plaine s'étendait à droite et

à gauche, couverte au loin d'ajoncs jaunâtres et de rouche verte; les

grandes tiges flexibles se courbaient par masses sous le vent. Comme

une prairie sauvage à moitié inondée, la Grande-Brière s'allongeait

jusqu'à l'horizon avec ses hautes herbes frissonnantes. De loin en loin

le bachot raclait la tourbe et butait contre un terre-plein chevelu,

d'où s'élançait la rouche; on le retournait, et il glissait de nouveau

parmi les tiges rousses de nénuphars et les herbes rouges d'eau douce.

Un ciel pâle, cendré, jetait sur la Brière une lumière tamisée; des

vols d'oiseaux partaient au-dessus des roseaux, avec des cris rauques.

Par places, les rayons vaporeux du soleil faisaient parmi les pieds

d'herbages des miroirs blancs et vagues; l'eau tremblait entre les

tiges; les roseaux se croisaient sur les mottes de tourbes, et les

racines blanches qui affleuraient semblaient des paquets d'anguilles

pâles, mortes d'ennui.

--On verra pas de demoiselles, dit le paysan. Sa fille se retourna sur

le coup et montra une volée de bêtes, à droite. Nos fusils étaient

prêts: la salve n'amena qu'un oiseau qui s'abattit lentement, décrivant

une spirale dans l'air. Quand il toucha l'eau froide, il se mit à

sautiller, battant la surface de l'aile, criant vers la lumière. Les

jambes nues, l'homme alla le pêcher; il le tenait par la patte rouge.

La «demoiselle de Pornichet» avait le corps gris tendre, la tête

noire, le bec rose et long, avec des narines effilées. A ses cris la

bande de ses sœurs vint planer au-dessus du bateau--une nuée de sœurs

qui piaillaient, tournoyant et s'abaissant, se relevant brusquement

pour fuir à tire-d'aile jusqu'à être des points noirs dans la cendre

roussâtre du ciel, puis grossissant peu à peu jusqu'à courir sur nous,

les ailes éployées, le bec ouvert, menaçantes et éperdues.

Bientôt la «demoiselle» se balança au bout d'une gaffe, fichée dans la

tourbe; attachée par une patte elle tournait lamentablement et agitait

son moignon d'aile, poussant par son bec béant des appels désespérés.

La troupe entière, attirée, répondait par des plaintes; une pointe se

détachait d'en haut et l'oiseau extrême tâchait de la délivrer. Nous

tirions cependant et les «demoiselles» tombaient par grands cercles,

plongeant dans l'eau avec la tête noire et le bec rouge qui hochaient

par l'agonie. La chaîne ailée des autres, serpentant sur nos têtes,

pleurait toujours.

--Ça s'entr'aide, les demoiselles, dit l'homme. C'est plus maniable

à tuer. Comme il parlait, au fond du chenal opposé, parut une barque

verte, semblable à un animal né dans la rouche et qui habiterait la

Brière. On distinguait un homme debout, à l'avant, et, derrière, une

petite tache noire et rouge devait être un chapeau de femme. «V'là ta

maîtresse, reprit le paysan; a'vient en Brière avant de partir à Paris

se marier. Ça serait point de mauvais exemple pour té de prendre un

homme.»

Le cri sauvage qui jaillit des lèvres de Marianne arrêta ses paroles.

Elle était appuyée sur sa gaffe; ses yeux noirs dardaient des

flammes--la ride de son front était profondément creusée. «Ah! aile

s'en va! cria-t-elle. Ah! aile mène son amoureux en Brière! Et moi, où

donc j'irai? C'est pas des choses à faire. J'avais un promis-j'en ai

plus--j'sis maigre à ç't-heure, et pis osseuse--j'ons la tête virée

--c'est alle qui en est cause. N'y a pas de chasse-marée--c'est la

Parisienne; n'y a pas de couaille--c'est la Parisienne. A'm'a jeté un

sort; je ne pouvais pas durer sans aile, et je peux pas encore. Mais

a'partira point, non dà, point du tout. Je la ferai rester, mé!»

Affaissée sur la banquette, elle pleurait par grandes secousses, la

figure cachée dans sa jupe; et la mine du paysan était devenue plus

inquiète, et nous nous regardions en silence, ne sachant que penser.

L'homme poussait le bateau à coups de gaffe--et tout à coup un vol

de canards partit lourdement de la rouche. Le temps de prendre la

canardière, on ne voyait plus que cinq points au fond du ciel. Attirées

par le départ, des «demoiselles de Pornichet» filaient par couples en

avant et en arrière.

La barque verte approchait maintenant; elle était droit devant nous. La

jeune fille, assise en arrière, portait une robe gris clair avec un col

rouge à larges bords, et un chapeau noir mousquetaire; elle avait des

cheveux blonds qui tombaient en frisons. Marianne cessa graduellement

de sangloter; elle se mordit les lèvres quelques instants et dit

soudain:

--J'vas essayer d'en tuer, moi aussi, eune demoiselle de Pornichet!

Elle étendit le bras, saisit la canardière, épaula et fît feu. L'acte

fut brusque et cruel. La jeune fille de la barque poussa un cri aigu,

suivi de plaintes chevrotantes; elle tomba, la tête penchée, comme un

oiseau abattu--et son col rouge était soulevé par le râle. Nous avions

saisi--trop tard--le bras de Marianne, dont la figure était paisible et

cynique, le front pur et sans ride. Le soleil, baissant à l'horizon,

ensanglantait la cendre du ciel et coupait la rouche verte de reflets

roses. La coupole de nuages se dorait à son sommet; un cercle de brume

cintrait la prairie ronde; les derniers reflets du jour dansaient

sur la Grande-Brière. L'immensité désolée des herbages ondulants sur

la tourbière inondée fuyait à perte de vue. Les «demoiselles de

Pornichet» tournaient éplorées, en criant, autour de la jeune fille

morte, et tiraillaient sa robe de leur bec rouge. Alors Marianne se mit

à rire et dit: «Ça s'entr'aide, les demoiselles. C'est plus maniable à

tuer. Allons, tirez!»

Le Roi au Masque d'Or · 第 27 / 38 题