[Note 1: _Roosevelt intime_, par Albert Savine (Juven, 3 fr. 50).--_La
Vie au rancho_, par le président Th. Roosevelt (traduction Savine,
Dujarric, 3 fr. 50).--_L'Idéal américain_, par Th. Roosevelt, traduction
Rousiers (Armand Colin, 3 fr. 50).--_La Vie intense_, par Th. Roosevelt,
traduite par la princesse Ferdinand de Faucigny-Lucinge et Izoulet
(Flammarion, 3 fr. 50).--_De Monroe à Roosevelt_, par le marquis de
Barral-Montferrat, avec préface de M. le comte d'Haussonville (Plon, 3
fr. 50).--_La Russie économique et l'Oeuvre de M. Witte_, par Alfred
Anspach (Le Soudier, 3 fr. 50).]
Le livre de M. Savine abonde en renseignements et nous est d'autant plus
précieux qu'il est le seul, je crois, qui nous raconte en détail
l'existence du grand président. D'origine hollandaise par son père, mais
portant, dans son sang, quelque chose de toutes les races qui peuplent
les États-Unis, Th. Roosevelt nous offre le type physique et moral du
parfait Américain, alerte, vigoureux, plein de rondeur. Né à New-York,
le 27 octobre 1858, le futur grand homme fit de fortes études à Howard
Collège, où il cultiva, en même temps que les lettres, tous les sports
athlétiques. De bonne heure, en 1881, il fut élu à l'assemblée
législative de son Etat, où il se montra ardent adversaire de la
corruption sous toutes ses formes. Après la mort de sa première jeune
femme, il s'en alla fonder un rancho sur les bords du Petit-Missouri.
Dans la vie sauvage et indépendante, loin de toute civilisation, avec
ses cowboys, avec ses taureaux et ses troupeaux de vaches et de chevaux,
il voulut retremper son âme.
Avec quelle vérité lui-même nous a tracé ses années de solitude et de
lutte contre la nature et contre les voleurs, ses courses sur des
chevaux indomptés, ses chasses périlleuses. Sa _Vie au rancho_ nous
éclaire parfaitement sur son caractère et sur son énergie. Peut-être ne
trouvera-t-on pas dans ces pages un lyrisme débordant. Mais le futur
président tient, avant tout, à être précis et à ne pas voiler sous des
fleurs, les faits réels de la vie du ranchero. Ce n'est point un homme
de lettres: il écrit avec son tempérament. Après trois années de dure
existence et de succès commercial, il liquida son exploitation. Il avait
déjà, mêlant la littérature aux labeurs manuels, publié, outre _la Vie
au rancho_, un livre sur la _Guerre navale en 1812_. Au mois de mai
1889, il acheva la rédaction de ses deux beaux volumes: _la Conquête de
l'Ouest_.
Ne se pas spécialiser, c'est sa devise. Aussi essaye-t-il de tenir en
même temps la plume, la carabine, et d'exécuter les grandes chevauchées
à travers les plaines mornes. Nous le trouvons, après son retour à la
vie civilisée, directeur de la police de New-York, exact à faire
observer la loi, ne ménageant pas les concussionnaires. En 1897, il est
nommé secrétaire adjoint à la marine, où son principal souci est de
préparer la lutte contre l'Espagne, qu'il veut entamer, même sans
déclaration de guerre. Quand elle éclate il ne peut tenir dans son poste
en apparence pacifique et, malgré toutes les objurgations, conduit aux
batailles, avec intrépidité, un régiment de rough-riders, dont il a plus
tard raconté l'histoire, car, s'il aime l'action, il aime aussi à la
décrire. Sa tenue pendant la guerre, ses services comme chef de la
police et secrétaire adjoint de la marine, semblent le désigner pour la
place vacante de gouverneur de New-York. Sans hésiter, il se précipite
dans la mêlée et pose sa candidature. En 1900, il se présente comme
vice-président et soutient, pour la présidence, Mac-Kinley. Quel est son
programme? Celui que nous lisons dans _la Vie intense_: l'extension
territoriale des États-Unis. Comment le fait-il connaître aux
populations? Il loue un wagon électoral, parcourt le pays, annonce
d'avance les arrêts et, pour ne pas perdre de temps, harangue de la
plate-forme du train les foules accourues. Dans une seule journée cet
homme de fer prononça jusqu'à quatorze discours. Au milieu de tout cela
il n'oublie pas tout à fait les lettres et compose son _Olivier
Cromwell_. Le 6 septembre 1901, l'assassinat de Mac-Kinley lui conférait
cette présidence des États-Unis qui lui a été renouvelée et dans
laquelle il a fait tant de gestes illustres.
Voilà un peu pour sa vie extérieure. Quelle est sa pensée? _L'Idéal
américain_ nous le livrera tout entier. Guerre aux coquins, aux hommes
susceptibles de vénalité, à ceux qui les achètent; guerre au
manufacturier égoïste, dur et sec, au démagogue aussi malfaisant dans
une république que le courtisan dans une monarchie; guerre à
l'indifférence grossière sur les résultats de la corruption et de
l'injustice! L'Américain ne doit pas être seulement un _animal_
poursuivant le dollar, sans autre souci que de s'enrichir, avec un idéal
purement matériel et avilissant. Il faut qu'il ait le culte de la
gloire, de l'indépendance hardie, de la générosité, de l'amélioration
civique et nationale. A cette peinture de l'idéal américain il ajoute
une virile exhortation à l'américanisme. Allemands, Irlandais,
immigrants de toutes les races, doivent, en touchant le sol de la
nouvelle patrie, cesser d'être Européens et prendre les moeurs et
l'exclusif amour du pays qu'ils ont choisi. Pas d'exclusivisme contre
l'étranger, mais pas non plus de cosmopolitisme: il faut que les âmes
s'unifient sur toute l'étendue du territoire, que les enfants soient
élevés en Américains et non selon les conventions de la vieille Europe.
«Avant tout, nous devons nous tenir épaule contre épaule, sans nous
inquiéter des aïeux ou de la religion de nos camarades, mais seulement
de la sincérité de leur américanisme.» Pas de conception humanitaire
prématurée, mais de l'unité et un patriotisme ardent, mais une force
navale immense pour faire respecter dans les deux Amériques la doctrine
de Monroe, et aussi, peut-on ajouter, pour l'amplifier. En effet, dans
sa passion pour sa terre natale, Roosevelt a dépassé les principes
purement défensifs de 1823 qui établissaient un mur entre les deux
Amériques et la vieille Europe. Il ne se confine pas dans ce
particularisme: de temps à autre il pratique à la muraille quelques
brèches plus ou moins énormes; il inaugure la politique mondiale,
intervenant dans les démêlés de la Russie avec les juifs, dans la
question marocaine, et réunissant pour l'heureuse paix la Russie et le
Japon. On peut lire sur ce point le livre de M. le marquis de
Barral-Montferrat qui paraît le jour même où j'écris cet article.
En même temps que le président Roosevelt, M. Witte se présente depuis
quelques semaines en pleine lumière. Peut-être n'a-t-il pas les facultés
diverses du grand Américain et reste-t-il en toute circonstance un pur
économiste, comme nous le montre, dans son livre savant, M. Anspach. A
la date où M. Witte devint ministre des finances, le 30 août 1892,
l'oeuvre pacifique de la Russie était double. Il fallait d'abord créer
les voies ferrées, dont l'immense empire était presque complètement
dépourvu. Pour couvrir de rails une aussi prodigieuse étendue, l'argent
était nécessaire, et la Russie avait peu de crédit et un budget
insuffisant. M. Witte amena fort habilement les capitaux étrangers et
les capitaux français en particulier. Le budget intérieur, trop faible
pour permettre les vastes entreprises, monta d'un milliard de roubles à
plus de deux milliards, grâce à la sagesse de M, Witte. Aussi lui fut-il
possible de faire un réseau de voies ferrées et spécialement, traversant
la Sibérie, le fameux chemin de fer si utile aux Russes, pendant la
dernière guerre et dont ils useront, pour leur plus grand profit, dans
l'avenir pacifique.
Ce que M. Witte devait développer encore, c'était l'émigration en
Sibérie. Ce qui importe à la Russie, c'est de se peupler, c'est de tirer
de son vaste et riche territoire toutes les richesses qu'il peut fournir
et qu'il est loin d'avoir donné. Voilà ce qu'a parfaitement vu M. Witte.
Aussi, en même temps qu'il construisait des chemins de fer,
favorisait-il l'émigration en Sibérie. De 61.455 le chiffre annuel des
émigrants s'éleva, grâce à ses soins, à près de 250.000. Magnifique
résultat! Maintenant, car il y a toujours quelque restriction aux plus
grands éloges, s'il a contribué à la mise en oeuvre économique de la
Russie, on lui reproche d'avoir négligé les choses militaires, d'avoir
trop changé les épées en socs de charrue et en rails de chemin de fer.
Après avoir perdu la direction des affaires pendant quelques années, M.
Witte redevient, par l'heureux résultat de la conférence de Portsmouth,
le premier personnage de l'empire. Il n'a pas tous les dons divers de
Roosevelt, ni ses qualités brillantes, ni son tempérament. Il n'a pris
la plume qu'une fois, mais pour écrire un livre tout spécial: _Principes
des tarifs des chemins de fer pour le transport des marchandises_(1884).
Chose singulière! MM. Roosevelt et Witte ont la même ascendance
paternelle. M. Witte est né à Tiflis, le 29 juin 1849, d'un père qui se
rattachait à une ancienne famille hollandaise.