_A Paul Arène._
Les trêves conclues à Tours par Charles VII, roi de France, avec
Henri VI, roi d'Angleterre, avaient rompu les armées. Les gens de
guerre étaient sur les champs, n'ayant ni solde ni vivres de pillage
militaire. Les Écorcheurs, Armagnacs, Gascons, Lombards, Écossais,
revenaient par bandes de la terrible bataille de Saint-Jacques, et ils
avaient rôti les jambes des paysans tout le long de leur route. On
touchait au mois de novembre 1444. La campagne était neigeuse et les
arbres noirs. Par les chemins passaient des files d'hommes à pourpoints
troués, à jaques sombres avec de gros roulets à leurs chaperons et des
cornettes froncées attachées à des aiguillettes rouges; quelques-uns
portaient des chapeaux de fer, tous marchaient le vouge sur l'épaule,
tenant la guisarme, ou des plançons crêtelés, ou des langues-de-bœuf
à la ceinture. Les hôtelleries étaient désolées. Car ils descendaient
après la servante qui tirait le vin, et lui trempaient la tête dans
la pipe, volaient les chaperons rouges traînant sur les tables parmi
les pots, emportaient les écuelles d'étain, et, fracassant les coffres
des femmes, prenaient leurs chapelets argentés et leurs verges d'or.
Traversant les villes le plus rarement qu'ils pouvaient, ils se ruaient
aux étuves, bâillonnaient la maîtresse, jetaient la paille par les
fenêtres, forçaient les fillettes sur les bahuts, et, tordant les
clefs des portes dans leurs serrures obscènes, partaient en tumulte
à la lueur des falots. Le syndic et les gens du guet, archers et
arbalétriers, attroupés en masse noire, les regardaient fuir, effarés.
D'ordinaire ils préféraient les fillettes communes assises aux portes
des bonnes villes, le soir, à l'orée des cimetières. Elles n'avaient
qu'une cotte et une chemise; elles reposaient leurs pieds sur les
pierres tombales, et la lune les faisait paraître blanches. Elles
montaient sur les blocs et s'appelaient: «Denise! Marion! Museau!»
Elles couchaient à l'air, entre les fosses, dans l'eau croupissante.
Elles rêvaient le sol jonché de paille des étuves, dans quelque rue
noire. Les guetteurs de chemins, batteurs à loyer, épieurs et fausses
gens de guerre, les emmenaient un peu de temps, et parfois ne leur
coupaient pas la gorge. On les voyait passer entre deux étranges hommes
d'armes, qui les tenaient sous les bras et entre-croisaient des vouges
sur leurs têtes.
Parmi tous les bouffons, ménétriers et joueurs de vielle, venaient
aussi quelques vagabonds qui avaient été clercs, et n'ayant de quoi
changer d'habit, déchiquetaient le collet de leur pourpoint et
mettaient un gorgias. Ils menaient un ou deux pauvres enfants dont ils
avaient scié les jambes près des pieds et arraché les yeux, qu'ils
montraient pour apitoyer les passants tandis qu'ils jouaient de la
vielle. Quand il s'était fait autour d'eux une troupe, ils feignaient
d'être touchés par le mal caduc, tombaient sur le dos, battaient la
terre des deux tempes et des mains, et écumaient de la bouche en
jurant le «sanglant foutre-Dieu» Et cependant leurs amis coupaient les
mordants de ceintures, et ôtaient leurs livres d'heures aux femmes pour
en prendre les fermoirs.
Puis, dans le mois de novembre, arrivèrent à la suite de ces traînards
de mystérieuses figures nocturnes. On ne savait ce qu'il en était.
Ils étaient diversement vêtus, les uns ayant pourpoints noirs et
chapeaux rouges, aumusses fourrées de menu vair, d'autres, manteaux
de soie vermeille et chaperons à cornette de soie verte, quelques-uns
paraissant seigneurs, à longues robes de velours noir, fourrées de
martre, certains semblant des femmes déguisées, à toque violette avec
un bavolet. Tous étaient armés, plusieurs ayant ceinturon et haubert.
Mais ces hommes de nuit se distinguaient des autres par une habitude
terrifiante et inconnue: ils avaient leurs visages couverts de
faux-visages. Or ces faux-visages étaient noirs, camus, à lèvres
rouges, ou portant de longs becs arqués, ou hérissés de moustaches
sinistres, ou laissant pendre sur le collet des barbes bariolées, ou
traversant la figure d'une seule bande sombre entre la bouche et les
sourcils, ou semblant une large manche de jaque nouée par en haut, avec
des trous par où on voyait les yeux et les dents.
Le peuple donna aussitôt à ces hommes le nom de «Faulx-Visaiges»; on
n'avait jamais rien vu de semblable dans le plat pays; seuls quelques
nobles, la mode étant venue d'Italie, mettaient dans les cérémonies des
faulx-visaiges en métaux riches.
Ces gens se répandirent autour de Creully où Mathew Gough, Anglais,
était seigneur, et ravagèrent la contrée de façon horrible. Caries
Faulx-Visaiges tuaient cruellement, éventrant les femmes, piquant les
enfants aux fourches, cuisant les hommes à de grandes broches pour leur
faire confesser les cachettes d'argent, peignant les cadavres de sang
pour appâtir les métairies et les réduire par la peur. Ils avaient avec
eux des fillettes prises le long des cimetières, qu'on entendait hurler
dans la nuit. Personne ne savait s'ils parlaient. Ils surgissaient du
mystère et massacraient en silence.
On soupçonnait qu'il y avait parmi eux des nobles, ayant trahi le roi
de France, ou le roi d'Angleterre, ou tous deux. Leur férocité était
seigneuriale. La terreur en était accrue. On examinait les gens, le
jour, ne sachant s'ils ne devenaient Faulx-Visaiges, la nuit.
Il y eut des patrouilles de gens d'armes par la campagne. Les archers
de Mathew Gough, gens décidés, guettèrent les Faulx-Visaiges, et en
saisirent. Ils furent amenés au juge de Creully et questionnés. On n'en
reconnut aucun. Ils semblaient de pays divers. Ils donnaient à leur
chef le nom de roi, et l'appelaient parmi eux Alain Blanc-Bâton.
Mathew Gough les fit pendre aux arbres des routes, avec leurs
faux-visages et leurs vêtements riches. Le peuple vint les voir,
se balançant sous le vent, comme des oiseaux étrangement colorés.
Les bêtes de proie se perchaient sur leur nuque et leur déchiraient
la chair sous leur masque. Ainsi beaucoup de chemins en Normandie
étaient bordés, à mi-hauteur des arbres, par ces faces varicolores
et terrifiantes de cuir, d'étoffe, de bois ou de fer, qui
s'entre-choquaient à la bise.
Cependant on annonçait l'arrivée de lord Alan Blankbate, capitaine
de Rouen et de Bayeux. Les gens du château prirent leurs plus nobles
tenues pour la réception. Tout était en mouvement dans la place de
Creully. Mathew Gough avait une robe écarlate, un chapeau vert, des
gants fourrés.
L'huissier de la prison monta dans la grande salle. Il toucha de sa
verge le bras de Mathew Gough. On venait de prendre, disait-il, celui
que les Faulx-Visaiges nommaient Alain Blanc-Bâton. Il refusait de
répondre et on n'avait pu le démasquer. Puis l'huissier prononça
quelques paroles à l'oreille de Mathew Gough, qui se leva, mit le
faux-visage en or qu'il tenait prêt pour la cérémonie, et descendit les
degrés de la salle carrelée où on donnait la torture.
Il y avait là trois hommes, l'un étendu sur le tréteau. Sa poitrine
et ses jambes étaient nues, couvertes de poils blonds. Son faux-visage
était de cuir noir, et par le trou de la bouche on versait de l'eau à
travers un cornet. Il avait le cou mouillé, gonflé: les muscles s'y
tordaient. Son dos était cintré. Une mare s'étendait sur les carreaux,
près du chevalet. Mais le patient ne dit mot.
On l'attacha sur un banc à deux bâtons placés en croix de Saint-André;
et à chacun de ses membres les deux tourmenteurs mirent un pivot
tournant qu'ils virèrent et tordirent. On entendait craquer les os des
poignets et des chevilles. L'homme ne fit que gémir.
L'un des tourmenteurs alla chercher de la braise dans une écuelle de
terre cuite, et, à cheval sur l'homme, lui souffla les étincelles sur
la peau, par les narilles du faux-visage. Le patient s'agita, et se
débatti, puis resta immobile.
Mathew Gough, le croyant étouffé, fît signe qu'on le portât au feu de
la cuisine. Il parut s'y ranimer, et respira doucement. Alors Mathew
Gough, la face couverte de son faux-visage d'or qui étincelait à la
flamme, se pencha vers le faux-visage noir et parla bas. Il parla
anglais, et les tourmenteurs ne comprirent pas. Ils virent trembler les
bras et les jambes du prisonnier. Mais il ne répondit rien, et resta
silencieux sous son faux-visage sombre.
Mathew Gough lui fît mettre incontinent la corde au cou et les deux
tourmenteurs le halèrent et le tirèrent par un anneau encastré dans les
dalles du plafond. Au feu de la cuisine il jeta son ombre agitée sur
les murs.
Puis, remontant lentement les degrés, Mathew Gough ordonna de mettre
la place en état de défense, ayant reçu nouvelles, disait-il, de
trahison, et de quitter les habits de cérémonie parce que lord Alan
Blankbate, capitaine de Rouen et de Bayeux, lui avait mandé par
messager sûr qu'il ne viendrait pas.
Les écuyers, archers et valets d'armes coururent de-ci de-là et toute
la place sonna par les ferrures heurtées.
Ainsi périt sombrement le chef des Faulx-Visaiges, auquel ses
compagnons donnaient le nom d'Alain Blanc-Bâton.