Et je pensais, à ce propos:«De quoi se plaignent-ils?»

Je viens, poursuivant ma promenade, d'éprouver la même impression, et

devant des chevaux encore: au Cirque!

Voilà pas mal d'années déjà que les _forains_ ont transformé les

conditions de leur industrie, et nous en faisons continuellement, hélas!

l'expérience à Paris où, sur la ceinture de nos boulevards extérieurs,

sévit d'un bout de l'année à l'autre l'affolant tapage des exercices,

des commerces, des jeux forains. Certains de ces patrons forains

sont, par l'importance de leur entreprise, le luxe du matériel, le

perfectionnement de l'outillage, des commerçants véritables, et de«gros

commerçants», même! Un manège, des montagnes russes, une exhibition

de bêtes fauves, organisés au bruit des orchestres mécaniques, dans

l'éblouissement d'un éclairage savant que le forain produit et dirige

lui-même--ce sont des capitaux en mouvement; c'est de la richesse qui

circule--et bruyamment!

Mais aucune entreprise, peut-être, ne donne une démonstration plus

saisissante et plus amusante à la fois de la façon dont cette industrie

du spectacle nomade et forain s'est transformée que le cirque d'où je

sors.

Le cirque Palisse n'est pas beaucoup moins vaste que notre

Nouveau-Cirque de la rue Saint-Honoré. Mais il a, comme toute

construction foraine, cette originalité d'être une maison en bois,

démontable et déplaçable à volonté et dont tous les morceaux s'ajustent

cependant les uns aux autres avec assez de précision pour que, sous

sa coupole, les exercices _aériens_ les plus difficiles puissent être

entrepris sans péril ni pour«l'artiste», ni pour le spectateur. La

maison est solide, et la sécurité y est aussi parfaite que si la pierre

et le fer seuls avaient servi à la construire.

Et ce qui est amusant surtout, c'est l'exactitude avec laquelle elle

_reproduit_ le cirque des grandes villes... Ces gens sont là, campés sur

un terrain vague, pour un mois, et il semble que leur installation y

date de plusieurs années, et soit destinée à nous survivre...

Des lustres électriques emplissent le hall d'une clarté joyeuse: du haut

d'une spacieuse _loggia_, un orchestre, dont le chef porte le frac et

la cravate blanche, verse sur nous les valses françaises et les tangos

américains les plus entraînants. Les gens de service ont la livrée; les

écuyers sont de tenue impeccable, les gants blancs accrochés, comme il

convient, à l'échancrure de l'habit boutonné; et voici les clowns chéris

de la foule, Ilès et Antonio, Dario et Cératto, dont les «entrées

comiques» viennent répandre de la joie et du fou rire parmi les

_numéros_ sensationnels, où sont successivement acclamés l'équilibriste,

l'écuyère, l'acrobate et le jongleur... Entr'acte. L'illusion se

continue. La foule se répand dans les couloirs, va visiter les écuries,

ou bien s'assoit aux tables d'une buvette confortable, où des tziganes

lui donnent la sérénade, cependant que l'orchestre se repose... C'est

Paris retrouvé en province, avec, en plus, l'attrait de la surprise et

de la difficulté vaincue!

Paris! Je le retrouve à chaque pas, dans cette ville où je me promène et

qui n'est pourtant pas une des plus considérables de France.

N'est-ce pas d'abord au Cirque même que je l'ai rencontré tout à

l'heure? Dario, Cératto ne sont point des forains, que je sache; ils

arrivent de Montmartre en droite ligne. Après avoir fait, pendant

l'hiver, les délices des habitués du cirque Médrano, les deux joyeux

clowns mettent leurs vacances à profit, et «font» la province.

En même temps qu'eux nous avons eu, au Théâtre municipal, d'autres

étoiles parisiennes à applaudir. Les «tournées» succèdent aux tournées

et c'est Paris qui se déplace pour donner du plaisir aux départements.

Du plaisir à domicile, pourrait-on dire. Dans une cité de trente ou

quarante mille âmes où les affiches annoncent la prochaine visite de

Gémier, et de sa troupe, le bourgeois et sa famille ont, en effet,

beaucoup moins de chemin à faire pour se rendre au théâtre que le

Parisien qui, habitant Auteuil ou les environs du parc Monceau, veut

aller applaudir M. Gémier boulevard de Strasbourg.

Les «tournées» théâtrales ne sont plus les seules récréations qui

donnent au provincial d'à présent l'illusion de Paris rapproché et

retrouvé. De spacieux et élégants cinémas font défiler devant lui,

en toutes saisons, les _films_ dont nous nous amusons. Et ces

spectacles-là, il n'a même pas à attendre que la primeur en ait été

donnée au «boulevard»; il les connaît et en jouit en même temps que

nous,--comme il connaît en même temps que nous les nouvelles, que le

téléphone apporte à son journal!

Il connaît également comme nous l'agrément de consommer... en musique

une boisson fraîche à la terrasse d'un café. Sur la place principale de

la ville un établissement, luxueusement aménagé, reçoit chaque soir la

visite d'un orchestre excellent qui retient là les flâneurs jusqu'à

une heure assez avancée. Parmi ces flâneurs, il y a des femmes. Je les

regarde: rien ne distingue leur tenue de la tenue des femmes de

Paris; j'entends de celles qui suivent la mode... sans courir, au pas

simplement accéléré, et en personnes raisonnables. Aussi bien pourquoi

ignoreraient-elles la mode? Pourquoi ne se donneraient-elles pas,

elles aussi, l'agrément (puisque enfin, c'en est un!) d'en subir les

prescriptions tantôt ridicules, tantôt charmantes? Est-ce qu'elles ne

sont pas renseignées? Les catalogues des grands magasins leur arrivent,

comme à nous. Le journal illustré les documente, semaine par semaine,

de la plus copieuse et pittoresque façon; et les «rapides» ont mis la

province à une si petite distance de la capitale qu'à cent ou deux cents

kilomètres de Paris on voit couramment des dames de province, qui ne

sont point milliardaires, prendre le train pour y venir essayer une robe

ou choisir un chapeau.

Tout cela est excellent. Nos départements de France sont de délicieuses

petites patries qu'il importe de rendre à ceux qui les habitent de

plus en plus agréables à habiter. Il est de plus en plus nécessaire de

décongestionner Paris, de retenir chez elles les élites de province.

C'est l'intérêt du pays tout entier; et, à ce point de vue, l'on

pourrait affirmer qu'un bon orchestre, une bonne troupe en tournée des

clowns célèbres en représentation ne sont point des éléments de progrès

négligeables. Aux grandes raisons qu'on devrait avoir d'aimer à rester

chez soi, ils en ajoutent de petites, qui ont leur prix...

L'Illustration, No. 3727, 1er Août 1914 · 第 13 / 34 题