LA RÉPÉTITION GÉNÉRALE D'_IPHIGÉNIE EN TAURIDE_

C'était un curieux spectacle que l'aspect de Paris le 1er janvier 1779.

Il était tombé beaucoup de neige pendant la nuit; mais elle n'avait pas

tardé à perdre sa blancheur primitive sous les continuels piétinements

des allants et venants, et la rue Saint-Honoré faisait l'effet d'un long

fossé boueux où s'agitaient, en se poussant et s'évitant cependant avec

un soin extrême, les piétons endimanchés qui allaient rendre leurs

devoirs ou présenter leurs hommages, style du temps, à leurs

protecteurs.

L'usage des cartes n'était pas encore venu, et il fallait aller en

personne faire ces souhaits menteurs pour la prospérité annuelle de gens

dont on se soucie fort peu, mais que l'intérêt personnel force à

ménager. Chaque porte d'hôtel de grand seigneur était assiégée de

fournisseurs, de solliciteurs, qui venaient inscrire leurs noms chez le

suisse, qui, recouvert de sa brillante livrée, souriait aux uns: c'était

ceux qui, pour s'assurer en temps utile une entrée profitable dans

l'hôtel, avaient soin d'en adoucir le cerbère avec quelque écu de six

livres, tandis que sa mine renfrognée semblait annoncer à ceux qui, par

pauvreté ou manque d'usage, se contentaient de s'inscrire sur le

registre, que Monseigneur serait rarement visible pour eux dans le

courant de l'année.

Cependant, tout était en mouvement au dehors: les chaises à porteurs se

croisaient en tous sens; ceux qui étaient assez heureux pour éviter

d'être écrasés par les chevaux de carrosses, avaient encore à se garder

d'être renversés par les porteurs de chaises qui rasaient les maisons,

pour éviter eux-mêmes les chevaux, les coureurs et les grands lévriers

dont tout homme bien né devait alors faire précéder son équipage.

Le plus curieux était l'air désappointé de quelques piétons

malencontreux qui, malgré toutes leurs précautions, s'étaient vus

mouchetés de la tête aux pieds de cette boue noire et infecte qu'on ne

trouve qu'à Paris, et qui faisait le plus singulier effet sur le costume

prétentieux dans lequel ils avaient l'air déjà si embarrassés.

Aujourd'hui, lorsqu'un courtaut de boutique sort le dimanche, son habit

de fête diffère bien peu de celui sous lequel il sert ses pratiques dans

la semaine; mais alors il n'en était pas ainsi, et il fallait avoir les

bas blancs, l'habit à la française, l'épée au côté et les cheveux

poudrés pour oser se montrer quelque part, et je laisse à penser quelle

grotesque figure devait faire le pauvre diable qui ne revêtait peut-être

cet accoutrement qu'une ou deux fois dans l'année au plus. Notre

carnaval, où nous voyons barboter dans les ruisseaux quelques garçons

perruquiers déguisés en marquis, peut seul nous donner une idée de ce

singulier spectacle.

Les environs du Palais-Royal, où était situé le théâtre de l'Opéra,

étaient surtout encombrés par la foule; on voyait avec surprise les

équipages s'arrêter et faire la file devant une assez modeste maison de

la rue des Bons-Enfants. Il n'y avait ni suisse ni concierge à la porte

pour recevoir les visiteurs empressés: c'était un modeste portier qui,

tout étonné de cette affluence extraordinaire, répondait avec un gros

air bête à ceux qui se présentaient:

--Monsieur le chevalier est sorti, mais si vous voulez vous donner la

peine de repasser à trois heures, il y sera certainement, car c'est

toujours à cette heure-là qu'on lui sert la soupe.»

Les grands laquais lui riaient au nez et les autres personnes levaient

les épaules, quand demandant la liste pour s'inscrire, le portier leur

répondait qu'il n'avait jamais eu de papier chez lui, vu qu'il ne savait

ni lire ni écrire.

Ennuyé de toutes ces questions et surtout du peu d'effet que

produisaient ses réponses, notre portier avait fini par se blottir au

fond de sa loge et, à chaque figure qui s'avançait vers son carreau, il

articulait d'une voix chagrine un: Il n'y est pas, à faire reculer les

plus intrépides.

Cependant un grand jeune homme de seize à dix-sept ans tout au plus, à

la taille élancée, à la figure maigre et spirituelle, ne se contenta pas

de cette laconique réponse et voulut savoir à quelle heure il y serait:

se souvenant encore des ricanements qu'avait provoqués l'annonce de

l'heure où M. le chevalier avait l'habitude de manger sa soupe, le

portier crut plus prudent de répondre qu'il n'en savait rien, et le

pauvre jeune homme se retira tout confus.

Depuis un an il était tourmenté du désir de voir Gluck de près; ce désir

avait fini par devenir un besoin, l'objet de toutes ses pensées, et il

venait de prendre une grande résolution, c'était d'aller trouver

l'illustre compositeur quoiqu'il ne fût pas connu de lui, et de lui

demander sa protection et des leçons de composition.

Ce n'était rien de former ce projet, il fallait encore l'exécuter, et

depuis bien longtemps il remettait de jour en jour la visite qu'il

comptait lui faire.

Sa timidité naturelle, jointe à l'admiration portée jusqu'à

l'enthousiasme dont il était pénétré pour l'auteur d'Orphée et d'Alceste

lui faisaient toujours reculer cette démarche.

Mais enfin l'approche du premier jour de l'an l'avait enhardi et

prenant, comme on dit, son courage à deux mains, il s'était acheminé

vers la demeure de celui dont il redoutait et désirait si vivement la

présence.

Dès la veille au soir, il s'était physiquement et moralement préparé à

cette importante entrevue, d'abord en passant en revue sa garde-robe,

occupation qui n'avait pas été fort longue, ensuite en ruminant un beau

discours d'introduction dont il attendait le plus grand effet.

«Monsieur, devait-il lui dire, je suis un pauvre jeune homme

enthousiaste de votre admirable talent, nourri des chefs-d'oeuvre dont

vous avez enrichi la scène française, je n'ai pu résister au désir de

connaître l'homme immortel qui les a produits. Peut-être le vif désir

que j'ai de m'essayer dans un art dont vous avez reculé les limites,

vous fera-t-il excuser ma témérité lorsque j'ose venir vous demander

quelques conseils pour guider mes premiers pas dans la carrière

difficultueuse que je veux embrasser.»

Ma foi, se disait notre jeune homme, cela me semble parfaitement tourné,

et le chevalier Gluck ne manquera pas de me répondre:

«Jeune homme, j'aime ce noble enthousiasme: il est le présage des succès

qui vous attendent dans un art que vous paraissez comprendre. Venez et

je me ferai un plaisir de vous initier dans les secrets de la

composition.»

Et j'irai, il me donnera des billets pour aller voir ses opéras, et il

m'en fera composer, et j'aurai de grands succès et je serai un jour un

grand musicien! C'est, bercé par ces délicieuses idées que notre jeune

artiste s'endormit le 31 décembre 1778.

Lorsqu'il s'éveilla, ses craintes recommencèrent: s'il allait mal me

recevoir, s'il ne voulait pas m'écouter... bah!!! du courage... le vieil

abbé de la Valledieu avait raison, avec ses citations latines: _Macte

animo, generose puer_, me disait-il, quand il me vit partir pour Paris;

vous êtes, quoique bien jeune, le meilleur organiste que puissent se

vanter de posséder les communautés religieuses de province, mais Paris

est un grand théâtre où vous êtes appelé à briller; heureuse la paroisse

qui vous possédera: allez en avant et vous parviendrez, _audaces fortuna

juvat!_

Pauvre abbé, il ne se serait pas tant empressé de m'envoyer à Paris,

s'il avait pensé que l'Opéra fût la paroisse où je veux faire mes

premières armes! n'importe, il avait raison. J'irai en avant et je

parviendrai... jusqu'au chevalier Gluck.»

Pendant ce monologue le jeune musicien avait brossé son habit noir à

boutons d'acier, passé ses bas de soie, mis son épée, pris son chapeau

sous son bras, et en quelques enjambées il eut bientôt franchi les

quatre étages qui séparaient sa chambrette de la boutique du perruquier

qui se trouvait au bas de la maison de la rue de Grenelle-Saint-Honoré.

Il lui fallut attendre que toutes les pratiques eussent passé par les

mains du frater pour recevoir le retapage et l'oeil de poudre qui

devaient achever de lui donner l'air de bonne compagnie qu'il croyait

indispensable pour se présenter chez le chevalier Gluck. Son tour vint

enfin, et frisé, pommadé, poudré, tout pimpant, il se rendit sur la

pointe du pied dans la rue des Bons-Enfants.

Nous avons vu l'accueil que lui fit le portier, et son _il n'y est pas_

et _je n'en sais rien_, donnèrent un coup cruel à notre pauvre jeune

homme. Il voyait toutes ses espérances détruites, et c'est le coeur gros

et la tête basse qu'il reprit le chemin de sa modeste demeure.

Il ne pensait plus, comme en venant, à se garder des carrosses, des

porteurs de chaises et des piétons dont il embarrassait à chaque instant

la marche précipitée; les regards fixés à terre, il ne voyait rien,

allant devant lui machinalement, poussé, repoussé, heurté et marchant

quelquefois au milieu du ruisseau, croyant longer le bord des maisons:

il fut bientôt tiré de sa rêverie par des cris de gare, gare donc!

répétés à plusieurs reprises: il tourne la tête et se voit presque sous

les pieds de deux chevaux fringants, qu'un gros cocher ne pouvait plus

retenir, et qui étaient près de lui passer sur le corps. Il veut fuir en

avant, impossible, un autre carrosse venait presque dans la même

direction; heureusement il aperçoit à sa droite une chaise à porteur

dont la glace était ouverte; notre jeune homme était agile, et la

frayeur lui communiquant une adresse dont il ne se serait jamais cru

capable en toute autre occasion, il se précipite dans la chaise par le

panneau ouvert, la tête la première et, s'accrochant des deux mains au

collet du propriétaire de la chaise, il introduit vivement le reste de

son individu dans l'étroite machine, et ses deux pieds crottés vont se

poser sur les genoux et la culotte pailletée du légitime possesseur d'un

lieu envahi si brusquement, qui se met à jeter les hauts cris:

--Au secours! ze souis estropié!!! ze souis perdou!

Les porteurs qui ne s'attendaient pas à ce supplément de charge,

laissent rudement tomber la chaise sur ses quatre pieds, et les deux

locataires se repoussant vivement pour éviter le contre-coup qu'allaient

se donner leurs deux visages, restent alors en attitude et peuvent se

considérer un instant.

--Ah! mon Dieu, c'est mossiou Méhoul!...

--C'est monsieur Vestris?--Reconnaissance des plus burlesques.

Méhul raconte au vieux Vestris comme quoi il vient d'échapper au danger

d'être écrasé, et pour l'empêcher de s'apercevoir du désordre qu'il

vient d'apporter dans sa brillante toilette, il lui saute au cou, le

nommant son libérateur, l'assurant que sans lui il était un homme mort,

etc... Le vieux danseur se laisse faire, il se rengorge même, et reçoit

tous les remerciements que lui adresse le jeune musicien.

--Mon ser ami, ze souis ensanté de vi avoir sauvé la vie et d'être votre

libérator; ça ne mettait zamais arrivé de sauver la vie à personne, et

ze veux vous présenter à mes amis, qui dînent auzourd'hui chez moi. Vi

allez rentrer chez vous sanzer de toilette, et ze vous attends à trois

houres, parce que ze danse ce soir.

Ici l'embarras de Méhul devient fort grand, vu qu'il n'a qu'un seul

habit de cérémonie, c'est celui qu'il a sur lui; il refuse donc

l'invitation.

--Dou tout, dou tout, ze veux montrer à ces Messious et à ces dames oun

brave zeune homme dont z'ai été assez houroux pour sauver la vie, et vi

serez ensanté de faire lour connaissance; c'est M. Noverre, M.

Dauberval, Mlle Guimard, Mlle Hénel, M. Legros, M. Larrivée, Mlle

Levasseur, et généralement tous ceux qui doivent danser et chanter dans

le nouvel opéra qu'on va mettre en répétition, et qui est de M. le

chevalier Gluck.

A ce nom magique, Méhul n'hésite plus un seul instant, il accepte

l'invitation; mais il ne saurait retourner chez lui; croyant ne pas

rentrer avant le soir, il a donné congé à son valet de chambre et sa

porte est fermée.

Vestris croit sans peine à toutes ces menteries, ce ne sera pas un

obstacle, il lui donnera de quoi changer, il promet un supplément de

paie à ses porteurs qui s'acheminent péniblement, traînant la victime

toujours grimpée sur les genoux de son libérateur, qui commence à

trouver que l'homme à qui il vient de sauver la vie est un peu lourd.

Heureusement le trajet n'est pas long. Vestris demeure aussi près de

l'Opéra et l'on arrive sans accident à sa demeure.

Le vieux danseur, après avoir affublé tant bien que mal le jeune

musicien de quelques habits un peu plus propres que ceux qu'il portait,

le présente à tous ses camarades comme un jeune homme de la plus grande

espérance, dont il a fait la connaissance dans une maison où il donnait

des leçons, et qu'il vient de sauver du plus grand danger au péril de sa

vie.

Méhul le laisse dire, et amplifie encore sur les éloges que Vestris ne

manque pas de donner à son propre courage.

Les hommes ne font pas grande attention au musicien; mais quelques-unes

de ces dames le regardent du coin de l'oeil avec bienveillance, car il a

l'air bien tourné et pas trop embarrassé dans ses habits d'emprunt.

Cependant, la plupart des convives jouant dans la représentation du

soir, le dîner ne se prolonge pas, on se sépare de bonne heure; mais

avant de quitter son hôte, Méhul le prend à part:

--Mon cher Vestris, vous pouvez me rendre un grand service: j'ai besoin,

absolument besoin de parler à M. le chevalier Gluck, faites-moi le

plaisir de me présenter chez lui.

--Hum! mon ser ami, cela n'est pas très-facile, M. Gluck travaille

encore à son opéra et ne reçoit personne. Mais dans quelque temps, dans

oun mois, quand il sera plous avancé dans son travail, quand z'irai chez

lui pour mes airs de danse, ze vous promets de vous emmener un zour avec

moi.

Méhul ne se sent pas de joie, il se confond en remerciements, saute au

cou du vieux danseur, qui attribue tout ce délire à la reconnaissance

d'avoir eu la vie sauvée par lui, et le jeune musicien regagne sa

modeste demeure avec de nouvelles espérances et de nouveaux rêves de

bonheur.

Dès ce moment, il fut assidu chez le danseur, son protecteur; il était

rempli de complaisance pour lui, lui faisant répéter ses pas au

clavecin, l'applaudissant, le flattant, et lui rappelant de temps en

temps sa promesse.

Deux mois se passèrent ainsi; Méhul commençait à craindre de ne pouvoir

jamais arriver au but de ses désirs, lorsqu'un jour, allant comme

d'ordinaire rendre visite à Vestris, il le trouve malade, la figure

décomposée, avec la fièvre, et dans son lit.

--Ah! c'est vous, mon zeune ami, ze souis aise de vi voir, ma, ze souis

oun homme mort. Ah! si vi saviez ce qui m'arrive.

--Eh, bon Dieu! qu'y a-t-il donc?

--Ah! mon ser ami, ce scélérat, ce monstre de Gluck a zouré ma perte, ze

souis déshonoré, il ne veut pas que ze danse dans soun opéra!

--Eh pourquoi cela?

--Perche, il m'a fait oun air horrible, affreux, à fendre les oreilles,

que z'en demande un piu zoli, qu'il a dit que z'étais oun âne, oun âne,

moi, Vestris! Que ze ne m'y connais pas, qu'il se passera de moi, ou que

ze danserai sour son infernale mousique.

--Mais, comment est donc cet air?

--Oh! c'est oun horreur; il y a dans l'orchestre des cymbales qui

frottent toutes seules, et des violinis qui grincent à faire frémir, ça

n'est pas zoli dou tout... et ce n'est rien encore, z'ai voulou essayer

de danser à la répétition de ce matin, z'avais réglé oun pas souperbe,

ce broutal d'Allemand n'a pas seulement voulou me laisser continouer.

--Qu'est-ce que cela, a-t'il dit, est-ce ainsi que dansent des

sauvazes?...

--Il veut que ze danse comme oun sauvaze, moi, le premier danseur dou

monde; il veut que ze fasse peur à mossou Larrivée et à mossou Legros,

qui sont enssainnés dans oun coin pour être toués après le

divertissement. Ze n'y consentirai jamais, ze souis sorti dou théâtre,

tout malade de colère; ma demain, z'irai chez loui, et ze le forcerai

bien à me faire oun autre air; ze loui dirai son fait, ze loui prouverai

qu'on ne manque pas de respect à oun danseur de mon mérite et comme il

n'y en a pas dans le monde entier. Ze voudrais que toute la terre fût

dans son cabinet, pour entendre comme ze lui montrerais la soupériorité

de moun art sour le sien. Malheureusement, il n'y aura personne, ma ze

le ferai savoir à tout l'ounivers.

--Mais, interrompit Méhul, si vous voulez un témoin, je vous

accompagnerai.

--Oh! per Dio, vi avez raison, mon ser ami, venez me prendre demain à

douze heures, et vi verrez comme z'arranzerai le gros Allemand. Il ne me

fera pas peur. Adieu... à demain... Ze vais tâcher de dormir et de

reprendre des forces, car cet affront de ce matin m'a toué, ze n'en

pouis piu.»

Méhul se hâta de prendre congé de lui, et le lendemain à midi il était à

sa porte.

Vestris était sorti depuis une heure; le musicien pense qu'il l'a

précédé chez Gluck, et vole à la demeure de ce dernier. Il monte, il

sonne, une servante vient lui ouvrir: M. Gluck est à travailler, il ne

reçoit personne; Méhul insiste, la servante refuse toujours; une dame

paraît; c'est une bonne grosse figure, bien franche, bien ouverte, elle

s'informe du sujet de l'altercation: Madame, lui dit timidement Méhul,

dont le coeur battait bien fort, M. Vestris m'avait donné rendez-vous

pour l'accompagner chez M. Gluck. Je pensais qu'il m'avait précédé ici,

et je...--Et vous désirez l'attendre? interrompt la grosse dame, avec un

accent allemand très-prononcé, rien n'est plus facile, monsieur, venez

avec moi; et elle l'introduit dans une grande pièce fort bien meublée,

où figurait un magnifique portrait de la reine.

Après un moment de silence, Méhul se hasarde à dire:

--Et M. Gluck?

--Mon mari.

--Quoi! vous êtes madame Gluck; oh! madame, que de remerciements ne vous

dois-je pas de m'avoir si favorablement accueilli.

La bonne dame ne comprend pas trop ce qu'elle a fait pour mériter tant

de reconnaissance, mais sa figure respire tant de bonté, inspire une

telle confiance, que bientôt Méhul ne lui cache plus rien.

Il lui raconte son enthousiasme, les efforts qu'il a faits pour pénétrer

jusqu'à Gluck, et qu'il se croit aujourd'hui le plus heureux des hommes

puisqu'il pourra contempler l'auteur de tant de chefs-d'oeuvre.

La bonne Allemande l'écoute avec intérêt.

Cependant l'heure s'écoule, Vestris ne paraît pas, et Méhul s'aperçoit

que la conversation languit, vu qu'il a raconté toute son histoire, que

madame Gluck ne sachant d'ailleurs que fort peu de français n'a pas

grand chose à lui dire.

--Mon Dieu, s'écrie-t-il tout d'un coup d'un air chagrin, ce ne sera

donc pas aujourd'hui?

--Ecoutez, lui dit madame Gluck, il travaille, et personne ne doit le

déranger dans ces moments-là. Vous ne pourrez pas lui parler, mais s'il

vous suffisait de le voir...

--Ah! madame, c'est trop de bonheur! s'écrie le jeune artiste.

Alors madame Gluck entr'ouvre doucement une porte, fait passer le jeune

homme devant elle, referme le battant derrière lui, et le laisse devant

un grand paravent placé entre la porte et le clavecin de Gluck.

Oh! qui pourrait décrire sans l'avoir ressentie cette émotion que donne

l'approche d'un grand génie, à un jeune coeur que l'amour des arts

remplit tout entier! c'est un Dieu dont on attend la présence: il semble

que toutes les perfections physiques doivent embellir celui dont les

ouvrages vous ont transporté, et souvent le désenchantement est grand

quand on voit la réalité et qu'on découvre l'enveloppe souvent chétive

qui recèle une grande âme ou un beau génie.

Je me rappelle, et je n'oublierai jamais l'impression que je reçus la

première fois que je vis Cherubini.

J'avais douze ans; j'avais tant entendu parler de cet homme célèbre, mon

père et tous les artistes que nous fréquentions témoignaient une telle

admiration pour son talent; les applaudissements que j'entendais donner

à quelques-uns de ses chefs-d'oeuvre, qu'on exécutait alors assez

souvent aux exercices du Conservatoire, où mon père me menait tous les

dimanches, tout cela avait fait naître les idées les plus bizarres dans

mon imagination d'enfant, qui s'était figuré que ce colosse musical

devait être aussi surprenant par sa taille et sa figure que par son

génie.

J'étais en pension avec son fils, qu'il vint un jour visiter, pendant

que nous étions en récréation; quand j'entendis notre maître de pension

dire à mon camarade:

--Viens voir ton père.

Je ne fus pas maître de moi, je suivis mon condisciple sans qu'on fît

attention à moi, et je me trouvai en présence de Cherubini.

Il y a longtemps de cela, et je pourrais décrire toutes les parties du

costume de Cherubini, que je dévorais des yeux, ne pouvant me figurer

que ce fût lui; enfin il m'aperçut:

--Quel est ce petit?

--Mais, lui répondit le maître de pension, c'est le fils d'un artiste de

votre connaissance, de M. Adam.

--Ah! che je lé trouve bien laid!

Voilà le premier mot que m'adressa Cherubini.

Je me sauvai bien vite, le coeur bien gros, car une illusion était déjà

perdue pour moi.

Je fus triste toute la semaine, Cherubini m'avait paru si maigre, si

petit!

Mais le dimanche suivant, mon père me mena au Conservatoire: on y

exécutait une messe de Cherubini; il redevint aussi grand dans mon

esprit qu'avant notre entrevue.

Nous avons laissé Méhul derrière son paravent, cherchant à apercevoir

Gluck, assis devant son clavecin, sa forte tête soutenue par une de ses

mains, et gesticulant de l'autre, ayant l'air de déclamer des vers

placés sur son pupitre.

Il achevait son quatrième acte d'_Iphigénie en Tauride_. Il en était à

la grande scène du dénouement, un peu avant l'intervention de la déesse,

lorsque Thoas, irrité des refus d'Iphigénie, veut lui-même immoler la

prêtresse et la victime.

Gluck cherchait en ce moment à se rendre compte de l'effet de la scène

et de la position des acteurs et des groupes, car sa musique, si

fortement dessinée, si puissamment sentie, ne pouvait être composée

qu'en ayant sous les yeux les acteurs chargés de l'exécuter.

Méhul maudissait l'immobilité du compositeur, dont la position ne lui

laissait voir que le dos.

Tout à coup le musicien se retourne, et Méhul put alors le contempler à

son aise.

Gluck avait alors soixante-cinq ans, il était d'une grande taille, que

son embonpoint rendait encore plus imposante. Sa tête était belle,

quoiqu'elle fût fortement gravée de la petite vérole, non pas de cette

beauté qui fait dire aux femmes:

Cet homme-là a dû être fort bien; mais de cet air de génie qui impose au

premier aspect, et qui fait que les visages les plus laids forcent

souvent les gens qui pensent à s'écrier:

Voilà une belle figure! tandis que la réflexion contraire est faite par

ceux qui ne voient que la forme et la régularité, sans rendre justice à

l'animation que répandent sur les traits le génie et la puissance des

idées.

Gluck parut superbe à Méhul.

Entouré d'une grande robe de chambre d'un vert changeant, la tête

coiffée d'un petit bonnet de velours noir, avec un mince galon en or, le

compositeur allemand fait deux tours dans sa chambre, abîmé dans ses

réflexions.

Tout d'un coup, il s'arrête, il prend une table qu'il place au milieu de

l'appartement:

--Voici l'autel, dit-il.

Puis il pose auprès une chaise.

--Ce sera la Prêtresse.

Thoas est figuré par un tabouret, des fauteuils représentent les Grecs,

les Scythes et le peuple.

Puis il se drape avec sa robe de chambre, et s'écrie en chantant:

J'immolerai moi-même aux yeux de la déesse

Et la victime et la prêtresse.

Il passe à la place d'Oreste:

L'immoler! qui? ma soeur?

Thoas reprend:

Oui, je dois la punir,

Et tout son sang...

Puis, figurant tout d'un coup l'impétueuse entrée de Pylade:

C'est à toi de mourir!

achève-t-il, en se précipitant sur le tabouret-Thoas pour le frapper du

coup mortel.

Le Roi-Tabouret ne peut résister à la violence du choc et cède sous les

coups du compositeur qui, n'étant plus retenu par rien, retombe sur le

paravent derrière lequel est caché le jeune artiste qui repousse de

toutes ses forces la masse qui l'écrase contre le mur. Il n'y tient

plus, il étouffe, il est près de se trahir en criant, en appelant à son

secours, quand tout à coup une porte s'ouvre à l'autre extrémité de la

chambre, un homme s'y précipite poursuivi par madame Gluck qui veut en

vain lui barrer le passage.

C'est Vestris, la figure animée, qui, déjà irrité par le refus qu'on

faisait de le recevoir, apostrophe le compositeur de la manière la plus

vive:

--Comment! ze ne pourrai pas arriver jusqu'à vous, moussou le Tedesco,

quand ze viens vi demander de me faire oun autre air, que ze ne pouis

pas danser dou tout sour la mousique barbare que vi m'avez faite...

--Ah! tu ne peux pas danser sur cet air-là! s'écrie Gluck qui s'était

vivement relevé: c'est ce que nous allons voir. Et saisissant Vestris au

collet, il le promène de force dans toute la chambre, l'enlevant de

temps en temps de terre, lui faisant exécuter la danse la plus bizarre

en lui chantant la fameuse marche des Scythes du premier acte.

Le pauvre danseur ne peut résister à l'étreinte de ces deux larges mains

de fer qui le tiennent emprisonné.

La figure irritée de Gluck est sans cesse en face de la sienne, pâle de

terreur; les yeux brillants du compositeur plongent dans ses yeux

éteints: c'est comme le regard d'un boa qui le fascine.

--Oui, moussou le chevalier, s'écrie-t-il d'une voix entrecoupée, ze

danserai, ze danserai très-bien!! voyez... ouf... voyez donc...

Et à chaque fois que son puissant antagoniste l'élève à quelques pieds

du plancher, malgré lui ses jambes s'agitent, se croisent et exécutent

les pas les plus hardis et les entrechats les plus compliqués; mais la

vengeance de l'Allemand ne sera satisfaite que lorsque l'air sera

complétement achevé et il n'en a encore chanté que la première reprise.

Le vieux danseur n'en peut plus; sa poitrine, comprimée par les deux

étaux qui le tiennent au collet, ne peut plus laisser échapper l'air, il

étouffe, les efforts qu'il a déjà faits l'achèvent.

Gluck ne voit plus rien; tout entier à l'inspiration de son chant

sauvage, il s'anime encore au souvenir de sa composition, et à chaque

instant il en accélère le mouvement: c'est à pas précipités qu'il traîne

sa malheureuse victime dont il ne sent plus le poids; petit à petit

c'est un mouvement de rotation qu'il lui imprime; il valse sur un

quatre-temps, peu lui importe, il ne connaît plus rien.

Le danseur asphyxié accroche avec ses jambes tous les meubles qu'il peut

rencontrer pour s'en faire un point d'appui; l'autel, la Prêtresse,

Thoas, les Grecs et les Scythes gisent pêle-mêle au milieu de la

chambre, enfin un de ses pieds rencontre un des angles du paravent, il

s'y cramponne, et la lourde machine pivote un instant sur elle-même et

vient s'abattre sur le compositeur et le danseur qui sont renversés du

même coup.

Ce dernier se sent libre un instant, il se glisse, il rampe jusqu'à la

porte, enfile l'escalier quatre à quatre sans demander son reste, et

quand Gluck, tout étourdi de cette danse à laquelle il n'est pas

accoutumé, veut de nouveau ressaisir sa victime, que trouve-t-il à sa

place? Un pauvre petit jeune homme, tout pâle, à demi mort de frayeur,

qui, les mains jointes et à genoux devant lui, s'écrie:

--Pardon, monsieur Gluck, pardon! Je ne suis pas un danseur.

--Et qui donc êtes-vous?

--Un pauvre musicien votre admirateur, qui vient ici pour avoir

l'honneur de faire votre connaissance.

Gluck n'y comprend absolument rien; heureusement sa femme, qui, sans la

prévoir, craignant l'issue de cette scène, ne s'est pas éloignée,

raconte tout à son mari.

Un sourire de bonté vient alors éclaircir la figure du grand homme.

Il venait de voir son talent méconnu par un vieux danseur imbécile;

l'hommage naïf du jeune artiste le dédommage de cette sottise; son

ingénuité, son enthousiasme lui plaisent, il l'accueille avec affection,

lui promet sa protection, ses conseils, ses leçons, et lui permet de

venir le voir à toute heure.

Méhul est au comble de ses voeux; tant d'aménité de la part d'un homme

qui vient de lui prouver la violence de son caractère le touche

jusqu'aux larmes, et c'est la voix émue et le coeur plein de

reconnaissance, qu'il lui adresse ses remerciements.

Je laisse à penser s'il fut assidu auprès de son nouveau maître, dont

les leçons étaient rares à la vérité, mais qui d'un mot lui en

enseignait plus que d'autres n'eussent pu faire en quinze jours,

d'autant que Méhul avait déjà fait de fortes études dans la partie

technique de son art, et que c'était la partie philosophique à laquelle

il avait besoin d'être initié. Le plus souvent, les leçons n'étaient que

de simples conversations du maître à l'élève, où il lui expliquait

comment il était parvenu à cette manière qui n'était qu'à lui, combien

ses premiers essais avaient été imparfaits, manquant absolument de

modèles; quels dégoûts il avait éprouvés lorsqu'en Italie il avait vu

ses ouvrages réussir par des défauts qui, selon lui, auraient dû les

faire tomber, tandis que les beautés en étaient tout à fait méconnues.

Cependant les répétitions d'_Iphigénie en Tauride_ avançaient beaucoup:

la première représentation était fixée au 18 mai, et la répétition

générale au 17.

Gluck avait fait entendre quelques fragments de ce chef-d'oeuvre à son

élève, qui brûlait du désir de le connaître tout entier; mais jamais il

n'avait osé avouer sa misère à son maître, et il était d'une pauvreté

qui ne lui permettait pas de payer au spectacle; il fallut que ce fût

Gluck lui-même qui l'engageât à la répétition générale. «Viens me

prendre chez moi, petit, lui dit-il, et je te conduirai au théâtre.»

Méhul arriva au rendez-vous avant l'heure, et il ne fut pas peu

orgueilleux de sortir avec son illustre protecteur. En marchant dans la

rue à côté du compositeur, ses regards se promenaient avec hauteur sur

les passants, qui ne prenaient pas garde à lui.

«Voyez, semblait-il leur dire, voilà le premier musicien du monde qui me

mène voir la répétition de son opéra, et il cause avec moi comme avec

son égal!»

Arrivés au théâtre, ce fut bien autre chose, plusieurs personnes étaient

réunies devant l'entrée des acteurs, et toutes témoignaient par leurs

respectueuses salutations l'admiration qu'elles portaient à Gluck; Méhul

se croyait obligé de rendre tous ces saluts qui ne s'adressaient pas à

lui.

Comme ils montaient l'escalier du théâtre, le portier, qui s'était aussi

incliné devant l'auteur d'_Iphigénie_, voyant une figure inconnue passer

devant lui, et esclave de sa consigne comme tous les portiers de

théâtre, qui sont bien les cerbères les plus intraitables du monde,

voulut l'arrêter un instant:

--Monsieur, on ne peut pas monter, lui dit-il en le retenant par la

basque de son habit.

Méhul tremblait déjà de se voir arrêter en si beau chemin, lorsque

Gluck, se retournant, mit fin à ce débat en disant au portier d'une voix

de tonnerre:

--_C'est mon hami._

Le portier, tout confus, n'opposa plus d'obstacle, et Méhul se crut plus

grand d'un pied: Gluck l'avait appelé son ami. Pourquoi fallait-il qu'il

n'y eût que le portier de l'Opéra pour lui entendre donner ce titre

glorieux.

Sur le théâtre, Gluck fut bientôt entouré d'acteurs, d'auteurs, de

grands seigneurs même, qui alors ne manquaient pas une solennité

dramatique; car, dans ce temps-là, une nouvelle production dans les arts

était un grand événement à la cour et à la ville, et l'annonce d'une

pièce nouvelle à l'Opéra ou à la Comédie-Française ou Italienne

suffisait pour mettre en émoi Paris et Versailles.

Aussi, de toutes parts avait-on sollicité la faveur d'assister à cette

dernière répétition d'_Iphigénie_, et le théâtre offrait un singulier

amalgame de gens de tous les costumes et de toutes les conditions: les

plus grands seigneurs de la cour s'y trouvaient confondus avec les gens

de lettres, les artistes de toutes sortes, glukistes ou piccinistes,

venus, les uns pour tout admirer, les autres pour tout blâmer.

Tous les acteurs et actrices du chant et de la danse, même ceux qui ne

paraissaient pas dans l'ouvrage, étaient venus à cette solennité.

Un cercle nombreux était formé autour d'une de ces dames: c'était la

célèbre Sophie Arnoud, qui, quoique jeune encore, avait quitté le

théâtre l'année précédente; chacun se pressait autour d'elle pour

recueillir un de ses bons mots, et elle ne s'en faisait pas faute.

On riait alors beaucoup de l'aventure arrivée à un des plus enragés

piccinistes. Il avait écrit au prince d'Andore, en Italie, de lui

envoyer la partition de l'opéra qui avait le plus de renommée dans ce

pays, et, quelque temps après, il en avait reçu l'_Orfeo_ de Gluck: on

peut juger de son désappointement; les quolibets n'avaient pas manqué au

pauvre bouffonniste. Sophie n'avait encore rien dit; mais, le voyant

passer rapidement auprès d'elle, elle ne put s'empêcher de lui adresser

la parole.

--Eh bien! mon pauvre ami, est-ce que nous voulons nous raccommoder avec

la musique allemande? avons-nous toujours le coeur déchiré?

--Du tout, mademoiselle, repartit avec humeur l'individu blessé de se

voir rappeler en public sa mystification, jamais M. le chevalier Gluck

ne pourra se vanter de m'avoir déchiré le coeur; c'est bien assez de mes

oreilles.

--Vraiment? c'est fort heureux pour vous, surtout s'il se charge de vous

en donner d'autres.

Les éclats de rire accueillirent l'épigramme, et Sophie, une fois

lancée, allait continuer son feu roulant, lorsqu'un petit homme, à l'air

affairé, un gros rouleau de papier de musique sous le bras, vint

l'inviter à faire place au théâtre.

--Je vous en prie, Mademoiselle, laissez-nous la scène libre, nous ne

pouvons pas commencer; voyez tout le monde est sur le théâtre, et il n'y

a personne dans la salle.

--Ah! c'est juste, M. Gossec, je n'y avais pas fait attention, c'est

absolument comme quand on joue _Sabinus_ ou _La fête au village_.

Gossec lui tourna le dos sur-le-champ, il avait eu son compte, et la

citation de deux de ses ouvrages, qui n'avaient pas été heureux, ne

pouvait pas lui être assez agréable pour qu'il fût disposé à continuer

la conversation.

S'adressant alors aux musiciens:

--Allons, monsieur le chef d'orchestre, nous vous attendons.

--Nous sommes prêts, quand vous voudrez, monsieur le chef du chant, lui

répondit Francoeur, qui depuis longtemps était à son poste, faites

baisser le rideau.

A ce signal, chacun se précipita dans la salle, et la répétition

commença.

_Iphigénie en Tauride_ est un chef-d'oeuvre trop connu pour que

j'entreprenne d'en rappeler les beautés.

Qui n'a été profondément ému dès les premières notes de l'introduction

par ce sublime tableau du calme auquel succède bientôt cette tempête

rendue encore plus terrible par les cris de terreur d'Iphigénie et des

prêtresses de Diane!

Cet ouvrage qui, après cinquante ans de succès, excitait encore de

telles impressions, quel effet ne devait-il pas produire sur une

génération presque neuve en musique et chez qui les chefs-d'oeuvre de

l'art succédaient sans transition à des essais presque informes!

Rameau était sans contredit un homme de génie; mais il y eut une

distance immense de ses ouvrages à ceux de Gluck, et depuis l'époque où

Rameau avait cessé d'écrire (1760) jusqu'à l'apparition des premiers

opéras de Gluck en France (1776), il y avait eu une telle disette de

compositeurs que l'on avait été obligé de fouiller dans le vieux

répertoire de Lully, et qu'on avait remis quelques-uns de ses ouvrages,

revus et réorchestrés par Francoeur, Gossec, ou Berton (le père de

l'auteur de Montano). Et c'est après ces replâtrages de médiocre

musique, que Gluck parut avec toute sa puissance et toute son énergie.

Son orchestration qui nous paraît encore vigoureuse, malgré le vide de

quelques parties, était alors la plus pleine que l'on pût concevoir.

Un simple accord de trombones suffisait alors pour faire frémir.

Ces instruments, importés depuis peu d'Allemagne par Gluck, ne

s'employaient guère que pour annoncer l'approche des Euménides et des

divinités infernales.

Aujourd'hui nous nous en servons pour faire danser, et personne n'ignore

l'immense consommation qu'il s'en fait à l'orchestre des bals de

l'Opéra.

Cette répétition produisit un effet singulier: les grands seigneurs

attendaient pour applaudir que le signal leur fût donné par les artistes

et les jugeurs de profession, au milieu desquels ils se trouvaient.

Mais l'émotion était trop profonde pour permettre aux applaudissements

d'éclater, et les exclamations de surprise et de terreur étaient les

seules marques d'admiration qui échappassent de temps en temps aux

spectateurs. Celles-là, du reste, valent bien les battements de mains,

si banalement prodigués.

Mais il y a des gens qui ne comprennent pas d'autres témoignages de

satisfaction. Ces personnes-là vous disent:

L'_Ave verum_ de Mozart ne produit pas d'effet, je ne l'ai jamais

entendu applaudir.

Mais si on l'applaudissait, c'est que l'effet en serait manqué.

Vous qui avez entendu la messe funèbre de Cherubini, avez-vous jamais

été tenté d'applaudir après les dernières mesures du _Dona eis requiem

æternam_?

Applaudir! bon Dieu! et comment le pourrait-on? il semble, quand on a

entendu ce morceau, qu'on a six pieds de terre et un manteau de marbre

sur la tête.

Je plains ceux qui ont trouvé la force d'applaudir après ce

chef-d'oeuvre; ils ne l'ont pas compris.

Il en fut ainsi à la répétition de l'_Iphigénie en Tauride_, et plus

d'un sot sortit en disant:

--Cela n'a point produit d'effet.

Gluck était enchanté, mais il écoutait d'un air distrait les fades

compliments qu'on lui adressait de tous côtés, quand il se sentit saisir

la main; c'était Méhul qui venait aussi lui offrir ses félicitations.

Mais la joie et l'admiration l'étouffaient, il se sentait oppressé et il

ne put proférer que ces trois mots:

--Mon cher maître!

Et deux grosses larmes roulèrent de ses yeux sur la main du grand homme.

Gluck se sentit touché à son tour, il pressa affectueusement son élève

dans ses bras:

--Merci, petit, je suis aussi content de toi que tu l'es de moi.

Puis, presque honteux et pour cacher son émotion, il se tourna vers un

gros monsieur tout doré, qui l'importunait depuis un instant:

--Monsieur le duc, ce n'est pas ma faute s'il ne reste plus de place à

louer, moi je n'en ai qu'une pour ma femme, certainement elle ne s'en

privera pas pour vous.

Le gros duc ne trouva pas la franchise de l'Allemand extrêmement polie,

mais cependant, en homme de cour, il ne pouvait se fâcher avec le

chevalier, le protégé de la Reine, et l'idole du jour, il se contenta de

saluer le musicien et se retira fort confus.

Mais le pauvre Méhul n'avait pas perdu un mot de la réponse de son

maître. Il refuse au Duc, il n'y a plus de place à louer! Je ne pourrai

donc pas voir la première représentation de ce chef-d'oeuvre!

Tout à coup une idée lui vient, il regarde s'il n'est pas observé;

personne ne faisait attention à lui, il rentre dans la salle, enfile le

premier escalier qui se présente et monte, monte tellement qu'au bout de

quelques minutes il se trouve tout essoufflé à l'amphithéâtre des

quatrièmes, lieu obscur s'il en fut jamais, et offrant mille recoins

pour se cacher; il se blottit dans un angle et alors il se mit à rire

comme un fou.

«Ma foi, se dit-il, bien m'en a pris d'entendre le refus fait à ce gros

duc, sans cela, j'aurais été tout uniment demander demain un billet à M.

Gluck, qui ne me l'aurait pas donné et je n'aurais pas vu son ouvrage.

Tandis que je vais tranquillement passer la nuit et la journée de demain

ici, et, à l'ouverture des portes, je serai à mon poste et le premier

placé, c'est réellement fort bien imaginé.»

Et notre jeune homme, enchanté de son stratagème, se mit à repasser dans

sa tête toutes les beautés de l'ouvrage qu'il venait d'entendre, se

promettant un bien plus vif plaisir pour le lendemain en entendant une

deuxième fois cette musique qu'il apprécierait alors bien mieux.

Cependant il faut convenir que le temps lui parut fort long. Enveloppé

dans d'épaisses ténèbres, son estomac put seul l'avertir de l'heure qui

s'écoulait si lentement au gré de ses désirs; il n'avait rien pris

depuis son modeste déjeuner du matin et, à son compte, il croyait déjà

avoir passé la nuit à rêvasser; mais son appétit allait plus vite que le

temps, et la nuit venait à peine de commencer.

Le sommeil vint heureusement à son secours: et il se coucha par terre

entre deux banquettes, craignant sans doute de rouler au bas d'un lit

aussi étroit s'il avait essayé de se mettre dessus, et, malgré la dureté

du plancher, il ne tarda pas à s'endormir.

Mais son sommeil fut extrêmement agité. Son esprit avait été fortement

remué par ce qu'il avait entendu, et cela, joint sans doute au vide

complet de son estomac lui fit enfanter les rêves les plus bizarres.

Plus d'une fois il se réveilla en sursaut, mais il se sentait comme

cloué à terre; un pouvoir invincible l'empêchait de se relever et il se

hâtait de refermer les yeux pour échapper aux visions diaboliques qui le

poursuivaient.

Il se rendormit ainsi plusieurs fois et un sommeil de plomb finit par

appesantir ses paupières.

Puis de nouveaux rêves vinrent le poursuivre. Il se crut mort; des

furies venaient le tourmenter; comme Oreste, il entendait leurs serpents

siffler autour de lui; leurs torches enflammées lui brûlaient les yeux,

leurs ongles crochus s'enfonçaient dans ses chairs; une effroyable

musique ne cessait de bourdonner à ses oreilles.

Pour échapper à cet horrible cauchemar, il fit un mouvement et

s'éveilla. Mais il n'éprouva pas ce bien-être que l'on ressent

ordinairement, lorsque l'on se retrouve tranquillement couché dans son

lit après un songe funeste et qu'on se dit: ah! quel bonheur! ce n'était

qu'un rêve! Son corps se réveilla, mais son esprit était encore endormi;

il voulut faire un mouvement pour se relever, mais sa main rencontra un

obstacle au-dessus de sa tête: sa terreur fut au comble, c'était la

continuation de son rêve, il se croyait enseveli: ce qu'il prenait pour

les parois supérieures de sa bière était tout uniment la banquette sous

laquelle il avait roulé.

Il fit de nouveaux efforts pour se dégager, et parvint enfin à sortir de

sa position, mais sa terreur ne fit qu'augmenter: il enjambe d'autres

banquettes, qui, pour lui, sont autant de tombes qu'il croit franchir,

puis un gouffre immense se présente devant lui.

Cependant, il croit voir une lueur lointaine; effectivement un point

lumineux lui apparaît au-dessous de lui, et comme au fond du gouffre,

puis un mauvais violon exécute quelques mesures d'un vieil air avec

lequel il avait été bercé, et de grands fantômes blancs viennent se

promener lentement; petit à petit ils se rapprochent entre eux, se

groupent, se prennent par la main, et exécutent une danse qui lui paraît

d'autant plus satanique, que ses yeux distinguent alors une espèce de

démon noir qui semble régler tous leurs mouvements.

Les fantômes obéissent à son moindre signe et répètent chaque geste

qu'ils lui voient faire.

Une sueur froide couvre tout le corps du pauvre Méhul, le peu de raison

qui lui reste s'égare, sa tête se perd, il se retourne pour fuir cet

horrible spectacle; il retrouve encore les tombes dans l'une desquelles

il se trouvait enseveli un instant auparavant; la peur lui donne des

forces, il franchit tous ces obstacles, ses yeux se sont habitués aux

ténèbres, et il se trouve en haut d'un interminable escalier, qu'il

descend quatre à quatre, croyant n'en jamais trouver la fin; mais il va

toujours devant lui, il avance de plus en plus, à chaque pas il lui

semble qu'il change de nature de terrain; petit à petit, un jour sombre

et une lueur rougeâtre lui apparaissent, il se croit au fond des enfers,

et il n'en est que mieux persuadé quand il se voit entouré des fantômes

blancs qu'il avait aperçus de loin.

En l'apercevant, les fantômes poussent un cri et s'éloignent avec

terreur, et le démon noir vient à lui. Méhul veut en finir et s'avance à

son tour vers le démon, qui recule alors avec effroi, car l'aspect du

jeune homme n'est pas rassurant.

La poudre qui couvrait ses cheveux était retombée sur son visage, et,

détrempée par la sueur qui découlait de son front, elle avait formé sur

sa figure un masque hideux; joignez à cela son air exténué, ses yeux

hagards, ses vêtements en désordre, et vous concevrez la frayeur qu'il

devait inspirer au démon noir, qui parcourait le théâtre en s'écriant:

--Ah! mon Diou, qué ce qué celoui là, c'est Belzebout ou Mandrin: Ze

zouis perdou!...

A cette voix, l'espèce de somnambulisme de Méhul cesse presque tout à

coup, ses souvenirs lui reviennent, il se retrouve sur le théâtre de

l'Opéra, les fantômes de son imagination disparaissent remplacés par des

figurantes qui répétaient un pas, et il reconnaît dans le démon noir son

sauveur, Vestris, qui faisait répéter ses élèves. La frayeur qu'il

inspire aux autres lui donne du courage, et il parvient enfin à se

saisir du danseur, qui peut à peine le reconnaître.

Il lui raconte alors le projet qu'il avait fait d'attendre jusqu'au soir

pour la représentation; mais il lui avoue qu'il avait trop compté sur

ses forces, qu'il n'a rien pris depuis vingt-quatre heures, et qu'il est

prêt de se trouver mal.

Vestris rit beaucoup de l'aventure.

Bientôt Méhul se voit entouré d'une foule d'acteurs et d'actrices à qui

il faut recommencer son récit; les éclats de rire couvrent souvent sa

voix, et le désordre de sa toilette et de toute sa personne ajoute

encore au comique de sa narration.

Tout à coup Gluck paraît, et, reconnaissant Méhul au milieu de ce groupe

de monde.

--Eh bien, petit, est-ce que tu ne veux pas voir mon opéra, ce soir?

Pourquoi donc n'es-tu pas venu chercher ton billet?

--Mais, monsieur Gluck, je vous ai entendu dire hier à un Duc que vous

n'en aviez pas.

--Certainement, je n'en ai pas pour les Ducs, mais pour un musicien,

pour mon ami, tiens le voilà.

Méhul ne se sent pas de joie... il s'esquive lestement, court chez lui

déjeuner d'abord, c'est ce dont il a le plus besoin, puis réparer le

préjudice causé à son bel et unique habit noir par la poussière de

l'amphithéâtre, et la poudre dont il était couvert, puis il va se mettre

à la queue à l'Opéra, où il fut un des mieux placés, non plus à

l'amphithéâtre des quatrièmes, mais à la meilleure place du parterre.

Mon historiette doit finir là, car vous savez tous l'immense succès

qu'obtint _Iphigénie en Tauride_; la Reine, le comte d'Artois, les

Princes, tout ce qu'il y avait de noble et de distingué à la cour,

assista à cette représentation qui fut un triomphe pour Gluck, qui

voulait faire ses adieux à la France par ce chef-d'oeuvre; mais il céda

à de puissantes sollicitations, et écrivit encore un petit ouvrage:

_Echo et Narcisse_, où se trouve le choeur charmant: _Dieu de Paphos et

de Gnide_.

Puis il retourna à Vienne; mais avant son départ il avait fait

travailler son élève, et lui avait fait composer trois opéras pour son

instruction.

Après le départ de son maître, Méhul composa un ouvrage qu'il ne put

parvenir à faire jouer au grand Opéra.

Fatigué d'interminables délais, il écrivit _Euphrosine et Coradin_,

qu'il fit représenter à l'Opéra-Comique. Ce fut son début, et dès lors

il marcha de succès en succès.

En 1808, Méhul jouissait d'une grande réputation. Il voulut revoir son

pays, ce fut une grande fête dans son _endroit_ que le séjour d'un homme

aussi célèbre.

Le maire, ne sachant pas de plus bel hommage à lui rendre que la

représentation d'un de ses chefs-d'oeuvre, fit prévenir le directeur du

spectacle d'avoir à représenter à tel jour un des ouvrages de Méhul,

auquel l'auteur assisterait en personne.

L'embarras du directeur fut très-grand, vu qu'il n'avait à sa

disposition qu'une troupe de comédie, mais il ne recula pas devant les

obstacles, et voici comment il se tira de la difficulté.

Le grand jour venu on vit placardée dans toute la ville une affiche

ainsi conçue:

Derniers souvenirs d'un musicien · 第 12 / 33 题