Ce n'est pas la rentrée... mais déjà quelque chose qui ressemble au
commencement d'une fin de vacances. Des fiacres chargés de malles
traversent Paris; des volets clos depuis deux mois se rouvrent aux
façades des maisons, et les cabarets du boulevard s'animent d'un
va-et-vient de dîneurs affairés. On ne se réinstalle pas encore; on
passe... On revient de la ville d'eaux où l'on a fait ses vingt et un
jours de cure; de la plage ou de la montagne où il fait un peu froid et
où la nuit commence à tomber plus tôt qu'on ne voudrait; et l'on repart
pour la chasse, ou bien on va prendre pour un mois encore--jusqu'à la
rentrée des classes--un reste de vacances en banlieue, dans la maison de
campagne provisoirement désertée, et d'où l'on ressentira tout de même
tant de joie à décamper définitivement aux premiers brouillards
d'octobre...
Et l'on cause; on échange de rapides impressions sur les événements des
dernières semaines: le krach des sucres, l'équipée de Gallay, la paix
signée... La paix! C'est la grande nouvelle dont tout le monde
s'entretient avec joie. Elle m'a délicieusement surprise, à mon retour
de voyage, et j'en ai ressenti d'abord comme un allégement,--le bonheur
de se réveiller au milieu d'un cauchemar qui faisait mal. Et puis ce
bonheur s'est obscurci de visions tristes, et maintenant j'enrage. Je ne
pense plus aux milliers de jeunes hommes dont l'accord des diplomates
vient de décréter le salut, et qui vivront; ni aux milliers de mères
qui, depuis huit jours, songent: «Je reverrai mon fils»... Je pense aux
autres qui ne reviendront pas; et surtout aux malchanceux, aux victimes
de la dernière heure, que les balles, la mitraille et les baïonnettes
fauchèrent un peu partout, depuis cinq mois, dans les steppes de
Mandchourie,--et sans gloire, en d'obscurs petits combats dont
l'Histoire ne retiendra même pas les noms. Ceux _d'avant_ furent des
héros. Ils tombèrent en des luttes épiques et desquelles le sort de
leurs patries allait dépendre; ils eurent le sentiment qu'ils mouraient
_pour quelque chose_. Mais ceux _d'après?_ Voilà plusieurs mois que
cette guerre était interrompue et que nous en guettions la fin. Mais une
interruption de guerre n'empêche point que des avant-gardes, la nuit, ne
se heurtent, qu'un piège ne soit tendu à une troupe en marche, qu'une
sentinelle n'envoie, pour se distraire, une balle au soldat ennemi qui
passe; qu'on ne s'égorge ou qu'on ne se fusille par «petits paquets»,
sans haine, au hasard des rencontres; non parce que la consigne est de
se battre, mais parce que celle de ne se battre plus n'est pas donnée
encore. On s'occupe, on s'entretient la main; et, tandis que
paisiblement les diplomates font leurs malles, prennent contact,
s'offrent des cigarettes, négocient, là-bas des enfants qui ont des
mères continuent de s'entre-tuer sans savoir pourquoi, en attendant que
les diplomates aient fini leurs cigarettes et que sur leur
ordre--communiqué sans hâte--les clairons aient sonné: Cessez le feu! Ce
sont ces petits que je plains. Ils auraient pu vivre, et il n'a servi de
rien qu'ils tombassent sur un champ de bataille. Ils sont tombés tout de
même, et ne se relèveront plus.
Il n'y a, au fond, que ces krachs-là qui laissent après eux des ruines
irréparables. Les autres finissent toujours, quoi qu'on dise, par
s'oublier, et le sucre--si gros qu'en soient les morceaux--fond tôt ou
tard au fond du verre... Tout s'arrange; il n'est que d'y mettre le
temps et le prix.
Les bonnes gens ont un proverbe que j'aime fort: «Plaie d'argent n'est
pas mortelle.»
Il y a eu cette fois mort d'homme, il est vrai; mais une mort qu'aucune
loi n'ordonnait et que personne n'eût exigée. Aussi l'Église a-t-elle eu
pitié de ce désespoir; et elle l'a appelé «folie» afin de pouvoir, sans
enfreindre sa règle, prier tout haut pour celui qui n'était plus.
Quelques-uns ont reproché à M. l'abbé Fleuret sa complaisance. «Cet
homme était sain d'esprit, lui ont-ils dit, et vous le saviez.»
Le prêtre a répondu qu'il s'était conformé à l'affirmation d'un médecin
dont il lui était interdit de mettre en doute le témoignage. Il a eu
raison. Mais il me semble qu'il eût pu répliquer plus simplement encore
à ceux qui le blâmaient d'avoir été trop généreux:
«Ce n'est peut-être pas faire acte de folie que de s'appuyer au coeur le
canon d'un pistolet, dans la minute où l'on voit sa fortune effondrée et
son honneur perdu... Mais c'est être fou, et de la plus indubitable
façon, que de prétendre vivre comme a vécu, pendant trente ans, cet
homme-ci.
» Il était pauvre: il est devenu riche; il avait le goût des honneurs,
et les honneurs lui sont venus; l'ambition de jouer un rôle le tentait:
il l'a joué. A force d'intelligence et de volonté, cet homme avait
atteint le plus haut degré d'influence et de prestige qu'il pût
souhaiter. Il était envié pour son bonheur, admiré pour sa supérieure
habileté, vénéré pour sa droiture. Il n'avait qu'à vivre, à se laisser
vieillir, pour voir grandir sa fortune et l'honneur de son nom. Il n'a
pas voulu. Il a eu, à soixante ans, la hantise d'ajouter aux vingt
millions qu'il possédait d'autres millions; il a sacrifié sa
tranquillité, la paix de sa conscience et de son esprit, la sécurité des
siens, à la vanité d'être plus riche encore, de s'encombrer d'autres
millions inutiles; pourquoi? Ce supplément d'opulence n'eût rien ajouté
à son bien-être, à son bonheur intime, aux agréments de sa vie, à la
réputation dont il jouissait. Cependant, pour le conquérir, il s'est
déshonoré lui-même et il a ruiné plusieurs familles autour de lui. Cet
homme est donc privé de raison. Et sa folie ne m'est pas prouvée par la
façon dont il est mort, mais par celle dont il a vécu. Voilà pourquoi,
quel que soit l'avis des médecins sur son cas, j'estime qu'il a droit à
nos prières...»
L'Église n'a pas eu maille à partir, ces jours-ci, qu'avec ceux qui
l'accusaient de complaisance; il lui a fallu répondre aux injures des
libres penseurs qui lui reprochent, à la date de 1905, la mort du
chevalier de La Barre, après celle d'Étienne Dolet. Un de ceux-ci, à
qui, tout à l'heure, quelqu'un reprochait devant moi la ténacité de si
vieilles rancunes, répondit assez spirituellement: «Pourquoi la rancune,
en Histoire, serait-elle moins légitime que la reconnaissance? Le 17
septembre prochain, le gouvernement de la République nommera «chevalier
de la Légion d'honneur» la ville de Saint-Dizier, pour la récompenser de
s'être, en 1541--il y a trois cent soixante et un ans--bien battue
contre les troupes de Charles-Quint. S'il est permis--ans ridicule--de
glorifier d'aussi vieux exploits, je ne conçois pas que nous vous
choquions quand nous prétendons élever une statue au chevalier de La
Barre, et flétrir, en 1905, un crime judiciaire commis en 1766. Il faut
être juste avec tout le monde.»
Il est vrai. Cependant (et abstraction faite de la question de savoir
pourquoi l'Église porte ici le poids d'une faute que la justice laïque
fut seule à commettre), on ne saurait aimer, la façon dont nos libres
penseurs ont organisé leur vengeance. Il ne leur suffit pas d'élever un
monument à la mémoire du martyr: ils l'érigent en face du Sacré-Coeur.
Ce n'est point un mort qu'ils glorifient; c'est une idée qu'ils
opposent--comme un défi--à une autre idée. «Réparation», disent-ils.
«Provocation», répondent les braves gens qui n'aiment pas les batailles
dans la rue...
Ceux-ci ont raison, et il me semble que les libres penseurs viennent de
créer là un précédent inquiétant. Car, s'il est spirituel, de la part
des hommes sans religion, d'ériger devant une église l'effigie d'un
«incroyant», il ne le serait pas moins, de la part des protestants,
d'élever demain un monument à Calvin devant la fenêtre du Louvre d'où
leurs coreligionnaires furent fusillés par Charles IX et peut-être aussi
qu'un beau bronze allégorique, installé devant l'Arc de triomphe--une
évocation, je suppose, des horreurs de la Guerre--ne serait point pour
déplaire aux pacifistes. La discussion à coups de statues... Il ne nous
manque que cela pour égayer nos trottoirs!