_A Anatole France._
Le roi masqué d'or se dressa du trône noir où il était assis depuis
des heures, et demanda la cause du tumulte. Car les gardes des portes
avaient croisé leurs piques et on entendait sonner le fer. Autour du
brasier de bronze s'étaient dressés aussi les cinquante prêtres à
droite et les cinquante bouffons à gauche, et les femmes en demi-cercle
devant le roi agitaient leurs mains. La flamme rose et pourpre qui
rayonnait par le crible d'airain du brasier faisait briller les masques
des visages. A l'imitation du roi décharné, les femmes, les bouffons et
les prêtres avaient d'immuables figures d'argent, de fer, de cuivre,
de bois et d'étoffe. Et les masques des bouffons étaient ouverts par
le rire, tandis que les masques des prêtres étaient noirs de souci.
Cinquante visages hilares s'épanouissaient sur la gauche, et sur la
droite cinquante visages tristes se renfrognaient. Cependant les
étoffes claires tendues sur les têtes des femmes mimaient des figures
éternellement gracieuses animées d'un sourire artificiel. Mais le
masque d'or du roi était majestueux, noble, et véritablement royal.
Or le roi se tenait silencieux et semblable par ce silence à la race
des rois dont il était le dernier. La cité avait été gouvernée jadis
par des princes qui portaient le visage découvert; mais dès longtemps
s'était levée une longue horde de rois masqués. Nul homme n'avait vu
la face de ces rois, et même les prêtres en ignoraient la raison.
Cependant l'ordre avait été donné, depuis les âges anciens, de couvrir
les visages de ceux qui s'approchaient de la résidence royale; et cette
famille de rois ne connaissait que les masques des hommes.
Et tandis que les ferrures des gardes de la porte frémissaient et que
leurs armes sonores retentissaient, le roi les interrogea d'une voix
grave:
--Qui ose me troubler, aux heures où je siège parmi mes prêtres, mes
bouffons et mes femmes!
Et les gardes répondirent, tremblants:
--Roi très impérieux, masque d'or, c'est un homme misérable, vêtu d'une
longue robe; il paraît être de ces mendiants pieux qui errent par la
contrée, et il a le visage découvert.
--Laissez entrer ce mendiant, dit le roi.
Alors celui des prêtres qui avait le masque le plus grave se tourna
vers le trône et s'inclina:
--O roi, dit-il, les oracles ont prédit qu'il n'est pas bon pour ta
race de voir le visage des hommes.
Et celui des bouffons dont le masque était crevé par le rire le plus
large tourna le dos au trône et s'inclina:
--O mendiant, dit-il, que je n'ai pas encore vu, sans doute tu es plus
roi que le roi au masque d'or, puisqu'il est interdit de te regarder.
Et celle des femmes dont la fausse figure avait le duvet le plus
soyeux joignit ses mains, les écarta et les courba comme pour saisir
les vases des sacrifices. Or le roi, penchant ses yeux vers elle,
craignait la révélation d'un visage inconnu.
Puis un désir mauvais rampa dans son cœur.
--Laissez entrer ce mendiant, dit le roi au masque d'or.
Et parmi la forêt frissonnante des piques, entre lesquelles
jaillissaient les lames des glaives comme des feuilles éclatantes
d'acier, éclaboussées d'or vert et d'or rouge, un vieil homme à la
barbe blanche hérissée s'avança jusqu'au pied du trône, et leva vers le
roi une figure nue où tremblaient des yeux incertains.
--Parle, dit le roi.
Le mendiant répliqua d'une voix forte:
--Si celui qui m'adresse la parole est l'homme masqué d'or, je
répondrai, certes; et je pense que c'est lui. Qui oserait, avant lui,
élever la voix? Mais je ne puis m'en assurer par la vue--car je suis
aveugle. Cependant je sais qu'il y a dans cette salle des femmes, par
le frottement poli de leurs mains sur leurs épaules; et il y a des
bouffons, j'entends des rires; et il y a des prêtres, puisque ceux-ci
chuchotent d'une façon grave. Or les hommes de ce pays m'ont dit que
vous étiez masqués; et toi, roi au masque d'or, dernier de ta race, tu
n'as jamais contemplé des visages de chair. Écoute: tu es roi et tu ne
connais pas les peuples. Ceux-ci sur ma gauche sont les bouffons--je
les entends rire; ceux-ci sur ma droite sont les prêtres,--je les
entends pleurer; et je perçois que les muscles des visages de ces
femmes sont grimaçants.
Or le roi se tourna vers ceux que le mendiant nommait bouffons, et son
regard trouva les masques noirs de souci des prêtres; et il se tourna
vers ceux que le mendiant nommait prêtres, et son regard trouva les
masques ouverts de rire des bouffons; et il baissa les yeux vers le
croissant de ses femmes assises, et leurs visages lui semblèrent beaux.
--Tu mens, homme étranger, dit le roi; et tu es toi-même le rieur,
le pleureur, et le grimaçant; car ton horrible visage, incapable de
fixité, a été fait mobile afin de dissimuler. Ceux que tu as désignés
comme les bouffons sont mes prêtres, et ceux que tu as désignés comme
les prêtres sont mes bouffons. Et comment pourrais-tu juger, toi dont
la figure se plisse à chaque parole, de la beauté immuable de mes
femmes?
--Ni de celle-là, ni de la tienne, dit le mendiant à voix basse, car
je n'en puis rien savoir, étant aveugle, et toi-même tu ne sais rien
ni des autres ni de ta personne. Mais je suis supérieur à toi en ceci:
je sais que je ne sais rien. Et je puis conjecturer. Or peut-être que
ceux qui te paraissent des bouffons pleurent sous leur masque; et il
est possible que ceux qui te semblent des prêtres aient leur véritable
visage tordu par la joie de te tromper; et tu ignores si les joues de
tes femmes ne sont pas couleur de cendre sous la soie. Et toi-même, roi
masqué d'or, qui sait si tu n'es pas horrible malgré ta parure?
Alors celui des bouffons qui avait la plus large bouche fendue de
gaieté poussa un ricanement semblable à un sanglot; et celui des
prêtres qui avait le front le plus sombre dit une supplication pareille
à un rire nerveux, et tous les masques des femmes tressaillirent.
Et le roi à la figure d'or fit un signe. Et les gardes saisirent par
les épaules le vieil homme à la figure nue et le jetèrent par la grande
porte de la salle.
* * * * *
La nuit se passa et le roi fut inquiet pendant son sommeil. Et le matin
il erra par son palais, parce qu'un désir mauvais avait rampé dans son
cœur. Mais ni dans les salles à coucher, ni dans la haute salle dallée
des festins, ni dans les salles peintes et dorées des fêtes, il ne
trouva ce qu'il cherchait. Dans toute l'étendue de la résidence royale
il n'y avait pas un miroir. Ainsi l'avait fixé l'ordre des oracles et
l'ordonnance des prêtres depuis de longues années.
Le roi sur son trône noir ne s'amusa pas des bouffons et n'écouta pas
les prêtres et ne regarda pas ses femmes: car il songeait à son visage.
Quand le soleil couchant jeta vers les fenêtres du palais la lumière
de ses métaux sanglants, le roi quitta la salle du brasier, écarta les
gardes, traversa rapidement les sept cours concentriques fermées de
sept murailles étincelantes, et sortit obscurément dans la campagne par
une basse poterne.
Il était tremblant et curieux. Il savait qu'il allait rencontrer
d'autres visages, et peut-être le sien. Dans le fond de son âme, il
voulait être sûr de sa propre beauté. Pourquoi ce misérable mendiant
lui avait-il glissé le doute dans la poitrine?
Le roi au masque d'or arriva parmi les bois qui cerclaient la berge
d'un fleuve. Les arbres étaient vêtus d'écorces polies et rutilantes.
Il y avait des fûts éclatants de blancheur. Le roi brisa quelques
rameaux. Les uns saignaient à la cassure un peu de sève mousseuse, et
l'intérieur restait marbré de taches brunes; d'autres révélaient des
moisissures secrètes et des fissures noires. La terre était sombre et
humide sous le tapis varicolore des herbes et des petites fleurs. Le
roi retourna du pied un gros bloc veiné de bleu, dont les paillettes
miroitaient sous les derniers rayons; et un crapaud en poche molle
s'échappa de la cachette vaseuse avec un tressaut effaré.
A la lisière du bois, sur la couronne de, la berge, le roi émergeant
des arbres s'arrêta, charmé. Une jeune fille était assise sur l'herbe;
le roi voyait ses cheveux tordus en hauteur, sa nuque gracieusement
courbée, ses reins souples qui faisaient onduler son corps jusqu'aux
épaules; car elle tournait entre deux doigts de sa main gauche un
fuseau très gonflé, et la pointe d'une quenouille épaisse s'effilait
près de sa joue.
Elle se leva interdite, montra son visage, et, dans sa confusion,
saisit entre ses lèvres les brins du fil qu'elle pétrissait. Ainsi ses
joues semblaient traversées par une coupure de nuance pâle.
Quand le roi vit ces yeux noirs agités, et ces délicates narines
palpitantes, et ce tremblement des lèvres, et cette rondeur du menton
descendant vers la gorge caressée de lumière rose, il s'élança,
transporté, vers la jeune fille et prit violemment ses mains.
--Je voudrais, dit-il, pour la première fois, adorer une figure nue; je
voudrais ôter ce masque d'or, puisqu'il me sépare de l'air qui baise ta
peau; et nous irions tous deux émerveillés nous mirer dans le fleuve.
La jeune fille toucha avec surprise du bout des doigts les lames
métalliques du masque royal. Cependant le roi défit impatiemment les
crochets d'or; le masque roula dans l'herbe, et la jeune fille, tendant
les mains sur ses yeux, jeta un cri d'horreur.
L'instant d'après elle s'enfuyait parmi l'ombre du bois en serrant
contre son sein sa quenouille emmaillotée de chanvre.
Le cri de la jeune fille retentit douloureusement au cœur du roi.
Il courut sur la berge, se pencha vers l'eau du fleuve, et de ses
propres lèvres jaillit un gémissement rauque. Au moment où le soleil
disparaissait derrière les collines brunes et bleues de l'horizon, il
venait d'apercevoir une face blanchâtre, tuméfiée, couverte d'écailles,
avec la peau soulevée par de hideux gonflements, et il connut
aussitôt, au moyen du souvenir des livres, qu'il était lépreux.
* * * * *
La lune, comme un masque jaune aérien, montait au-dessus des arbres. On
entendait parfois un battement d'ailes mouillées au milieu des roseaux.
Une traînée de brume flottait au fil du fleuve. Le miroitement de l'eau
se prolongeait à une grande distance et se perdait dans la profondeur
bleuâtre. Des oiseaux à tête écarlate froissaient le courant par des
cercles qui se dissipaient lentement.
Et le roi, debout, gardait les bras écartés de son corps, comme s'il
avait le dégoût de se toucher.
Il releva le masque et le plaça sur son visage. Semblant marcher en
rêve, il se dirigea vers son palais.
Il frappa sur le gong, à la porte de la première muraille, et les
gardes sortirent en tumulte avec leurs torches. Ils éclairèrent sa
face d'or; et le roi avait le cœur étreint d'angoisse, pensant que les
gardes voyaient sur le métal des écailles blanches. Et il traversa la
cour baignée de lune; et sept fois il eut le cœur étreint de la même
angoisse aux sept portes où les gardes portèrent les torches rouges à
son masque d'or.
Cependant la peine croissait en lui avec la rage, comme une plante
noire enroulée d'une plante fauve. Et les fruits sombres et troubles de
la peine et de la rage vinrent sur ses lèvres, et il en goûta le suc
amer.
Il entra dans le palais, et le garde à sa gauche tourna sur la pointe
d'un pied, ayant l'autre jambe étendue, en se couronnant avec un cercle
lumineux de son sabre; et le garde à sa droite tourna sur la pointe
de l'autre pied, ayant étendu sa jambe opposée en se coiffant d'une
pyramide éblouissante par de rapides tourbillons de sa masse diamantée.
Et le roi ne se souvint même pas que c'étaient les cérémonies
nocturnes; mais il passa en frissonnant, ayant imaginé que les hommes
d'armes voulaient abattre ou fendre sa hideuse tête gonflée.
Les halles du palais étaient désertes. Quelques torches solitaires
brûlaient bas dans leurs anneaux. D'autres s'étaient éteintes et
pleuraient des larmes froides de résine.
Le roi traversa les salles des fêtes où les coussins brodés de tulipes
rouges et de chrysanthèmes jaunes étaient encore épars, avec des
balanceuses d'ivoire et des sièges mornes d'ébène; rehaussés d'étoiles
d'or. Des voiles gommés et peints d'oiseaux à pattes diaprées, à bec
d'argent, pendaient du plafond où s'enchâssaient des gueules de bêtes
en bois de couleur. Il y avait des flambeaux de bronze verdâtre, faits
d'une pièce, et percés de trous prodigieux laqués en rouge, où une
mèche de soie écrue passait au centre de rondelles tassées d'un noir
huileux. Il y avait des fauteuils longs, bas et cambrés, où on ne
pouvait s'étendre sans que les reins fussent soulevés, comme portés par
des mains. Il y avait des vases fondus de métaux presque transparents,
et qui sonnaient sous le doigt d'une manière aiguë, comme s'ils étaient
blessés.
A l'extrémité de la salle, le roi saisit une torchère d'airain qui
dardait ses langues rouges dans les ténèbres. Les gouttelettes
flamboyantes de résine s'abattirent en frémissant sur ses manches de
soie. Mais le roi ne les remarqua pas. Il se dirigea vers une galerie
haute, obscure, où la résine laissa un sillon parfumé. Là, aux parois
coupées de diagonales croisées, on voyait des portraits éclatants et
mystérieux: car les peintures étaient masquées et surmontées de tiares.
Seulement le portrait le plus ancien, écarté des autres, représentait
un jeune homme pâle, aux yeux dilatés d'épouvante, le bas du visage
dissimulé par les ornements royaux. Le roi s'arrêta devant ce portrait
et l'éclaira en soulevant la torchère. Puis il gémit et dit: «O premier
de ma race, mon frère, que nous sommes pitoyables!» Et il baisa le
portrait sur les yeux.
Et devant la seconde figure peinte, qui était masquée, le roi s'arrêta
et déchira la toile du masque en disant: «Voilà ce qu'il fallait faire,
mon père, second de ma race.» Et ainsi il déchira les masques de
tous les autres rois de sa race, jusqu'à lui-même. Sous les masques
arrachés, on vit la nudité sombre de la muraille.
Puis il arriva dans les salles des festins où les tables luisantes
étaient encore dressées. Il porta la torchère au-dessus de sa tête,
et des lignes pourpres se précipitèrent vers les coins. Au centre des
tables était un trône à pieds de lion, sur lesquels s'affaissait une
fourrure tachetée; des verreries semblaient amoncelées aux angles, avec
des pièces d'argent poli et des couvercles percés d'or fumeux. Certains
flacons miroitaient de lueurs violettes; d'autres étaient plaqués à
l'intérieur avec de minces lames translucides de métaux précieux. Comme
une terrible indication de sang, un éclat de la torchère fit scintiller
une coupe oblongue, taillée dans un grenat, et où les échansons
avaient coutume de verser le vin des rois. Et la lumière caressa aussi
de vermeil un panier d'argent tressé où étaient rangés des pains ronds
à croûte saine.
Et le roi traversa les salles des festins en détournant la tête. «Ils
n'ont pas eu honte, dit-il, de mordre sous leur masque dans le pain
vigoureux, et de toucher le vin saignant avec leurs lèvres blanches!
Où est celui qui, sachant son mal, interdit les miroirs de sa maison?
Il est parmi ceux dont j'ai arraché les faux visages: et j'ai mangé du
pain de son panier, et j'ai bu du vin de sa coupe...»
On arrivait par une étroite galerie pavée de mosaïque aux salles à
coucher, et le roi y glissa, portant devant lui sa torche sanglante.
Un garde s'avança, saisi d'inquiétude, et sa ceinture d'anneaux larges
flambloya sur sa tunique blanche; puis il reconnut le roi à sa face
d'or et se prosterna.
D'une lampe d'airain suspendue au centre, une lumière pâle éclairait
une double file de lits de parade; les couvertures de soie étaient
tissées avec des filaments de nuances vieilles. Un tuyau d'onyx
laissait couler des gouttes monotones dans lin bassin de pierre polie.
D'abord le roi considéra l'appartement des prêtres; et les masques
graves des hommes couchés étaient semblables pendant le sommeil et
l'immobilité. Et dans l'appartement des bouffons, le rire de leurs
bouches endormies avait juste la même largeur. Et l'immuable beauté
de la figure des femmes ne s'était pas altérée dans le repos; elles
avaient les bras croisés sur la gorge, ou une main sous la tête, et
elles ne paraissaient pas se soucier de leur sourire qui était aussi
gracieux quand elles l'ignoraient.
Au fond de la dernière salle s'étendait un lit de bronze, avec des
hauts reliefs de femmes courbées et de fleurs géantes. Les coussins
jaunes y gardaient l'empreinte d'un corps agité. Là aurait du reposer,
dans cette heure de la nuit, le roi au masque d'or; là ses ancêtres
avaient dormi pendant des années.
Et le roi détourna la tête de son lit: «Ils ont pu dormir, dit-il,
avec ce secret sur leur face, et le sommeil est venu les baiser au
front, comme moi. Et ils n'ont pas secoué leur masque au visage noir
du sommeil, pour l'effrayer à jamais. Et j'ai frôlé cet airain, j'ai
touché ces coussins où s'abattaient jadis les membres de ces honteux...»
Et le roi passa dans la chambre du brasier, où la flamme rose et
pourpre dansait encore, et jetait ses bras rapides sur les murs. Et
il frappa sur le grand gong de cuivre un coup si sonore qu'il y eut
une vibration de toutes les choses métalliques d'alentour. Les gardes
effrayés s'élancèrent mi-vêtus, avec leurs haches et leurs boules
d'acier hérissées de pointes, et les prêtres parurent, endormis,
laissant traîner leurs robes, et les bouffons oublièrent tous les bonds
d'entrée sacramentels, et les femmes montrèrent au coin des portes
leurs visages souriants.
Or le roi monta sur son trône noir et commanda:
--J'ai frappé sur le gong afin de vous réunir pour une chose
importante. Le mendiant a dit vrai. Vous me trompez tous ici. Otez vos
masques.
On entendit frissonner les membres et les vêtements et les armes.
Puis, lentement, ceux qui étaient là se décidèrent et découvrirent
leurs visages.
Alors le roi au masque d'or se tourna vers les prêtres et considéra
cinquante grosses faces rieuses avec de petits veux collés par la
somnolence; et, se tournant vers les bouffons, il examina cinquante
ligures baves creusées par la tristesse avec des yeux sanguinolents
d'insomnie; et, se baissant vers le croissant de ses femmes assises,
il ricana,--car leurs visages étaient pleins d'ennui et de laideur et
enduits de stupidité.
--Ainsi, dit le roi, vous m'avez trompé depuis tant d'années sur
vous-mêmes et sur tout le monde. Ceux que je croyais sérieux et qui me
donnaient des conseils sur les choses divines et humaines sont pareils
à des outres ballonnées de vent ou de vin; et ceux dont je m'amusais
pour leur continuelle gaieté étaient tristes jusqu'au fond du cœur;
et votre sourire de sphinx, ô femmes, ne signifiait rien du tout!
Misérables vous êtes; mais je suis encore le plus misérable d'entre
vous. Je suis roi et mon visage paraît royal. Or, en réalité, voyez: le
plus malheureux de mon royaume n'a rien à m'envier.
Et le roi ôta son masque d'or. Et un cri s'éleva des gorges de ceux
qui le voyaient; car la flamme rose du brasier illuminait ses écailles
blanches de lépreux.
--Ce sont eux qui m'ont trompé--mes pères, je veux dire, cria le roi,
qui étaient lépreux comme moi, et m'ont transmis leur maladie avec
l'héritage royal. Ils m'ont abusé, et ils vous ont contraints au
mensonge.
Par la grande baie de la salle, ouverte vers le ciel, la lune tombante
montra son masque jaune.
--Ainsi, dit le roi, cette lune qui tourne toujours vers nous le même
visage d'or a peut-être une autre face obscure et cruelle, ainsi ma
royauté a été tendue sur ma lèpre. Mais je ne verrai plus l'apparence
de ce monde, et je dirigerai mon regard vers les choses obscures. Ici,
devant vous, je me punis de ma lèpre, et de mon mensonge, et ma race
avec moi.
Le roi leva son masque d'or; et, debout sur le trône noir, parmi
l'agitation et les supplications, il enfonça dans ses yeux les crochets
latéraux du masque, avec un cri d'angoisse; pour la dernière fois, une
lumière rouge s'épanouit devant lui, et un flot de sang coula sur son
visage, sur ses mains, sur les degrés sombres du trône. Il déchira ses
vêtements, descendit les marches en chancelant, et, écartant avec clés
tâtonnements les gardes muets d'horreur, il partit seul dans la nuit.
* * * * *
Or le roi lépreux et aveugle marchait dans la nuit. Il se heurta aux
sept murailles concentriques de ses sept cours, et contre les arbres
anciens de la résidence royale, et il se fît des plaies aux mains en
touchant les épines des haies. Lorsqu'il entendit sonner ses pas,
il connut qu'il était sur la grande route. Pendant des heures et
des heures il marcha, sans même éprouver le besoin de prendre de la
nourriture. Il savait qu'il était éclairé de soleil par la chaleur
qui voilait son visage, et il reconnaissait la nuit au froid de
l'obscurité. Le sang qui avait coulé de ses yeux arrachés couvrait sa
peau d'une croûte noirâtre et sèche. Et quand il eut marché longtemps,
le roi aveugle se sentit las, et s'assit au bord de la route. Il
vivait maintenant dans un monde obscur et ses regards étaient rentrés
en lui-même.
Comme il errait dans cette plaine sombre des pensées, il entendit un
bruit de clochettes. Aussitôt il se représenta le retour d'un troupeau
de brebis à laine épaisse, mené par des béliers dont la queue grasse
pendait à terre. Et il tendit les mains pour toucher la laine blanche,
n'avant point honte des animaux. Mais ses mains rencontrèrent d'autres
mains tendres, et une voix douce lui dit:
--Pauvre homme aveugle, que veux-tu? Et le roi reconnut la voix
charmante d'une femme.
--Il ne faut pas me toucher, cria le roi. Mais où sont tes brebis?
Or la jeune fille qui se tenait devant lui était lépreuse, et à cause
de cela portait des clochettes suspendues à ses vêtements. Mais elle
n'osa pas l'avouer, et répondit en mentant:
--Elles sont un peu derrière moi.
--Où vas-tu ainsi? dit le roi aveugle.
--Je rentre, répondit-elle, à la cité des Misérables. Alors le roi
se souvint qu'il y avait, dans un endroit écarté de son royaume un
asile où se réfugiaient ceux qui avaient été repoussés de la vie pour
leurs maladies ou leurs crimes. Ils existaient dans des huttes bâties
par eux-mêmes ou enfermés dans des tanières creusées au sol. Et leur
solitude était extrême.
Le roi résolut de se rendre dans cette cité.
--Conduis-moi, dit-il.
La jeune fille le saisit par le pan de sa manche.
--Laisse-moi te laver le visage, dit-elle; car le sang a coulé sur tes
joues depuis une semaine peut-être.
Et le roi trembla, pensant qu'elle allait avoir horreur de sa lèpre et
l'abandonner. Mais elle versa de l'eau de sa gourde et lava le visage
du roi. Puis elle dit:
--Pauvre, comme tu as dû souffrir de l'arrachement de tes yeux!
--Comme j'ai souffert avant, sans le savoir, dit le roi. Mais allons.
Arriverons-nous ce soir à la cité des Misérables?
--Je l'espère, dit la jeune fille.
Et elle le reconduisit en lui parlant tendrement. Cependant le roi
aveugle entendait les clochettes, et, se tournant, voulait caresser les
brebis. Et la jeune fille craignait qu'il ne devinât sa maladie.
Or le roi était exténué de fatigue et de faim. Elle sortit un morceau
de pain de son bissac et lui offrit sa gourde. Mais il refusa,
craignant de souiller le pain et l'eau. Puis il demanda:
--Vois-tu la cité des Misérables?
--Pas encore, dit la jeune fille.
Et ils marchèrent plus loin. Elle cueillit pour lui du lotus bleu, et
il le mâcha pour rafraîchir sa bouche. Le soleil s'inclinait vers les
grandes rizières qui ondulaient à l'horizon.
--Voici l'odeur du repos qui monte vers moi, dit le roi aveugle.
N'approchons-nous pas de la cité des Misérables?
--Pas encore, dit la jeune fille.
Et, comme le disque sanglant du soleil tranchait encore le ciel violet,
le roi se pâma de lassitude et d'inanition. A l'extrémité de la route
tremblait une mince colonne de fumée parmi des toitures d'herbages. La
brume des marais flottait autour.
--Voici la cité, dit la jeune fille; je la vois.
--J'entrerai seul dans une autre, dit le roi aveugle. Je n'avais plus
qu'un désir; j'aurais voulu reposer mes lèvres sur les tiennes, afin
de me rafraîchir à ta figure qui doit être si belle. Mais je t'aurais
souillée, puisque je suis lépreux.
Et le roi s'évanouit dans la mort.
Et la jeune fille éclata en sanglots, voyant que le visage du roi
aveugle était pur et limpide, et sachant bien qu'elle-même avait craint
de le souiller.
Or de la cité des Misérables s'avança un vieux mendiant à la barbe
hérissée, dont les yeux incertains tremblaient.
--Pourquoi pleures-tu? dit-il.
Et la jeune fille lui dit que le roi aveugle était mort, après avoir eu
les yeux arrachés, pensant être lépreux.
--Et il n'a point voulu me donner le baiser de paix, dit-elle, afin de
ne pas me souiller; et c'est moi qui suis véritablement lépreuse à la
face du ciel.
Et le vieux mendiant lui répondit:
--Sans doute le sang de son cœur qui avait jailli par ses yeux avait
guéri sa maladie. Et il est mort, pensant avoir un masque misérable.
Mais, à cette heure, il a déposé tous les masques, d'or, de lèpre et de
chair.