LES ILES SCILLY

Nous publions avec ce numéro une gravure hors texte: la Mer, faisant

pendant à celle que nous avons donnée il y a quinze jours: la Montagne.

La photographie reproduite a été prise, en pleine tempête, sur les côtes

sauvages des îles Scilly. Fureur des flots, nuées d'écume... le

spectacle est grandiose et dépasse toutes les descriptions. Elles

seraient superflues et nos lecteurs préféreront trouver ici quelques

renseignements sur les îles Scilly ou Sorlingues, fort peu connues,

quoique situées à 200 kilomètres seulement des côtes du Finistère.

Ce sont de terribles récifs, redoutés des navigateurs, qui commandent

l'entrée du canal Saint-Georges et de la mer d'Irlande. Long de 10

kilomètres, large de 5, ce minuscule archipel comprend deux cents îlots,

dont cinq seulement sont habités. Leur population ne dépasse pas 1.850

âmes. Sainte-Mary est la capitale.

Pendant de longs siècles, les Celtes qui vécurent sur ces îlots ne

furent que des écumeurs de mer. Mais, grâce à l'intelligence pratique du

propriétaire de ces îles, M. Augustus Smith, depuis trente ans, cette

terre de désolation et de sauvagerie s'est transformée.

[Illustration: L'escadre anglaise de la Manche à Swinemunde: au fond,

l'escadre allemande.]

Dans une récente conférence à la Société de Géographie, M. Lardeur a

fait connaître comment, tirant profit des avantages du climat,

heureusement modifié par une petite branche du Gulf-Stream qui baigne

les côtes des Scilly, région où il pleut beaucoup, mais où il gèle

rarement, M. A. Smith en a fait un jardin fleuri, un parc aux essences

tropicales, et il a métamorphosé ces vieux écumeurs de mer en d'honnêtes

horticulteurs.

Il y a cinquante ans, M. A. Smith eut l'idée de tenter dans son domaine

de l'île de Tresco--une des Scilly--la culture des fleurs. Cet essai

ayant été rémunérateur, il engagea ses fermiers à l'imiter. Mais ils

refusèrent. Usant alors de toute son autorité, il divisa le sol en

fermes de 10 à 30 acres et contraignit les habitants à se livrer à la

culture des narcisses. Au bout de vingt ans, il avait triomphé de toutes

les résistances.

Actuellement, de janvier à la fin d'avril, toutes les pentes des

collines orientées vers le sud, tous les fonds des vallons se couvrent

de narcisses, de giroflées et d'anémones; et chaque jour un vapeur

transporte à Penzance jusqu'à 35 tonnes de fleurs coupées, qui se

vendent, à Londres, de 4 à 12 francs la caisse, selon le mois.

Comme le grand ennemi des fleurs, aux Scilly, est le vent, les

Scilloniens ont divisé leurs terres en tout petits carrés, protégés de

tous côtés et pour ainsi dire capitonnés de haies compactes de

véroniques et d'esclonias. C'est dans ces casiers, avec son sarcloir,

que vit le Scillonien.

Dès que la cueillette des fleurs est faite, il remue et sarcle sans

cesse son minuscule jardin, range les oignons de narcisse dans un coin

et, dans un autre, de petites boîtes de sapin faites pour protéger

chaque fleur au moindre soupçon de gelée.

On peut errer de jardin en jardin, en suivant les sentiers, sous de

véritables portes de verdure, et, partout, l'accueil le plus empressé

est réservé au visiteur par l'ancien marin devenu commerçant avisé.

Telles sont maintenant ces terres battues par les flots qui les tiennent

à l'écart du monde habitable et où se cachent, sous une enceinte de

noirs brisants, des coins de vrai paradis.

L'Illustration, No. 3263, 9 Septembre 1905 · 第 8 / 27 题