Plusieurs journaux parisiens, _le Figaro_ d'abord, puis _le Petit
Journal_ et _l'Écho de Paris_, ont jeté un cri d'alarme:
l'administration (la Ville ou l'État, on ne sait au juste) se
proposerait, lorsque les fortifications seront démolies de la porte
Maillot à la porte d'Auteuil, dans quelques mois, de mettre en vente les
terrains ainsi gagnés, qui se couvriraient aussitôt d'énormes immeubles
de rapport. Non seulement l'emplacement de l'enceinte actuelle, mais la
zone militaire, reboisée après 1871, qui s'étend entre les remparts et
l'allée des Fortifications, seraient transformés en un nouveau quartier.
Des milliers d'arbres tomberaient ainsi et l'on a calculé que le bois de
Boulogne serait diminué de 40 hectares.
Il serait étonnant qu'un tel projet pût aboutir à une époque où tous les
hygiénistes sont d'accord pour réclamer plus d'espaces libres et
verdoyants dans Paris et autour de Paris. Et il semblerait plus logique,
quoique moins lucratif pour la Ville et l'État, d'agrandir le Bois au
lieu de le restreindre, en affectant à des plantations nouvelles, à des
allées ombreuses, les 69 hectares de talus et de fossés militaires qui
le longent et que l'on va niveler.
Les photographies que nous reproduisons ici, en même temps que deux
plans explicatifs qui nous ont été obligeamment communiqués par _le
Figaro_, mettent en quelque sorte les pièces du procès sous les yeux du
public.
[Illustration: Un sentier qui deviendra une rue bordée de maisons de six
étages.]
[Illustration: De la Muette à la porte d'Auteuil.
_La section grisée en traits obliques indique la bande boisée que
l'administration se propose de lotir.--Croquis communiqués par «le
Figaro»._]
[Illustration: AU BOIS DE BOULOGNE: LES PLANTATIONS ET LES TAILLIS
MENACÉS Photographie prise à la Muette.]
[PRISONNIERS JAPONAIS EN RUSSIE
1. Blessé écrivant au pays.--2. Le village de Medwied, dans le
gouvernement de Novgorod, résidence des prisonniers valides.--3.
Convalescents jouant au jeu «Go».--4. Le mal du pays.--5 et 6.
Prisonniers travaillant à fabriquer des fleurs artificielles ou de
menues constructions.--7. Dans une rue du village de Medwied.--8. Une
chambre d'officiers.
_Photographies prises à l'hôpital militaire de Moscou et au village de
Medwied.--Voir l'article, page 167_.]
[PRISONNIERS RUSSES AU JAPON
1. Débarquement d'un contingent de prisonniers.--2. Obsèques d'un soldat
mort en captivité: les prières sont dites par un pope japonais.--3. Une
représentation théâtrale à Himeji, pour les prisonniers russes.--4. Un
jeune officier russe prenant une leçon de japonais.--5. Convoi de
blessés.--6. Baraquements construits spécialement pour loger les
prisonniers russes à Matsuyama.
_Photographies de MM. Le Boulanger et J.-C. Balet.--Voir l'article, page
167._]
LES SUCRES
A LA RAFFINERIE SAY
Au moment où deux krachs successifs sur les sucres viennent de causer
tant d'émotion, où la raffinerie, industrie jusque-là plutôt discrète et
assez mystérieuse même, a été si souvent mise en cause, nous avons cru
intéressant de conduire nos lecteurs dans l'une de ces usines qui ont
fait si fort parler d'elles en ces dernières semaines. Les portes de la
raffinerie Say, qui était plus particulièrement en cause, lors des
récents incidents, nous ont été très aimablement ouvertes.
[Illustration: La raffinerie Say: vue extérieure sur le boulevard de la
Gare.]
La raffinerie Say, fondée, comme on sait, par M. Constant Say, dont M.
Cronier fut le collaborateur principal, occupe, sur le boulevard de la
Gare, dans le quartier de la Gare, des bâtiments considérables disposés
autour et en arrière d'une cour d'aspect assez monumental. C'est une
usine fort bien aménagée et un beau type de grande raffinerie. C'est là
que nous avons pu prendre les quelques clichés que nous publions et qui
montrent les principales opérations du raffinage. Nous complétons ainsi,
d'ailleurs, les articles que nous avons publiés alors que le Parlement
discutait les décisions adoptées par la conférence internationale réunie
à Bruxelles pour examiner les modifications à apporter à la législation
sucrière,--articles qui s'arrêtaient à la fabrication du sucre et
surtout du sucre indigène.
[Illustration: L'atelier de sciage du sucre.]
Le raffineur se propose, en somme, de donner au sucre sa forme
commerciale. En effet, si le produit qui sort de la sucrerie est à peu
près pur, il se présente toutefois à l'état de cristaux blancs,
brillants. Il s'agit de le transformer en pains, en cubes, en morceaux
sciés ou cassés mécaniquement, formes sous lesquelles le consommateur a
l'habitude de l'acheter. En même temps, la raffinerie traite, purifie,
améliore et rend utilisables pour l'alimentation les produits
inférieurs, les sucres dits de second jet, qui sont teintés de jaune ou
de roux, et aussi les sucres exotiques, fabriqués aux colonies avec plus
ou moins de soin.
[Illustration: La salle des turbines.]
Tout cela est traité par une méthode à peu près uniforme, à certains
tours de main, à certains détails près.
Le sucre arrivant de la fabrique subit d'abord l'opération de la
_fonte_, c'est-à-dire qu'il est dissous dans l'eau, et, à l'état de
solution, filtré sur un mélange de noir animal et de sang qui le
décolore et le débarrasse d'une partie des impuretés qu'il peut
contenir. En ces dernières années, on a substitué à ce procédé de
clarification le filtrage sur un produit chimique spécial: le
sucro-carbonate calcique.
Après un nouveau passage à travers des toiles, puis, de nouveau, un
filtrage sur du noir animal, le produit est envoyé à la _cuite en
grains_ dans le vide. Il a déjà subi, au cours de la fabrication, une
opération toute pareille.
Conduit dans des chaudières chauffées à une haute température, il peut y
demeurer aussi longtemps qu'il est nécessaire sans éprouver
d'altération, grâce au vide d'air maintenu dans les appareils. Au sein
de la masse pâteuse, des cristaux, des _grains_, commencent à se former.
La masse passe alors dans des bacs ou _réchauffoirs_, maintenus à 80
degrés environ, où elle achève de se cristalliser. Une agitation
continuelle ou _mouvage_, communiquée à l'appareil, active la formation
du grain et le régularise.
Le sucre est désormais prêt à être mis en pain.
La chose se fait dans un local appelé _empli_, chauffé à un point assez
élevé encore et voisin de 30 degrés.
Des réchauffoirs, la masse est amenée par des manches de fonte
jusqu'au-dessus de chariots portant les formes coniques de métal où le
pain va se mouler. Des leviers, manoeuvres de l'extérieur par des
ouvriers demi-nus--la chaleur qui règne dans l'atelier nécessite ce
costume sommaire--règlent l'écoulement du sucre. En quelques minutes,
les vingt-quatre formes d'un chariot sont remplies et le tout est
conduit dans des étuves où les pains vont demeurer plusieurs jours.
Chaque forme porte à sa pointe, au bas, un trou, qu'on a soigneusement
bouché avant le remplissage. Quand on estime le bloc bien pris, le
bouchon est ôté et ce qui demeure de sirop au sein de la masse compacte
s'écoule peu à peu. On active encore cette évacuation, en même temps
qu'on parachève le nettoyage du sucre, en disposant, à la partie
supérieure des formes, une bouillie épaisse d'eau et d'argile. L'eau, en
s'écoulant, dissout et entraîne le sirop impur. On procède encore par
clairçage en faisant traverser la masse par du sirop très pur ou
clairce, qui remplit le même office que l'eau. Il reste à nettoyer la
base du pain et à le démouler.
[Illustration: Au port de la Villette: l'embarquement du sucre en
péniches.]
[Illustration: A LA RAFFINERIE SAY.--L'«empli», atelier où le sucre est
versé dans les moules où il prend la forme de pains.]
Pour les sucres destinés à être sciés, la forme conique des pains
présentait le double inconvénient de compliquer l'opération du sciage et
de laisser beaucoup de déchets. On y a remédié en fabriquant des pains
prismatiques, qui sont produits dans des moules en forme de couronnes
cylindriques, divisés en secteurs dont chacun donne une barre de sucre
plate, facile à débiter sans pertes.
Des treuils puissants montent ces tablettes, à pleins chariots, à
l'étage supérieur, où se trouve l'atelier de sciage: là des machines
ingénieuses, conduites par des femmes, les découpent en petits
«cailloux» tout prêts pour la table.
C'est de là que le sucre part pour être enfin mis en boîtes, puis en
caisses, et emporté par de puissants camions automobiles vers les gares,
vers le canal où l'attendent des péniches, vers la Seine où l'on en
charge des steamers entiers.