SUITE DE LA PREMIÈRE PRÉFACE.

«Arrivons maintenant à la question difficile, une question de

personnes et de noms propres, et d'autant plus dangereuse à traiter,

que j'ai été averti avec tout l'intérêt d'un père (M. Bertin

l'aîné), par un homme à qui j'ai voué le respect d'un fils, et qui

doit m'aimer un peu, je le sens aux respectueux dévouement que j'ai

pour lui.

«Mais comme à des conseils ainsi donnés, si paternellement et de si

haut, il n'y a que deux manières de répondre, l'obéissance ou le

sincère aveu d'une passion bien sentie, je ne répondrai pas,

publiquement, à ces conseils donnés dans l'intimité, et dont l'oubli

ne peut tomber que sur moi seul.

«Je n'ai à répondre ici qu'à ces questionneurs en titre, aux

trembleurs par métier, aux gens de sang-froid par tempérament, et

dont la fausse pitié ne manquera pas d'accourir au premier mot qui

leur semblera trop vif. Le monde est plein de ces esprits timides

qui voient un danger dans tout, qu'une vérité historique effraie

autant qu'une aventure impossible, et qui, pour sauver le présent,

vous font bon marché du passé. Je vois déjà un de ces peureux

arriver chez moi, tout alarmé, tout en désordre:--Ah! mon ami,

qu'avez vous fait? que vous êtes jeune! Y pensiez-vous quand vous

barbouilliez de honte un premier prince du sang?

«Ce prince, monsieur l'homme aux ménagements, ce prince, qui n'a

droit qu'à l'impartialité, et que j'ai représenté tel qu'il m'a

paru: avare et prodigue à la fois, débauché sans vergogne et sans

plaisir, qui ne laissa pas même au crime sa seule dignité,

l'énergie; un malheureux qui n'osa jamais regarder un homme en face,

et pas même le roi Louis XVI; ce prince est à moi, il m'appartient

par tous les droits de l'histoire. Ses lâchetés, ses vices, ses

orgies, ses fanfaronnades, sont de mon domaine, et je ne m'en puis

dessaisir, par un misérable calcul d'intérêt ou de peur. Je sais

bien quelles raisons vous allez me donner, entre autres raisons: que

la mémoire de ce prince est aujourd'hui à l'abri d'une couronne:

mais vos raisons ne sont pas les mêmes que les miennes. Ce prince

dont je m'empare, c'est ma révolution de 1830; c'est l'épave qui

m'est venue du grand naufrage. J'ai saisi corps à corps, dès que je

l'ai pu, en tout danger, cet étrange héros, si bien fait pour

l'auteur dramatique. Ce qui eût été lâcheté, il y a un an, est

devenu courage aujourd'hui; à chacun sa part du butin qu'on se

partage; au duc d'Orléans la couronne de France, à nous

Philippe-Égalité! Vous me demandez grâce pour lui: mais lui, a-t-il

fait grâce? A-t-il eu pitié de la plus belle des femmes, de la plus

malheureuse des reines, de la plus contristée des mères? J'attache

son nom au poteau infamant... N'a-t-il pas dressé l'échafaud où

Marie-Antoinette est montée, traînée à ces hauteurs sanglantes par

la haine et par la calomnie? Non, pour cet homme je ne mentirai pas

à la vérité.

«On ne me verra pas, historien paradoxal, réhabiliter sa mémoire et

faire pour lui ce qu'a fait Walpole pour Richard III; dans ma

galerie de tableaux il paraîtra en pied, je ne jetterai pas sur sa

laide figure le voile noir de Faliero: Faliero avait gagné des

batailles avant de trahir son pays.

«Et puis voyez, monsieur, jusqu'où nous conduirait ce système de

transactions avec l'histoire! Soit, j'y consens: je vais brûler mon

livre, car j'aime mieux l'anéantir que d'en arracher une page.

Allons, je ferai un autre livre, je peindrai une époque plus

reculée: la vieillesse de Louis XV avec ses prodigalités, ses

scandales, ses faiblesses; je montrerai la monarchie expirante de

luxe et d'impuissance dans les bras de la Dubarry. Cependant il me

faut d'autres personnages que Louis XV et Mme Dubarry. On ne fait

pas un roman à deux personnages, à moins de rencontrer Paul et

Virginie, ou Manon Lescaut et le chevalier Desgrieux. Donc je

prendrai nécessairement ceux qui approchaient le trône de plus près;

dans ce nombre, le plus élevé par sa naissance, ne saurait être

oublié. Aussi bien quelle figure à dessiner! quelle dépravation au

milieu de tant de dépravations! Ce prince, le fils de Henri IV, est

gros, épais, commun; le temps pèse à ses jours désoeuvrés; la chasse

seule occupe les facultés de son âme; sa force intellectuelle se

résume entre un contre-pied du cerf et un défaut de sa meute; s'il

pleut, si le soir il digère mal, ses courtisans et sa maîtresse

jouent la comédie pour le distraire: mais quelle comédie! Il faut

être un prince ou bien Mme de Montesson, sa maîtresse, ou tout au

moins quelqu'un des leurs, pour entendre pareille comédie sans

rougir. Déjà les polissonneries de Collé semblent trop voilées et

trop chastes à cette cour d'un goût délicat. Vadé seul, Vadé, son

langage des halles, ses jurons, ses ordures, ont le talent d'égayer

les tréteaux de Bagneux et de Sainte-Assise, d'arracher un sourire à

ce prince subalterne et à sa Maintenon du second ordre.--Ah!

monsieur, m'allez-vous dire, un peu d'indulgence, un peu de

ménagement pour celui-là, car, après tout, c'est notre aïeul.

«C'est notre aïeul! je me rends à cet argument. Remontons un peu

plus haut, j'espère que nous serons plus heureux.

«Louis XV est jeune encore, charmant, aimé, victorieux; Ses moeurs

faciles le poussent à l'amour, mais ses amours sont nobles et

élégantes. À ce brillant tableau vient s'opposer un contraste

singulier. Il n'est pas de romancier ou de poëte comique qui

consentît à se priver d'un si grotesque personnage. Louis d'Orléans,

libertin dans sa jeunesse, est devenu dévot, ou plutôt

superstitieux, dans son âge mûr. Entouré de livres ascétiques,

lui-même il compose des ouvrages de théologie, pour le malheur de

ses bons génovéfains, qu'il ennuie toute la journée de sa prose

sérénissime et de ses subtilités monacales. À cette folie religieuse

il joint une folie d'un autre genre. Il ne veut pas croire que l'on

puisse mourir, il nie la mort pour lui échapper, comme un médecin

nous conseillait de nier le choléra-morbus pour l'éviter. Un jour,

que son intendant lui soumettait les comptes du trimestre, il

remarqua quelques diminutions dans la dépense; il en demanda la

cause.--Monseigneur, plusieurs rentes viagères que vous payiez se

sont éteintes.--Comment?--Monseigneur, les rentiers sont morts.--Ce

n'est pas vrai, ce n'est pas possible. Vous êtes bien osé de me

tenir un pareil langage! Apprenez, monsieur, qu'on ne meurt plus

aujourd'hui. Arrangez-vous pour payer ces rentes, ou je vous

chasse.»

«Un tel personnage paraîtrait peut-être assez original dans mon

roman, mon livre, mon histoire, comme vous voudrez l'appeler. Mais

je vous vois venir.--Ah! monsieur, laissez ce pauvre fou, qui n'a

fait de mal à personne! Chacun a ses travers; celui-là, vous en

conviendrez, est le plus innocent de tous. Il vaut mieux payer des

créanciers morts que ne pas les payer vivants. Et puis enfin,

monsieur, c'est notre trisaïeul.

«--C'est notre trisaïeul! Je n'ai plus rien à dire. Paix à notre

trisaïeul! Remontons encore.

«Mais, hélas! je me trouve plus empêché que jamais. Nous voici

arrivés à la Régence. Au dehors, l'avilissement de notre dignité

nationale; au dedans, la banqueroute: partout la honte.

«De la Régence, le savez-vous, monsieur? datent tous nos malheurs.

Le caractère public de la nation s'efface ou plutôt disparaît:

l'antique bonne foi périt dans les calculs avides et insensés de

Law; les croyances religieuses tombent devant l'audace des

sceptiques. Les moeurs de la famille se corrompent pour imiter la

corruption de la cour. Dans cette cour, il n'est point de vice qui

ne soit représenté par quelque grand nom. Les plus illustres

exemples ne manquent pas aux désordres les plus criminels. L'inceste

les préside, une couronne en tête, un sceptre à la main.

«Ajoutez que la liberté civile ne gagne même pas à cette licence des

moeurs. Tandis que l'on affiche un insolent mépris de la religion,

au nom d'une abominable bulle les cachots se remplissent des

citoyens les plus innocents et les plus vertueux. Voltaire est

enfermé à la Bastille pour des vers qu'il n'a pas faits. Il est puni

comme s'il était l'auteur d'une Philippique, comme s'il s'était

écrié, avec Lagrange Chancel:

Nocher des rives infernales,

Apprête-toi sans t'effrayer

À passer les ombres royales

Que Philippe va t'envoyer.

«Vous me demandez si je crois à toutes ces accusations? J'aime à

douter du crime. Mais, s'il me prenait fantaisie d'écrire l'histoire

des Atrides, il me faudrait à toute force parler de meurtres et

d'adultères: de même, si j'écrivais l'histoire de la Régence,

l'inceste et le poison devraient trouver place dans mes récits.

«Sans doute ce n'est pas là votre compte, et vous m'allez dire

encore:--Ne troublons pas la mémoire de ce bon Régent! Je conviens

qu'il a eu quelques torts de famille, mais on exagère toujours; puis

il était brave, spirituel; à force d'indifférence il s'est montré

quelquefois clément; et, entre nous, c'est encore ce que nous avons

de mieux dans notre généalogie.

«Je cède à cet argument domestique. Volontiers, j'abandonne le

Régent et ses maîtresses. Je vais aller encore un peu plus haut,

car, je vous l'ai dit, il me faut un roman dont les personnages

soient pris dans les temps modernes. Assez de grands talents se sont

occupés du moyen âge et nous ont promenés dans les siècles

lointains.

«Voici Louis XIV entouré de toutes les pompes de son règne: à sa

voix, Versailles s'élève, le commerce renaît, les arts fleurissent:

à tout ce qu'il touche le Roi imprime un caractère de grandeur, ses

faiblesses mêmes sont ennoblies par je ne sais quel éclat de bon

goût.

«Dans cette cour où le grand Condé, Turenne, Corneille, Racine,

Molière, donnent au trône plus de force et en reçoivent plus de

dignité, dans cette cour brillante de tous les genres de splendeur,

un homme seul se rencontre comme pour la déparer; seul il reste

insensible à tant de merveilles. Immobile au milieu de cette

glorieuse activité, il s'habille en femme, Sardanapale aux genoux

d'une chambrière laide et intrigante; encore s'il ne s'abaissait pas

à d'autres amours, mais il en est que la nature réprouve autant que

la morale: ceux-là sont faits pour lui. Cet homme, ce prince, c'est

Monsieur, frère de Louis XIV et duc d'Orléans. Or, je vous le

demande, puis-je l'oublier, ou comment faut-il que j'en parle, si

j'en parle?

«Vous voyez donc qu'avec la meilleure volonté du monde, c'est là un

passé à ne pas défendre. L'histoire est une trop grande dame pour se

plier à toutes les fantaisies de courtisans nés d'hier. Laissons à

l'histoire sa libre allure, comme on laisse sa libre allure à la

flatterie. N'avez-vous pas vu, au dernier salon, un duc d'Orléans

qui se casse, en dansant, le tendon d'Achille? La flatterie, faute

de mieux, a fait de cet accident grotesque un grave portrait

d'histoire. Le peintre nous a représenté le duc au moment où il

tombe sur le plancher dans l'attitude d'un frotteur maladroit qui

cire un parquet. Le tableau existe; il deviendra peut-être de

l'histoire. S'il lui fallait un pendant, laissez faire la flatterie,

elle saura le trouver, ce pendant historique: elle fera un tableau

dans lequel nous verrons le cardinal Dubois, par exemple, le pied

levé, lui aussi, et déguisant son noble maître jusqu'à l'excès.

«Il y aura toujours assez de gens pour draper majestueusement même

un coup de pied au derrière. Laissez-nous donc être vrais, nous

autres, quand nous l'osons.

«Si j'ai un conseil à donner aux courtisans du nouveau régime, c'est

de prendre leur parti sur nos livres, comme nous avons pris notre

parti sur leurs tableaux d'histoire.

«À les entendre, et pour complaire à des vanités de famille, il

faudrait confisquer l'histoire d'un siècle et demi, et désormais la

plus adroite flatterie de ce qui est serait l'oubli de ce qui fut.

Mais ces accommodements peuvent-ils entrer dans un esprit droit et

libre? Est-ce ma faute, à moi, si vous êtes contraints de renier vos

aïeux, comme un parvenu de la veille désavoue son père le maltôtier?

Je ne sais ce que je gagnerais à cette complicité de mensonges, mais

je sais qu'elle ne servirait de rien à ceux que j'adulerais si

bassement. Qu'importe, en effet, quels furent leurs ancêtres? Quels

ils sont, voilà ce qu'on demande. Il se peut même que, loin de

perdre à ces souvenirs historiques, ils grandissent, au contraire,

par la comparaison: la vertu ainsi que la royauté commence avec eux

dans leur race. Leur héritage n'est grevé d'aucun de ces legs de

gloire qu'il est quelquefois difficile d'acquitter. Enfin, on les

louera davantage encore de n'avoir aucun des vices de leurs pères,

s'ils possèdent toutes les vertus qui leur ont manqué.»

* * * * *

Telle était cette fameuse préface; en voilà tout le côté venimeux!

De ces pages misérables, est venu à mon triste roman son petit

succès d'un instant. Et maintenant que je les relis de sang-froid,

et que je me rends compte des injustices et des cruautés que

contenaient ces lignes fatales, la rougeur m'en monte à la joue, et

je me demande en effet si c'est bien moi qui ai signé ces violences

misérables? Remarquez aussi la forfanterie, et comme elle était

bienséante, en effet.

C'était le meilleur, le plus libéral et le plus clément de tous les

rois, que j'attaquais sans peur... et sans danger dans cette préface

misérable; et la belle oeuvre, après tout, de l'injurier dans ses

ancêtres, et la belle ambition de ressembler à ces misérables petits

tribuns qui menacent, du poing, le soleil! Que c'était joli et bien

trouvé de me mettre à trembler, sous une loi qui nous laissait toute

liberté d'écrire, et que je faisais là de l'héroïsme à bon marché!

Et quand je disais que les avertissements ne m'avaient pas manqué,

je ne disais que la moitié de la leçon qui m'avait été faite par le

plus juste et le plus loyal des conseillers, M. Bertin l'aîné, mon

second père. Il venait de m'adopter, comme un des siens; il venait

de m'ouvrir, paternellement, le _Journal des Débats_ où, depuis

trente années, j'ai trouvé le travail et le pain de chaque jour; il

m'aimait déjà, comme un vieillard aime un jeune homme honnête et

laborieux, qui n'a pas d'autre ambition que l'ambition de l'heure

présente, et qui, déjà, se sent tout pénétré des exigences de la

terrible et décevante profession du journaliste. Moi, de mon côté,

le voyant affable et bon, de cette inépuisable bonté que je n'ai

jamais retrouvée en personne, avec tant de grâce et de douceur, je

lui disais toute chose; il était si bon, qu'il voulut relire les

épreuves de ce _Barnave_, une faveur qu'il avait faite à M. de

Chateaubriand pour les épreuves de l'_Itinéraire_ et des _Martyrs_.

Donc, obéissant à ses moindres désirs, qui étaient des ordres pour

moi, je portai triomphalement à M. Bertin, dans cette belle maison

des Roches (O jardins, ô douce vallée, où Victor Hugo conduisait sa

muse, sa femme et les quatre enfants dont les voix fraîches

remplissaient cet espace enchanté!), mon pauvre manuscrit de

_Barnave_. À me voir passer, la tête haute et le regard superbe, les

gens qui ne me connaissaient pas, auraient pensé que je portais avec

moi _Hernani_, _Marion Delorme_ ou _la Recherche de l'absolu_; je

devais avoir en ce moment quelque aspect du tribun, du ténor, du

capitaine, ou disons mieux, du matamore! «Tu portes César et sa

fortune!» Heureusement que j'avais affaire avec l'indulgence en

personne, et que M. Bertin me reçut et m'écouta le plus simplement

du monde. Il avait commencé par sourire; il devint sérieux; à la fin

de ma lecture impitoyable il était visiblement attristé, son bon

sens et sa prudence avaient subi une cruelle épreuve à la lecture de

ce pathos sentimental; il avait trouvé bien triste et bien épais, ce

nuage où brillaient quelques éclairs. Notez que j'avais commencé par

le livre, et que j'avais gardé la préface pour la fin, comme un

morceau d'une éloquence irrésistible. Ah! le brave homme!... Et

songer à quel point cette lecture a dû l'attrister!

Disons tout: mon enthousiasme et mon admiration pour cette belle

oeuvre, à peine étais-je arrivé à la fin de la première partie,

avaient déjà perdu à mes propres yeux beaucoup de sa force et de son

génie. À mesure que je lisais ce misérable roman, à ce grand juge,

et que je cherchais à deviner mes futurs destins sur ce noble et

sympathique visage, il me semblait que je descendais de mes

hauteurs. Parfois je m'arrêtais:--Continuez, me disait-il. Parfois

je hâtais mon récit qui m'impatientait moi-même:--Or çà n'allons pas

si vite, et modérez-vous, au moins, dans le débit, reprenait M.

Bertin. Puis il m'interrompait, tantôt en me disant:--Allons

déjeuner! Tantôt, sans mot dire, il se levait, et fermait mon livre,

avec un sourire assez voisin de l'ironie, et je le suivais dans les

belles allées de ce beau parc qu'il avait planté, sur les bords de

ces ruisseaux dociles à sa voix, sur les rives de ce lac qu'il avait

appelé au milieu des vertes pelouses. Et comme s'il eût voulu me

faire honte (il n'y pensait guère), chemin faisant, nous

rencontrions, oublié sur un banc de verdure, un volume de Voltaire,

un traité de Platon, un de ces chefs-d'oeuvre éternels dont il

faisait, tour à tour, la compagnie et l'enchantement de ses jardins.

Et lorsque enfin, après toutes ces haltes dans l'ennui, il eut subi

tout mon livre, il me prit à l'écart de trois ou quatre jeunes gens

qui devaient être, avec tant de courage et de talent l'honneur et la

popularité du _Journal des Débats_, et qui causaient en riant, dans

ces belles allées, de toutes les promesses de l'avenir:--Je vous ai

bien écouté, me dit-il; à votre tour, écoutez-moi, je verrai après,

si vous êtes sage, et si vous méritez un bon conseil.

Alors, de cette voix qui eût été toute-puissante à quelque tribune

libérale (il n'a jamais accepté un seul de ces honneurs trop

brûlants pour lui!), ce brave homme, et ce digne homme, entreprit de

convaincre un obstiné qui ne voulait rien entendre. Il représenta à

l'auteur de _Barnave_ qu'il était trop jeune, et trop inhabile à

toutes les choses sérieuses, pour se mêler sans ordre à ces grands

événements qui tenaient l'Europe inquiète et le monde attentif; que

le nouveau roi de cette France en proie aux disputes, lorsqu'il

acceptait cette couronne exposée à de si cruels périls, faisait une

action courageuse et d'un grand citoyen; donc celui-là sera un homme

injuste, un homme ingrat, qui s'attaquera si vite (avec si peu de

dangers pour soi-même) à ce courage, à cette prévoyance, à cette

patience, à ce grand talent d'attendre et de prévoir. Quoi donc!

voilà un prince éprouvé par toutes les vicissitudes les plus

cruelles et les plus inattendues de la fortune insolente, un père de

famille à peine remis des confiscations et des exils, qui s'occupe à

réparer les ruines de sa maison, à retrouver ce qu'il a perdu dans

l'orage, à élever royalement une famille bourgeoise, un homme ami de

la paix, indulgent à tous, sévère à lui-même, intelligent du temps

présent, plein de respect pour l'avenir, qui, nous trouvant tout

d'un coup tombés dans l'abîme, arrive au premier cri de ce peuple au

désespoir: «Seigneur! Seigneur! sauvez-nous! Nous périssons,

Seigneur!»

Il arrive, et dans cette balance où pèse,... implacable, une

révolution surnaturelle, il jette à l'instant ses biens, son nom,

ses enfants, ses chers enfants, sa femme elle-même, un ange, une

sainte, une mère, et la plus tendre aussi de toutes les

mères:--«Tout cela (dit-il) est à vous, à la France, à mon règne.

Allons, suivez-moi.»

Voilà ce qu'il dit à la France. Il appelle en même temps à l'aide,

au secours du nouveau trône et des libertés nouvelles les

historiens, les philosophes, avec les poëtes nouveaux, donnant sa

part à chacun d'eux dans cet établissement qui devait durer dix-huit

années, tout autant que les deux rois de la restauration, tout

autant que l'empereur, autant que le règne du cardinal de Richelieu

lui-même! Il a donc voulu régner avec les plus beaux esprits et les

plus libres penseurs de son temps; bien plus, il accepte, imprudent

sublime, une royauté difficile, inquiète, incomplète, agitée au

dedans, humble au dehors, pleine d'émeutes, de résistances, de

réclamations, et, pour lui-même, pleine d'escopettes et de

poignards!

Donc (c'est toujours M. Bertin qui parle à l'auteur de _Barnave_)

s'attaquer, de prime abord, à ce roi plein de justice, entouré

d'embûches et désarmé des remparts de la majesté royale, était chose

assez malséante. À quoi bon? De quel droit? Moi-même, l'auteur de ce

_Barnave_ déclamateur, n'avais-je pas salué, naguère, dans son

Palais-Royal, entouré de sa jeune et bienveillante famille, ce roi

Louis-Philippe, notre dernier espoir, notre dernier défenseur?

Laissons, croyez-moi, disait M. Bertin, les insulteurs de profession

tourmenter ce brave homme; au contraire, honorons sa bonté, son

travail, son zèle et sa royauté naissante!... Tel fut le conseil que

me donnait M. Bertin; à ces conseils, il ajouta celui-ci: «Respecter

le roi qui nous venait en aide, rassurer ces enfants qui seront

bientôt les princes légitimes de la jeunesse libérale, et, si je

voulais dire un adieu suprême au roi Charles X, le dire hautement,

sans colère et sans injure, à celui qui vient, proclamé par la reine

du monde et des révolutions... la Nécessité.»

Ceci dit, avec la plus sincère et la plus loyale conviction, mon

cher maître me suppliait de ne pas me fermer toute carrière, à mes

premiers pas dans la vie; il me disait que, nécessairement, dans les

sentiers que nous devions parcourir, les uns et les autres, d'un pas

ferme et sûr, je me rencontrerais avec quantité de bons et beaux

esprits, bien décidés à maintenir l'établissement d'hier, à

conserver ce qui n'avait pas péri dans le commun naufrage, et,

disons tout, si quelques-uns parmi les combattants d'hier

regrettaient d'avoir trop cruellement traité le roi qui partait,

c'était à ceux-là mêmes un motif excellent pour ménager le nouveau

roi, pour l'entourer de déférences, pour le défendre et pour

l'honorer.

Quant au livre en lui-même, ici mon admirable conseiller disait que

c'était une composition pleine de hâte et de malaise, indécise et

mal nouée; il n'y avait là ni commencement, ni milieu, ni dénoûment.

Pour quelques chapitres dans lesquels on reconnaît quelque talent

d'écrire, et quelques passages qui sentaient l'inspiration, que de

fautes contre la logique et le sens commun! En même temps, quels

affreux détails! Quels épisodes qui touchaient au délire! Où donc

étaient le calme et le sang-froid? Où donc allais-je, au hasard,

cheminant sans but et sans frein?--Bref, ce _Barnave_ était un livre

idiot dont on pourrait tout au plus sauver quelques bonnes pages....

et je ferai bien d'y renoncer.

Telle fut la conclusion de ce discours. Ceci fut dit avec une

énergie, une grâce, un accent irrésistibles. Qui que vous soyez,

vous connaissez M. Bertin l'aîné,... vous l'avez vu (quel

chef-d'oeuvre!) sur cette toile impérissable où M. Ingres, dans tout

l'éclat et toute la vérité de son génie, a représenté ce regard,

cette attitude et cette intelligence éloquente... Tel il était,

lorsqu'il parlait à coeur ouvert! Et le moyen de résister à cet

ordre ainsi donné?--Non! non! me disais-je à moi-même, il ne faut

pas pousser plus loin cette injustice, et malheur à moi, si je ne

suis pas convaincu que je viens d'écrire un mauvais livre! Ainsi, je

reviens à Paris, bien décidé à tout brûler.

Mais quoi! l'orgueil, la vanité, la fausse honte et les gens qui

vous disaient: «C'est superbe! Y pensez-vous, brûler un pareil

livre?» Ou bien, il y en a d'autres qui vous disaient: «Votre livre

est annoncé! On sait déjà ce qu'il renferme. Il est attendu par des

gens qui seront bien mécontents de votre manque de parole...» Et

voilà comme après une si bonne et si sage résolution, quand mon

penchant même était de jeter au feu ces gerbes sans épis, ces fleurs

mal liées, ces fagots d'un fagotier ignorant, il advint que le

fameux _Barnave_ fut publié, sans que j'eusse ôté même les fautes

les plus grossières, même les folies les plus inutiles!... M. Bertin

en eut certes un chagrin bien sincère... il ne m'a jamais dit un mot

de ce _Barnave_! Il ne l'a pas relu, j'en suis sûr, et, par un

châtiment sévère, il n'en fut pas dit un mot dans le _Journal des

Débats_.

Cela fit le bruit _d'une châtaigne qui pette au feu d'un fermier_...

eût dit Shakespeare. O justice! O bon sens! Après deux éditions de

ce _Barnave_, il n'en fut plus question dans ce monde lettré où j'ai

passé ma vie! À coup sûr, il en eût été fait plus de bruit, si je

l'avais brûlé d'une main délibérée. On eût dit: c'est dommage; et le

souvenir de ce livre anéanti par moi m'eût placé au rang des

écrivains qui se sont fait justice. Ils sont rares; on les compte.

Eh! que j'ai perdu là une admirable occasion de rivaliser avec eux,

M. Bertin attestant de ma modestie et de ma docilité.

Heureusement que s'il a été fâché contre mon oeuvre, il eut bien

vite oublié mon crime; et comme il me vit désormais uniquement voué

à ma tâche, attentif et plein de zèle à tout ce qui touche à mes

devoirs, devenu prudent par ma chute, et rendu juste aussi par le

spectacle assidu des grands services que nous rendaient, chaque

jour, ce bon roi, cette reine admirable et ces princes, leurs nobles

enfants, il oublia tout à fait ce malheureux _Barnave_. Ainsi, plus

nous suivions ce grand sage en son sillon lumineux, plus nous

écoutions sa parole, et plus nous nous sentions voisins de ce roi

juste, honorable et loyal. Jusqu'à la fin, nous l'avons écouté et

suivi; nous étions à son lit de mort où il attendait son heure

suprême avec le calme et la sérénité des âmes fortes.--«Ne me

pleurez pas, nous disait-il: j'ai vécu heureux; je meurs heureux,

c'est vous que je pleure, et c'est sur vous que je pleure!» Ah! M.

Bertin l'aîné! Il avait tant de prévoyance! Il savait si bien

l'avenir!

Et maintenant, si le lecteur voulait savoir pourquoi cette nouvelle

édition d'un si méchant livre, et pourquoi je rends aujourd'hui

cette vie éphémère à ces pages mortes depuis si longtemps?

J'ai voulu, dirais-je au lecteur, sauver de l'immense oubli la

partie honnête et vaillante de ce livre où j'avais jeté la première

inspiration de ma jeunesse. En même temps, je voulais témoigner de

mon châtiment, de mon repentir! Je voulais dire aussi que le jeune

homme imprudent qui publiait ce _Barnave_ il y a trente six ans,

(c'est un siècle!) a racheté sa faute à force de dévouement et de

respect, lorsqu'aux jours de 1848, quand la France eut perdu son

dernier roi, quand même son image était insultée, aux heures sombres

où le nom seul du roi était une récrimination violente, l'auteur de

_Barnave_ eut l'honneur de crier aux insulteurs de son roi: «_Vous

êtes des lâches!_» Puis, quand le roi mourut, en exil, l'auteur de

_Barnave_ eut l'honneur d'écrire au milieu de Paris l'oraison

funèbre de ce bon prince, et ces pages funèbres furent soudain comme

une consolation dans tout ce royaume en deuil! Ajoutons ceci que

l'auteur de _Barnave_ avait conservé le droit de défendre cette

royauté vaincue, à force de modestie et d'abnégation.

Cette royauté dans l'abîme, elle ne savait pas même le nom de son

défenseur, et, quand elle l'apprit par hasard, elle en eut une

certaine joie, en songeant qu'elle trouvait au moins justice et

reconnaissance dans un écrivain pour qui elle n'avait rien fait...

et qui ne lui avait rien demandé!

Qui que vous soyez, félicitez-vous d'un dévouement sans récompense!

Heureux les rois que vous aimez et que vous pleurez, uniquement pour

la part qu'ils vous ont faite dans la liberté commune et dans le

bonheur de tous! Ils peuvent se fier à des hommages qui les vont

chercher dans l'exil, et qui n'ont jamais eu rien de servile; leurs

enfants doivent, au fond de leur coeur, honorer un dévouement qui

les console au delà des océans.

Peut-être aussi les braves gens, voyant ma peine, et témoins de mon

travail de chaque jour, accepteront ce livre oublié comme un des

plus humbles témoignages de ce grand règne de dix-huit années, qui

supportait de si méchantes rapsodies, et qui contenait de si belles

oeuvres! O règne intelligent, clément, pacifique! Il a vu naître

_Hernani_ et les _Paroles d'un Croyant_; il contenait Armand Carrel

et M. de Balzac; il vit mourir Chateaubriand et venir au monde

Alfred de Musset! Il a vu, réunis à son ombre indulgente tant de

grands ouvrages et tant d'écrits éloquents, de M. de Lamartine à M.

Thiers, de M. Cousin à M. Villemain, de Béranger à M. Guizot! Ce

règne est un monde où tout passe, où tout brille, où tout meurt! Il

a produit dans les arts _Robert le Diable_ et les _Huguenots_, la

_Stratonice_, de M. Ingres; la _Jane Grey_, de Paul Delaroche, la

_Marguerite_, d'Ary Scheffer, et la _Jeanne d'Arc_ de la princesse

Marie; il a rempli la double tribune et le monde entier des voix les

plus éloquentes; il a fait du roman un poëme, et du journal qui

passe, un livre immortel! Il a ouvert même les tombeaux... ce

tombeau de Louis XIV, appelé le château de Versailles, étonné de

retrouver même une heure..., un instant, ses anciennes et royales

splendeurs.

Barnave · 第 21 / 63 题