CHAPITRE I

Quand tout fut dit, chanté, déclamé, nos convives des deux sexes,

répandus dans les petits salons frémissants de toutes les gaietés de

l'orgie, appelèrent le jeu à leur aide, et Mirabeau ne fut pas le

dernier à ces tables qui furent bientôt couvertes de louis d'or. Si

Mirabeau n'était pas un joueur d'habitude, à peine il en avait senti

le premier aiguillon, il obéissait à cette passion si vite éveillée;

il en était du jeu comme de l'amour, comme de la colère, et de tous

les transports de cette âme en plein délire, une fois lancé, on ne

savait plus où il s'arrêtait.

Mirabeau, était superbe, une carte à la main; il n'eût pas tenu,

d'une façon plus magistrale, la carte même de l'Europe à dépecer, et

je ne saurais dire, au milieu des pertes les plus acharnées,

l'orgueil et le sang-froid de ce joueur admirable. Ah oui! l'or

glissait dans ses mains avec une effrayante rapidité, et sa figure

restait calme et tranquille; une fortune était étalée au hasard sur

le tapis; vous auriez dit, à voir cet homme écouter une plaisanterie

et la rendre à qui de droit, qu'il jouait la fortune de son

voisin... à vrai dire aussi, ces derniers seigneurs étaient de beaux

joueurs. À peine échappés à la tutelle importune de leurs pères, qui

n'avaient pas été plus sages qu'eux, ces jeunes gens jouaient sur

une carte ou sur un dé leur fortune et leur avenir; ils auraient

joué jusqu'au nom de leur père qu'ils avaient souillé, et dont leurs

maîtresses elles-mêmes ne voulaient plus.

Rien qu'à les voir les uns et les autres, obéissant au hasard, le

plus aveugle et le plus triste de tous les dieux, vous eussiez

compris que la fin du monde était proche; ils jouaient sans peine et

sans peur, le gain leur arrachait à peine un sourire, et la perte à

peine un cri de détresse! Évidemment, ils pressentaient que d'autres

émotions, cette fois plus terribles, les attendaient au sortir de

ces repaires; ils pressentaient les supplices, ils devinaient

l'échafaud.

Ils comprenaient confusément que cette société faite ainsi ne

pouvait pas vivre, et ils se hâtaient de _dévorer_ ces derniers

jours de fortune et d'autorité. Mirabeau, calme et bonhomme au

milieu de ce jeu funeste, était inaccessible à toute émotion

vulgaire. Il causait, il riait, il souriait à sa maîtresse; il

racontait les histoires qu'il avait apprises chez la belle madame

Lejay, son amie, ou bien, un crayon à la main, il écrivait sur une

carte déchirée les principaux passages de son discours du lendemain.

Il aimait le jeu pour le bonheur même de jouer, non pour le gain,

entassant l'or devant soi sans méthode et sans calcul quand il était

en veine, et le rendant sans se plaindre aussitôt que la chance

avait tourné. En même temps, qu'il gagnât ou qu'il perdît, le

premier venu avait droit de puiser au monceau: la bourse de Mirabeau

riche était ouverte; on lui pouvait emprunter la moitié de sa

réserve, ou bien il la donnait tout entière. À son tour, s'il était

décavé, il puisait dans toutes les bourses, sans se rappeler, le

lendemain, à quelle bourse il avait puisé.

Admirable instinct de cet homme excellent! Il avait tout oublié de

sa vie et de ses douleurs d'autrefois, sinon qu'il avait contracté

des dettes éternelles dont il devait se souvenir toujours, à propos

de l'infortune, à propos de la prodigalité la plus folle, à propos

des plus étranges folies. Il fut ainsi toute sa vie, accordant

toutes choses et prodiguant tout ce qu'il possédait au premier venu,

puis se faisant des créanciers de tous les hommes qui lui tendaient

la main. J'avoue aussi que Mirabeau, jetant au hasard sa fortune et

celle de ses amis, m'étonna d'abord, et qu'il me rendit jaloux

ensuite. Nous étions alors dans un siècle de moralistes à la façon

de Sénèque. On discutait beaucoup sur la tempérance et sur la

charité, sur toutes les vertus qui n'étaient plus en usage; on

attaquait sans réserve et sans pitié la passion du jeu, on la

représentait sous d'atroces couleurs; on montrait sur la scène un

joueur appelé Beverley, au moment où ce malheureux va poignarder son

enfant; bref, le jeu était à l'index presque autant que la religion

chrétienne, et par esprit de contradiction je me sentis intéressé à

ces ruines du roi de carreau et du valet de coeur presque autant que

si j'eusse rencontré sur les autels renversés de Port Royal des

Champs, un des solitaires de la vallée de Chevreuse, M. Lemaistre ou

M. Arnauld.

J'ai toujours eu, Dieu merci, assez de bon sens pour prendre en

grand mépris les déclamations toutes faites, et j'en suis fâché pour

messieurs les moralistes, le grand Jeu ne sera jamais la passion des

lâches ou des stupides. Dans cette dernière moitié d'un grand

siècle, la France, l'Angleterre et la Russie, ont été gouvernées par

des joueurs.

Singulier empire des âmes fortes qui cherchent le danger; elles font

de leurs moindres divertissements une occasion de courage et

placent, de préférence, le théâtre de leurs plaisirs sur les bords

glissants d'un abîme où elles sont toujours sûres de tomber.

Cependant le jeu s'animait de plus en plus; les tout nouveaux jeunes

gens succombaient sous le poids de ces émotions trop sévères pour

leur inexpérience; les femmes s'abandonnaient à cette volupté de

l'or, oublieuses de tout le reste, et même de leur grâce et de leur

beauté. Mirabeau avait l'air d'être le dieu de ce silence et de ces

transports inarticulés; il fallait toute cette âme en peine pour

suffire aux accidents de cette nuit. La nuit était déjà passée, il

avait vu le bal, il avait traversé les vapeurs enivrantes du festin,

à présent il jouait, dans une heure il devait parler à la tribune...

attendu par le monde, attentif aux moindres accents de cette voix où

grondait le tonnerre... il oubliait l'heure, il oubliait la tribune,

il oubliait au jeu, sa maîtresse elle-même... Il allait à la dérive,

à l'abandon de l'heure présente, heureux de son vice accompli, et ne

pensant guère, aux ambitions, aux rêves, aux folies, aux

gouvernements, aux intrigues qui l'attendaient sur le seuil de sa

porte, à son retour!

Hommes et femmes autour de lui succombaient à la fatigue, au

sommeil; moi-même fatigué de choses extraordinaires, je me disais,

voyant l'assemblée à bout de tant d'émotions si diverses: Jamais je

ne retrouverai, non, jamais, réunis sur un seul point, tant de

moeurs incroyables, tant de puissances irrégulières et d'aventures

inouïes, et comme si je n'en voulais rien perdre, je me tenais à la

porte extérieure de cette maison, je voyais s'avancer une à une,

toutes ces apparitions formidables ou gracieuses de cette nuit de

fête et d'illusion de toute espèce. Alors Mirabeau, mon fantôme,

accompagna galamment la charmante femme qu'il avait amenée, il la

remit dans sa voiture en lui disant: Au revoir!

Lui-même il monta dans un carrosse qui l'attendait; j'entendis son

laquais crier au cocher: «En toute hâte, à Versailles!» Le cocher

partit pour Versailles; et moi, honteux du repos que j'allais

prendre.--À Versailles! m'écriai-je à mon tour, à Versailles! Je

voulais voir enfin ce qu'on appelle une tribune populaire à la cour

d'un roi de France, un orateur au XVIIIe siècle, enfin quel était ce

phénomène, et cet excès en toute chose appelé Mirabeau!

Nous partîmes. On allait vite alors, sur ce chemin des révolutions

et des tempêtes, et même avant Mirabeau; j'entrai dans cette

assemblée unique au monde, où furent débattues, pour la première

fois, les destinées nouvelles de la France. En ce moment, déjà la

noblesse et le clergé ne formaient plus qu'un seul et même corps

avec les représentants de la bourgeoisie. À peine entré dans cette

salle, je compris l'égalité ou plutôt je compris que les priviléges

étaient déplacés, qu'ils avaient passé de la noblesse au peuple, du

clergé au peuple, du roi au peuple, car le peuple était roi en ce

lieu des changements; les simples habits de la bourgeoisie

éclataient de plus de majesté que toutes les broderies de l'armée et

de la cour. Du reste, rien ne ressemblait là à ce que je m'étais

figuré des assemblées, des tribunes et des orateurs antiques. Chacun

parlant à haute voix, chaque dispute interrompue et reprise avec une

ardeur ineffable, les préjugés se heurtaient contre les préjugés,

les priviléges contre les priviléges; c'était un informe et furieux

chaos de vieux noms et de noms nouveaux, de vieux et de jeunes

principes; tous les éléments d'ordre public et de discordes

éternelles étaient là, mélangés, pressés, heurtés. Dans ce tumulte

organisé comme une force irrésistible, on copiait pêle-mêle, au

hasard, sans choix et sans plan, tout ce qu'on savait du sénat

romain, des parlements anglais, des lits de justice de la vieille

France, et tout ce mélange allait au hasard, sans méthode, et par je

ne sais quelle inspiration de révolte, que l'on ne saurait imaginer.

Certes, vous eussiez dit, à voir tant de frivolité unie à tant de

sang-froid... un vrai joueur qui pour se dépiquer de sa perte, finit

par jouer sa fortune et sa vie. Aussi, malheur à ceux qui perdent:

ils se troublent, ils hésitent, ils tiennent le cornet fatal d'une

tremblante main; ils perdent toujours, on dirait que les dés sont

pipés; cependant le peuple, heureux joueur, gagne et gagne encore,

et la revanche et la revanche; il joue autant qu'on veut qu'il joue,

et plus qu'il ne peut perdre; il accepte avec rage tous les paris,

il se fie à toutes les chances, il gagne... et chose étrange, lui

seul, en commençant la partie, a joué sérieusement; lui seul il a

pensé qu'il y allait d'un immense hasard; lui seul a gardé son

sang-froid, arrivant tête nue à l'assemblée, en vrai polisson qui

n'est pas invité, attendant à la porte, et par un temps d'orage,

qu'il plaise à l'huissier royal d'ouvrir cette porte, et se baissant

pour y entrer en mettant le genou en terre aux pieds du trône! Il

fallait bien qu'il eût une envie extrême de tenter la fortune, ce

joueur nu et dépouillé, qui passe humblement par tant

d'humiliations, pour venir hasarder, sur quelques paroles, à une

tribune qui n'existait pas, le pauvre rien qui lui reste, et pour

tenir tête à ces violents joueurs des salons de Marly!... Il n'avait

cependant qu'une mise à perdre en commençant; cette mise perdue,

aussitôt tout était perdu... Le maître des cérémonies entrait dans

la salle, et renvoyait les joueurs malheureux.

À cette lutte immense où la liberté de ce peuple était en jeu, un

homme se rencontra dans la foule de ces nobles, qui accepta les dés

plébéiens; il se fit peuple au moment où la chance allait tourner;

il se livra en aveugle à cette chance plutôt qu'il ne la dirigea;

poussé par un instinct sublime il devina dans cette décomposition

sociale, qui faisait justice de tous les despotismes, à quelle borne

fatale on devait s'arrêter! Incroyable vertu par laquelle cet homme,

intelligent d'une situation si nouvelle se trouva, tout à coup,

brave et vertueux, comme on entend la bravoure et la vertu dans les

républiques, orateur plus que Démosthène et plus que Cicéron, et

dépassant, de toute la hauteur d'un front olympien, tout ce que

l'imagination antique avait rêvé d'un orateur!

Tout ce qu'on voyait en ce lieu était son ouvrage; les lois

enfantées, les lois à naître, la nouvelle politique appartenaient à

cette éloquence. Ah! le vif plaisir, écouter l'écho qui répétait son

ardente parole, admirer les visages où se reflétait son mâle

courage, assister à ce pouvoir plébéien dont il était l'âme et le

roi! À Louis XI, au cardinal de Richelieu, ardents faucheurs de

puissances tyranniques, succédait Mirabeau. Mais il leur succède

avec un autre but, un autre plan, un autre génie; il quitte

absolument cette ligne tracée, et le voilà qui fait du pouvoir

contre le trône, pour le peuple. Aussi voyez comme il arrive habile

et superbe à cette tribune, entouré de vices, chargé de dettes,

accusé de tous les crimes, ayant passé la nuit en débauches sans

fin! Le voilà! c'est lui! le sourire à la lèvre, et l'auréole à son

front! Silence et respect! Le voilà! Il sera mieux reçu que le

puissant cardinal en habit rouge, entouré de ses gardes. Voici donc

Mirabeau, le Mirabeau chargé du mépris public, le roi de son temps,

le roi des temps à venir, le fondateur d'une dynastie éloquente

d'hommes libres; Mirabeau qui, pour dernier honneur, sera livré aux

gémonies, après sa mort.

Ma tête, en ce moment, se remplissait des bruits les plus étranges;

mon coeur battait à se briser, je voyais tous les objets comme dans

un nuage confus; cette salle, ouverte à la libre parole, avait pour

moi l'aspect d'un sabbat, comme en a vu Goethe notre poëte.

C'étaient de grandes ombres de diverses couleurs, noires, blondes,

horribles à voir, doctes ou charmantes; les uns portaient le deuil,

les autres étaient en habits de fête; tous étaient jeunes, à les

bien voir, seulement c'était une jeunesse folle d'une part; c'était,

d'autre part, une vieillesse inquiétante et délabrée. En ces lieux

de la discussion universelle, on se battait jusqu'à la mort; on se

heurtait à se briser. La confusion augmentait à chaque instant, à

chaque instant augmentait la terreur, puis tout cela disparaissait

dans un abîme insensé où pataugeaient comme en l'_Enfer_ du poëte

florentin, les vainqueurs, les vaincus, les nobles et les plébéiens,

les prêtres et les rois: Battez-vous! Déchirez-vous! Mordez-vous! Ça

grouillait, ça hurlait, ça jurait, ça damnait... c'était damné!

La France était à mes yeux un pays de visions surnaturelles. Tout y

était mystère et confusion, je rêvais tout éveillé, mes yeux étaient

dans un nuage, un perpétuel bourdonnement obsédait mon oreille

épouvantée. Alors je compris ce qu'il y a de vrai dans les fictions

poétiques, comment il est des faits au delà du langage des hommes,

et comment, si la naïveté et la clarté sont le caractère de la

poésie aux temps primitifs, la véhémence de l'expression est une

tache inévitable au milieu de ces conflits sans relâche et sans

repos. Sur ces entrefaites, je vis entrer Mirabeau.

Il avait un peu réparé le désordre de ses vêtements; sa figure était

calme et reposée; il eût été impossible, en ce moment, de soupçonner

qu'il avait passé la nuit dans les délires du bal masqué, d'un

souper licencieux, d'un récit fantastique et d'un jeu infernal

entrecoupé d'un travail assidu. Il faut à l'éloquence, au bruit, à

l'impossibilité même, des hommes de cette force morale et physique,

pour y suffire. On eût dit, à voir Mirabeau, le visage calme et

souriant, qu'il avait passé une paisible nuit dans son lit chaste et

solitaire, qu'il s'était levé ce matin même pour se promener dans

ses jardins, méditant quelques-unes de ces belles et grandes idées

qui embellissaient les frais ombrages de Tusculum.

Notre homme était semblable à un bel orage, et tout d'abord, il fut

salué par les vives acclamations de son peuple: «--Ah! le voilà! le

voilà! vive à jamais Mirabeau! À bas la droite!» Au même instant un

gros homme que j'avais déjà remarqué au bal de l'Opéra et qui était,

lui aussi, un des membres de l'assemblée, se levait plein de fureur!

--Veux-tu faire silence, ô foule idiote et brutale, et crier vive le

roi! Puis après avoir apostrophé la masse, il provoquait plusieurs

individus, les montrant du doigt et les appelant à haute voix.--Si

vous n'êtes pas content, Monsieur, je puis vous faire

raison.--Huissier, apportez-nous ce cuisinier qui se plaint là-bas,

que je lui coupe les deux oreilles!--Peuple stupide, idiot!... te

tairas-tu! Et le gros homme était là, rugissant, menaçant, s'agitant

sur son banc, plein de rage et de mépris.

Mirabeau vint à lui, et lui prenant la main:--Bonjour, monsieur mon

frère, lui dit-il; vous êtes bien en colère et mal embouché, ce

matin, contre nos amis.

--Vous avez là de beaux amis, reprit le vicomte de Mirabeau, et je

vous en fais mes compliments, monsieur mon frère! Oui da, vous voilà

bien fier de cette alliance de bottiers, de tailleurs et de

cuisiniers, vous, le fils aîné de la famille des Riquety! Cela est

noble et beau!

--Je suis étonné, vicomte, reprit Mirabeau, que tu dises tant de mal

des cuisiniers, ce matin; il faut que tu aies bien déjeuné!

La galerie se mit à rire, et Mirabeau, sans mot dire, revint à sa

place ordinaire, sur le banc opposé à celui où siégeait son frère;

il porta ses yeux aux tribunes, saluant ses connaissances et ses

amis, encourageant le peuple d'un regard; je le vis sourire à une

grande femme qui se tenait sur la tribune la plus avancée; elle

était belle et déjà violente, autant que si la bataille oratoire en

était à son premier feu: on me dit que cette dame, à l'aspect

martial, était une des soeurs de Mirabeau. Famille intrépide,

ardente! italienne à demi! Famille de géants!

Là je retrouvai, pour la première fois, presque toute la société que

j'avais vue au _Trompette blessé_: Maury à droite et Barnave à

gauche! Or voilà ce que je n'ai pas dit encore, mon ami inconnu,

celui qui me conduisait à sa volonté: il s'appelait Barnave. Il

était pâle et fatigué; lui seul peut-être, en cette assemblée, il

avait passé la nuit loin du bruit, des fêtes, du jeu et de cette

volupté sans frein qui mordait cette époque de plaisirs cuisants.

Tous ces noms qui sont devenus si beaux, étaient presque inconnus

alors. J'en ai oublié beaucoup... je n'oublierai jamais l'aspect

imposant de ces hommes que je considérais avec mes idées d'Allemand,

et mon admiration pour le règne du grand Frédéric, comme des

révoltés constitués.

Si Mirabeau n'eût pas été le roi de l'assemblée, à coup sûr je

n'aurais vu que Barnave! Mirabeau m'occupait tout entier. Dans cette

assemblée où tous les regards, tous les coeurs, toutes les émotions

étaient pour lui, jamais roi de France, jamais dauphin de France,

après de longues années de stérilité, jamais jeune reine, à sa

première entrée au milieu de sa capitale, n'occupèrent les âmes et

les coeurs autant que Mirabeau les occupa: il était impossible de

l'aimer ou de le haïr médiocrement. Lui, sans s'inquiéter de tant de

regards fixés sur sa personne, causait familièrement avec ses

voisins, lisait, saluait! et, parfois se baissant, leur faisait

mille niches plaisantes comme ferait un jeune écolier à ses

camarades; cependant sa figure était calme, son air était froid, et

la discussion commencée allait, suivant son chemin, attendant

l'obstacle... et l'obstacle aussitôt rendait la vie et le mouvement

à ces langueurs.

Barnave en ce moment parlait: je me souviens confusément de son

discours, c'était la parole austère d'un jeune homme, et si la vertu

eût emprunté un langage, elle eût emprunté celui de Barnave. Il

représentait fort bien, cet homme ingénu et bel esprit, dans sa

pensée et dans sa parole, l'inflexible courage qui s'attacha de

préférence, aux temps de révolution, à quelques jeunes gens d'élite,

sublimes rêveurs; à peine échappés à l'antiquité, chaste objet de

leurs études, ils se hâtent de réaliser les institutions des peuples

d'autrefois qui leur sont apparues à travers le style des historiens

et l'emphase ardente des orateurs; jeunes gens, dangereux dans les

monarchies et dans les républiques modernes, parce qu'ils ne voient

pas que l'histoire qu'ils ont étudiée au milieu des livres, ils

l'ont étudiée telle qu'elle a été faite, pure et dégagée de tout

alliage; une histoire héroïquement drapée, dont les vices même sont

parés avec un art exquis; en un mot, une abstraction réalisée par

les rhétoriques; quelque chose d'idéal comme les lois de Platon; un

rêve à la façon de Thomas Morus; et, dans ce rêve où la liberté

dominait, triomphante, tel était le fanatisme ardent des jeunes

législateurs, que nul obstacle ne les arrêtait! Une fois lancés, ils

allaient toujours. Allons, en avant, jeune homme; et marche, et

marche, et renverse abominablement sur ton passage, brise et

détruis, l'autel et le prêtre, et le trône et le roi! Bientôt le

songe aux noires couleurs devient un cauchemar, la parole de

l'orateur est haletante, il parle haut, il parle de meurtre et de

sang. Ainsi parla Barnave. Ah! que ses paroles m'attristèrent! Dans

quel effroi me jeta cette colère inutile, et sans frein! Que Barnave

dut être épouvanté de ses paroles sanglantes, quand, descendu de la

tribune, il se réveilla, voyant déjà monter à sa lèvre le sang qu'il

avait demandé!

L'effet de cette tribune élevée au-dessus d'un trône était le même

que le trépied de la Pythonisse; il s'exhalait du pied de cet antre,

je ne sais quelles influences perverses qui jetaient l'âme au

désordre, et le coeur au désespoir! Notez que dans cette réunion de

fanatiques, pour le bien et pour le mal, les plus méchants étaient

les plus jeunes, que les plus vertueux étaient les plus acharnés,

que la plupart de ces voeux qui me faisaient frémir d'horreur

n'étaient en résultat qu'un effort de vertu. Et quel temps fut

jamais plus défavorable à l'exercice honnête et dévoué du grand art

de la lutte et du combat? Quel plus dangereux contraste avec les

nobles pensées et les philanthropiques projets! Il arrive, en ces

instants sombres, que l'homme de bien s'emporte... il n'a plus ni

égards ni respects pour personne; il juge en dernier ressort, et

sans appel, comme un juge de chambre ardente; il ne laisse pas même

une heure aux faibles, aux innocents pour se défendre ou se

repentir. Ainsi faisait Barnave, ainsi Vergniaud, ainsi tous ces

hardis courages, ces imaginations généreuses qui ne voulaient rien

entendre, et qui moururent, portant la peine de leur vertu sans

patience et de leurs voeux sans pitié.

Je me sentis de la pitié pour Barnave, et du mépris pour ses

antagonistes: le vieux clergé et la vieille noblesse de cette

assemblée étaient deux choses vermoulues. À les voir, à les

entendre, les préjugés les plus gothiques régnaient encore, aux yeux

de ces hommes aveuglés. Pour eux, l'avenir n'était qu'un mensonge,

et le passé seul était réel; le passé rempli de leur puissance,

exposé à leurs priviléges, humilié par leur orgueil; le passé que

leur ignorance avait flétri, que leurs dissipations avaient perdu,

que leurs folies de courtisans avaient réduit à rougir même de sa

gloire!

Aux yeux de ces hommes, le cri du peuple était le cri d'un fou, d'un

lâche, heureux d'implorer son pardon, avant qu'il soit huit jours.

La liberté, c'était une comédie au Jeu de Paume, que la cour

s'apprêtait à parodier, aussitôt que le théâtre de Versailles serait

débarrassé du plancher élevé pour le festin des gardes du corps...

Ils ont subi, les uns et les autres, cette exorbitante comédie! Elle

s'est changée en drame, et ce drame a tout brisé!

Quand Barnave eut parlé, Mirabeau se leva de son banc; à peine

avait-il écouté le discours auquel il allait répondre; il marcha

lentement à la tribune, en côtoyant les bancs de la gauche et de la

droite, et prêtant l'oreille à tous les murmures; du plus léger

murmure il faisait son profit, plus d'une fois, d'un mot en l'air,

il a fait un mot sublime! Il gravissait les marches gémissantes de

cette tribune où son pas résonnait lourdement. Le silence était

grand, Barnave avait repris sa place, vainqueur et complimenté par

ses amis. Mirabeau se posa lentement, croisa les bras, et jetant ses

regards çà et là, il commença. D'abord sa parole fut lente et brève,

on eût dit d'un soupir tiré avec peine de sa vaste poitrine, après

une orgie. En commençant son discours, il bégayait: cela durait

quelques minutes. Peu à peu l'homme, obéissant à des visions

surnaturelles, devenait éloquent. Cette langue hésitante et tout

d'un coup échappée à ses liens, brisait, torturait et violentait la

parole humaine dans cette bouche ouverte à toutes les passions; au

même instant ce regard s'animait de mille feux, cette épaisse

chevelure se relevait sur ce vaste front comme la crinière d'un lion

en colère ou en amour; le feu sacré circulait dans tout cet homme;

il s'emportait, il riait, il insultait, il plaisantait, il tonnait,

il éclatait; tour à tour moqueur et grave, attristé, jovial,

ironique et tendre, blasphémant, menaçant, criant, puis calme et

doux, passionné avec mesure et bien-disant, élégant et châtié; puis

soudain jetant le barbarisme avec toute la hardiesse d'un

improvisateur qui ne veut pas donner de relâche au carrefour,

prophète, enfin, du haut de la tribune, et grand seigneur

d'autrefois, peuple d'aujourd'hui; il est impossible, à qui ne l'a

pas vu, le monstre, à qui ne l'a pas entendu mugir, de se figurer

quelle abondance et quelle variété, au milieu des ressources

infinies de la parole et de la passion; quel sublime pouvoir de la

langue française obligée de suffire à ce coeur, à cette âme, à ces

passions sublimes, à ces vils besoins, à cette élévation de pensées,

d'idées, de faste, de pouvoir, qui respirait par l'organe éclatant

de cet entasseur de foudres et d'éclairs.

Cette fois tout est bouleversé dans l'éloquence; et c'est à ne plus

s'y reconnaître; il n'y a plus de calcul, plus d'art, plus de ces

savants résultats d'une vie entière consacrée à l'étude austère des

préceptes et des modèles; cette fois c'est le hasard qui parle avec

les fureurs, les rencontres, les violences du hasard. Jamais vous ne

saurez comme il était orateur; jamais dans les pages imprimées vous

ne retrouverez ce qu'il y avait de force et de majesté dans cette

parole au-dessus de la tribune et plus haut que le ciel! Pour moi,

fanatique, égaré, perdu, terrassé à l'annonce incroyable de ces

maximes, à l'aspect de ces projets, en présence de cet ancien

esclave des bastilles, du bon plaisir et de la lettre de cachet, qui

tue à plaisir les lois, les institutions, les hommes, renversant

l'obstacle et franchissant l'abîme, je ne savais guère ce que je

devais admirer le plus, ou du génie obéissant à ces inspirations

sublimes, ou du génie acharné à sa proie, à sa vengeance, au

renversement de tout ce qui l'avait accablé si longtemps.

Telle était l'autorité de cette éloquence! Elle avait fait, de moi

qui vous parle, un révolutionnaire, et si Mirabeau, comme c'était

quelquefois son habitude, et quand il avait besoin d'un argument

irrésistible, s'était écrié: _À moi le peuple!_... Eh bien, j'aurais

mis la main sur mon épée et je me serais levé contre mes dieux, pour

combattre et renverser mes propres autels!

Barnave · 第 42 / 63 题