C'était un curieux spectacle que l'aspect de Paris le 1er janvier 1779.
Il était tombé beaucoup de neige pendant la nuit; mais elle n'avait pas
tardé à perdre sa blancheur primitive sous les continuels piétinements
des allants et venants, et la rue Saint-Honoré faisait l'effet d'un long
fossé boueux où s'agitaient, en se poussant et s'évitant cependant avec
un soin extrême, les piétons endimanchés qui allaient rendre leurs
devoirs ou présenter leurs hommages, style du temps, à leurs
protecteurs.
L'usage des cartes n'était pas encore venu, et il fallait aller en
personne faire ces souhaits menteurs pour la prospérité annuelle de gens
dont on se soucie fort peu, mais que l'intérêt personnel force à
ménager. Chaque porte d'hôtel de grand seigneur était assiégée de
fournisseurs, de solliciteurs, qui venaient inscrire leurs noms chez le
suisse, qui, recouvert de sa brillante livrée, souriait aux uns: c'était
ceux qui, pour s'assurer en temps utile une entrée profitable dans
l'hôtel, avaient soin d'en adoucir le cerbère avec quelque écu de six
livres, tandis que sa mine renfrognée semblait annoncer à ceux qui, par
pauvreté ou manque d'usage, se contentaient de s'inscrire sur le
registre, que Monseigneur serait rarement visible pour eux dans le
courant de l'année.
Cependant, tout était en mouvement au dehors: les chaises à porteurs se
croisaient en tous sens; ceux qui étaient assez heureux pour éviter
d'être écrasés par les chevaux de carrosses, avaient encore à se garder
d'être renversés par les porteurs de chaises qui rasaient les maisons,
pour éviter eux-mêmes les chevaux, les coureurs et les grands lévriers
dont tout homme bien né devait alors faire précéder son équipage.
Le plus curieux était l'air désappointé de quelques piétons
malencontreux qui, malgré toutes leurs précautions, s'étaient vus
mouchetés de la tête aux pieds de cette boue noire et infecte qu'on ne
trouve qu'à Paris, et qui faisait le plus singulier effet sur le costume
prétentieux dans lequel ils avaient l'air déjà si embarrassés.
Aujourd'hui, lorsqu'un courtaut de boutique sort le dimanche, son habit
de fête diffère bien peu de celui sous lequel il sert ses pratiques dans
la semaine; mais alors il n'en était pas ainsi, et il fallait avoir les
bas blancs, l'habit à la française, l'épée au côté et les cheveux
poudrés pour oser se montrer quelque part, et je laisse à penser quelle
grotesque figure devait faire le pauvre diable qui ne revêtait peut-être
cet accoutrement qu'une ou deux fois dans l'année au plus. Notre
carnaval, où nous voyons barboter dans les ruisseaux quelques garçons
perruquiers déguisés en marquis, peut seul nous donner une idée de ce
singulier spectacle.
Les environs du Palais-Royal, où était situé le théâtre de l'Opéra,
étaient surtout encombrés par la foule; on voyait avec surprise les
équipages s'arrêter et faire la file devant une assez modeste maison de
la rue des Bons-Enfants. Il n'y avait ni suisse ni concierge à la porte
pour recevoir les visiteurs empressés: c'était un modeste portier qui,
tout étonné de cette affluence extraordinaire, répondait avec un gros
air bête à ceux qui se présentaient:
--Monsieur le chevalier est sorti, mais si vous voulez vous donner la
peine de repasser à trois heures, il y sera certainement, car c'est
toujours à cette heure-là qu'on lui sert la soupe.»
Les grands laquais lui riaient au nez et les autres personnes levaient
les épaules, quand demandant la liste pour s'inscrire, le portier leur
répondait qu'il n'avait jamais eu de papier chez lui, vu qu'il ne savait
ni lire ni écrire.
Ennuyé de toutes ces questions et surtout du peu d'effet que
produisaient ses réponses, notre portier avait fini par se blottir au
fond de sa loge et, à chaque figure qui s'avançait vers son carreau, il
articulait d'une voix chagrine un: Il n'y est pas, à faire reculer les
plus intrépides.
Cependant un grand jeune homme de seize à dix-sept ans tout au plus, à
la taille élancée, à la figure maigre et spirituelle, ne se contenta pas
de cette laconique réponse et voulut savoir à quelle heure il y serait:
se souvenant encore des ricanements qu'avait provoqués l'annonce de
l'heure où M. le chevalier avait l'habitude de manger sa soupe, le
portier crut plus prudent de répondre qu'il n'en savait rien, et le
pauvre jeune homme se retira tout confus.
Depuis un an il était tourmenté du désir de voir Gluck de près; ce désir
avait fini par devenir un besoin, l'objet de toutes ses pensées, et il
venait de prendre une grande résolution, c'était d'aller trouver
l'illustre compositeur quoiqu'il ne fût pas connu de lui, et de lui
demander sa protection et des leçons de composition.
Ce n'était rien de former ce projet, il fallait encore l'exécuter, et
depuis bien longtemps il remettait de jour en jour la visite qu'il
comptait lui faire.
Sa timidité naturelle, jointe à l'admiration portée jusqu'à
l'enthousiasme dont il était pénétré pour l'auteur d'Orphée et d'Alceste
lui faisaient toujours reculer cette démarche.
Mais enfin l'approche du premier jour de l'an l'avait enhardi et
prenant, comme on dit, son courage à deux mains, il s'était acheminé
vers la demeure de celui dont il redoutait et désirait si vivement la
présence.
Dès la veille au soir, il s'était physiquement et moralement préparé à
cette importante entrevue, d'abord en passant en revue sa garde-robe,
occupation qui n'avait pas été fort longue, ensuite en ruminant un beau
discours d'introduction dont il attendait le plus grand effet.
«Monsieur, devait-il lui dire, je suis un pauvre jeune homme
enthousiaste de votre admirable talent, nourri des chefs-d'oeuvre dont
vous avez enrichi la scène française, je n'ai pu résister au désir de
connaître l'homme immortel qui les a produits. Peut-être le vif désir
que j'ai de m'essayer dans un art dont vous avez reculé les limites,
vous fera-t-il excuser ma témérité lorsque j'ose venir vous demander
quelques conseils pour guider mes premiers pas dans la carrière
difficultueuse que je veux embrasser.»
Ma foi, se disait notre jeune homme, cela me semble parfaitement tourné,
et le chevalier Gluck ne manquera pas de me répondre:
«Jeune homme, j'aime ce noble enthousiasme: il est le présage des succès
qui vous attendent dans un art que vous paraissez comprendre. Venez et
je me ferai un plaisir de vous initier dans les secrets de la
composition.»
Et j'irai, il me donnera des billets pour aller voir ses opéras, et il
m'en fera composer, et j'aurai de grands succès et je serai un jour un
grand musicien! C'est, bercé par ces délicieuses idées que notre jeune
artiste s'endormit le 31 décembre 1778.
Lorsqu'il s'éveilla, ses craintes recommencèrent: s'il allait mal me
recevoir, s'il ne voulait pas m'écouter... bah!!! du courage... le vieil
abbé de la Valledieu avait raison, avec ses citations latines: _Macte
animo, generose puer_, me disait-il, quand il me vit partir pour Paris;
vous êtes, quoique bien jeune, le meilleur organiste que puissent se
vanter de posséder les communautés religieuses de province, mais Paris
est un grand théâtre où vous êtes appelé à briller; heureuse la paroisse
qui vous possédera: allez en avant et vous parviendrez, _audaces fortuna
juvat!_
Pauvre abbé, il ne se serait pas tant empressé de m'envoyer à Paris,
s'il avait pensé que l'Opéra fût la paroisse où je veux faire mes
premières armes! n'importe, il avait raison. J'irai en avant et je
parviendrai... jusqu'au chevalier Gluck.»
Pendant ce monologue le jeune musicien avait brossé son habit noir à
boutons d'acier, passé ses bas de soie, mis son épée, pris son chapeau
sous son bras, et en quelques enjambées il eut bientôt franchi les
quatre étages qui séparaient sa chambrette de la boutique du perruquier
qui se trouvait au bas de la maison de la rue de Grenelle-Saint-Honoré.
Il lui fallut attendre que toutes les pratiques eussent passé par les
mains du frater pour recevoir le retapage et l'oeil de poudre qui
devaient achever de lui donner l'air de bonne compagnie qu'il croyait
indispensable pour se présenter chez le chevalier Gluck. Son tour vint
enfin, et frisé, pommadé, poudré, tout pimpant, il se rendit sur la
pointe du pied dans la rue des Bons-Enfants.
Nous avons vu l'accueil que lui fit le portier, et son _il n'y est pas_
et _je n'en sais rien_, donnèrent un coup cruel à notre pauvre jeune
homme. Il voyait toutes ses espérances détruites, et c'est le coeur gros
et la tête basse qu'il reprit le chemin de sa modeste demeure.
Il ne pensait plus, comme en venant, à se garder des carrosses, des
porteurs de chaises et des piétons dont il embarrassait à chaque instant
la marche précipitée; les regards fixés à terre, il ne voyait rien,
allant devant lui machinalement, poussé, repoussé, heurté et marchant
quelquefois au milieu du ruisseau, croyant longer le bord des maisons:
il fut bientôt tiré de sa rêverie par des cris de gare, gare donc!
répétés à plusieurs reprises: il tourne la tête et se voit presque sous
les pieds de deux chevaux fringants, qu'un gros cocher ne pouvait plus
retenir, et qui étaient près de lui passer sur le corps. Il veut fuir en
avant, impossible, un autre carrosse venait presque dans la même
direction; heureusement il aperçoit à sa droite une chaise à porteur
dont la glace était ouverte; notre jeune homme était agile, et la
frayeur lui communiquant une adresse dont il ne se serait jamais cru
capable en toute autre occasion, il se précipite dans la chaise par le
panneau ouvert, la tête la première et, s'accrochant des deux mains au
collet du propriétaire de la chaise, il introduit vivement le reste de
son individu dans l'étroite machine, et ses deux pieds crottés vont se
poser sur les genoux et la culotte pailletée du légitime possesseur d'un
lieu envahi si brusquement, qui se met à jeter les hauts cris:
--Au secours! ze souis estropié!!! ze souis perdou!
Les porteurs qui ne s'attendaient pas à ce supplément de charge,
laissent rudement tomber la chaise sur ses quatre pieds, et les deux
locataires se repoussant vivement pour éviter le contre-coup qu'allaient
se donner leurs deux visages, restent alors en attitude et peuvent se
considérer un instant.
--Ah! mon Dieu, c'est mossiou Méhoul!...
--C'est monsieur Vestris?--Reconnaissance des plus burlesques.
Méhul raconte au vieux Vestris comme quoi il vient d'échapper au danger
d'être écrasé, et pour l'empêcher de s'apercevoir du désordre qu'il
vient d'apporter dans sa brillante toilette, il lui saute au cou, le
nommant son libérateur, l'assurant que sans lui il était un homme mort,
etc... Le vieux danseur se laisse faire, il se rengorge même, et reçoit
tous les remerciements que lui adresse le jeune musicien.
--Mon ser ami, ze souis ensanté de vi avoir sauvé la vie et d'être votre
libérator; ça ne mettait zamais arrivé de sauver la vie à personne, et
ze veux vous présenter à mes amis, qui dînent auzourd'hui chez moi. Vi
allez rentrer chez vous sanzer de toilette, et ze vous attends à trois
houres, parce que ze danse ce soir.
Ici l'embarras de Méhul devient fort grand, vu qu'il n'a qu'un seul
habit de cérémonie, c'est celui qu'il a sur lui; il refuse donc
l'invitation.
--Dou tout, dou tout, ze veux montrer à ces Messious et à ces dames oun
brave zeune homme dont z'ai été assez houroux pour sauver la vie, et vi
serez ensanté de faire lour connaissance; c'est M. Noverre, M.
Dauberval, Mlle Guimard, Mlle Hénel, M. Legros, M. Larrivée, Mlle
Levasseur, et généralement tous ceux qui doivent danser et chanter dans
le nouvel opéra qu'on va mettre en répétition, et qui est de M. le
chevalier Gluck.
A ce nom magique, Méhul n'hésite plus un seul instant, il accepte
l'invitation; mais il ne saurait retourner chez lui; croyant ne pas
rentrer avant le soir, il a donné congé à son valet de chambre et sa
porte est fermée.
Vestris croit sans peine à toutes ces menteries, ce ne sera pas un
obstacle, il lui donnera de quoi changer, il promet un supplément de
paie à ses porteurs qui s'acheminent péniblement, traînant la victime
toujours grimpée sur les genoux de son libérateur, qui commence à
trouver que l'homme à qui il vient de sauver la vie est un peu lourd.
Heureusement le trajet n'est pas long. Vestris demeure aussi près de
l'Opéra et l'on arrive sans accident à sa demeure.
Le vieux danseur, après avoir affublé tant bien que mal le jeune
musicien de quelques habits un peu plus propres que ceux qu'il portait,
le présente à tous ses camarades comme un jeune homme de la plus grande
espérance, dont il a fait la connaissance dans une maison où il donnait
des leçons, et qu'il vient de sauver du plus grand danger au péril de sa
vie.
Méhul le laisse dire, et amplifie encore sur les éloges que Vestris ne
manque pas de donner à son propre courage.
Les hommes ne font pas grande attention au musicien; mais quelques-unes
de ces dames le regardent du coin de l'oeil avec bienveillance, car il a
l'air bien tourné et pas trop embarrassé dans ses habits d'emprunt.
Cependant, la plupart des convives jouant dans la représentation du
soir, le dîner ne se prolonge pas, on se sépare de bonne heure; mais
avant de quitter son hôte, Méhul le prend à part:
--Mon cher Vestris, vous pouvez me rendre un grand service: j'ai besoin,
absolument besoin de parler à M. le chevalier Gluck, faites-moi le
plaisir de me présenter chez lui.
--Hum! mon ser ami, cela n'est pas très-facile, M. Gluck travaille
encore à son opéra et ne reçoit personne. Mais dans quelque temps, dans
oun mois, quand il sera plous avancé dans son travail, quand z'irai chez
lui pour mes airs de danse, ze vous promets de vous emmener un zour avec
moi.
Méhul ne se sent pas de joie, il se confond en remerciements, saute au
cou du vieux danseur, qui attribue tout ce délire à la reconnaissance
d'avoir eu la vie sauvée par lui, et le jeune musicien regagne sa
modeste demeure avec de nouvelles espérances et de nouveaux rêves de
bonheur.
Dès ce moment, il fut assidu chez le danseur, son protecteur; il était
rempli de complaisance pour lui, lui faisant répéter ses pas au
clavecin, l'applaudissant, le flattant, et lui rappelant de temps en
temps sa promesse.
Deux mois se passèrent ainsi; Méhul commençait à craindre de ne pouvoir
jamais arriver au but de ses désirs, lorsqu'un jour, allant comme
d'ordinaire rendre visite à Vestris, il le trouve malade, la figure
décomposée, avec la fièvre, et dans son lit.
--Ah! c'est vous, mon zeune ami, ze souis aise de vi voir, ma, ze souis
oun homme mort. Ah! si vi saviez ce qui m'arrive.
--Eh, bon Dieu! qu'y a-t-il donc?
--Ah! mon ser ami, ce scélérat, ce monstre de Gluck a zouré ma perte, ze
souis déshonoré, il ne veut pas que ze danse dans soun opéra!
--Eh pourquoi cela?
--Perche, il m'a fait oun air horrible, affreux, à fendre les oreilles,
que z'en demande un piu zoli, qu'il a dit que z'étais oun âne, oun âne,
moi, Vestris! Que ze ne m'y connais pas, qu'il se passera de moi, ou que
ze danserai sour son infernale mousique.
--Mais, comment est donc cet air?
--Oh! c'est oun horreur; il y a dans l'orchestre des cymbales qui
frottent toutes seules, et des violinis qui grincent à faire frémir, ça
n'est pas zoli dou tout... et ce n'est rien encore, z'ai voulou essayer
de danser à la répétition de ce matin, z'avais réglé oun pas souperbe,
ce broutal d'Allemand n'a pas seulement voulou me laisser continouer.
--Qu'est-ce que cela, a-t'il dit, est-ce ainsi que dansent des
sauvazes?...
--Il veut que ze danse comme oun sauvaze, moi, le premier danseur dou
monde; il veut que ze fasse peur à mossou Larrivée et à mossou Legros,
qui sont enssainnés dans oun coin pour être toués après le
divertissement. Ze n'y consentirai jamais, ze souis sorti dou théâtre,
tout malade de colère; ma demain, z'irai chez loui, et ze le forcerai
bien à me faire oun autre air; ze loui dirai son fait, ze loui prouverai
qu'on ne manque pas de respect à oun danseur de mon mérite et comme il
n'y en a pas dans le monde entier. Ze voudrais que toute la terre fût
dans son cabinet, pour entendre comme ze lui montrerais la soupériorité
de moun art sour le sien. Malheureusement, il n'y aura personne, ma ze
le ferai savoir à tout l'ounivers.
--Mais, interrompit Méhul, si vous voulez un témoin, je vous
accompagnerai.
--Oh! per Dio, vi avez raison, mon ser ami, venez me prendre demain à
douze heures, et vi verrez comme z'arranzerai le gros Allemand. Il ne me
fera pas peur. Adieu... à demain... Ze vais tâcher de dormir et de
reprendre des forces, car cet affront de ce matin m'a toué, ze n'en
pouis piu.»
Méhul se hâta de prendre congé de lui, et le lendemain à midi il était à
sa porte.
Vestris était sorti depuis une heure; le musicien pense qu'il l'a
précédé chez Gluck, et vole à la demeure de ce dernier. Il monte, il
sonne, une servante vient lui ouvrir: M. Gluck est à travailler, il ne
reçoit personne; Méhul insiste, la servante refuse toujours; une dame
paraît; c'est une bonne grosse figure, bien franche, bien ouverte, elle
s'informe du sujet de l'altercation: Madame, lui dit timidement Méhul,
dont le coeur battait bien fort, M. Vestris m'avait donné rendez-vous
pour l'accompagner chez M. Gluck. Je pensais qu'il m'avait précédé ici,
et je...--Et vous désirez l'attendre? interrompt la grosse dame, avec un
accent allemand très-prononcé, rien n'est plus facile, monsieur, venez
avec moi; et elle l'introduit dans une grande pièce fort bien meublée,
où figurait un magnifique portrait de la reine.
Après un moment de silence, Méhul se hasarde à dire:
--Et M. Gluck?
--Mon mari.
--Quoi! vous êtes madame Gluck; oh! madame, que de remerciements ne vous
dois-je pas de m'avoir si favorablement accueilli.
La bonne dame ne comprend pas trop ce qu'elle a fait pour mériter tant
de reconnaissance, mais sa figure respire tant de bonté, inspire une
telle confiance, que bientôt Méhul ne lui cache plus rien.
Il lui raconte son enthousiasme, les efforts qu'il a faits pour pénétrer
jusqu'à Gluck, et qu'il se croit aujourd'hui le plus heureux des hommes
puisqu'il pourra contempler l'auteur de tant de chefs-d'oeuvre.
La bonne Allemande l'écoute avec intérêt.
Cependant l'heure s'écoule, Vestris ne paraît pas, et Méhul s'aperçoit
que la conversation languit, vu qu'il a raconté toute son histoire, que
madame Gluck ne sachant d'ailleurs que fort peu de français n'a pas
grand chose à lui dire.
--Mon Dieu, s'écrie-t-il tout d'un coup d'un air chagrin, ce ne sera
donc pas aujourd'hui?
--Ecoutez, lui dit madame Gluck, il travaille, et personne ne doit le
déranger dans ces moments-là. Vous ne pourrez pas lui parler, mais s'il
vous suffisait de le voir...
--Ah! madame, c'est trop de bonheur! s'écrie le jeune artiste.
Alors madame Gluck entr'ouvre doucement une porte, fait passer le jeune
homme devant elle, referme le battant derrière lui, et le laisse devant
un grand paravent placé entre la porte et le clavecin de Gluck.
Oh! qui pourrait décrire sans l'avoir ressentie cette émotion que donne
l'approche d'un grand génie, à un jeune coeur que l'amour des arts
remplit tout entier! c'est un Dieu dont on attend la présence: il semble
que toutes les perfections physiques doivent embellir celui dont les
ouvrages vous ont transporté, et souvent le désenchantement est grand
quand on voit la réalité et qu'on découvre l'enveloppe souvent chétive
qui recèle une grande âme ou un beau génie.
Je me rappelle, et je n'oublierai jamais l'impression que je reçus la
première fois que je vis Cherubini.
J'avais douze ans; j'avais tant entendu parler de cet homme célèbre, mon
père et tous les artistes que nous fréquentions témoignaient une telle
admiration pour son talent; les applaudissements que j'entendais donner
à quelques-uns de ses chefs-d'oeuvre, qu'on exécutait alors assez
souvent aux exercices du Conservatoire, où mon père me menait tous les
dimanches, tout cela avait fait naître les idées les plus bizarres dans
mon imagination d'enfant, qui s'était figuré que ce colosse musical
devait être aussi surprenant par sa taille et sa figure que par son
génie.
J'étais en pension avec son fils, qu'il vint un jour visiter, pendant
que nous étions en récréation; quand j'entendis notre maître de pension
dire à mon camarade:
--Viens voir ton père.
Je ne fus pas maître de moi, je suivis mon condisciple sans qu'on fît
attention à moi, et je me trouvai en présence de Cherubini.
Il y a longtemps de cela, et je pourrais décrire toutes les parties du
costume de Cherubini, que je dévorais des yeux, ne pouvant me figurer
que ce fût lui; enfin il m'aperçut:
--Quel est ce petit?
--Mais, lui répondit le maître de pension, c'est le fils d'un artiste de
votre connaissance, de M. Adam.
--Ah! che je lé trouve bien laid!
Voilà le premier mot que m'adressa Cherubini.
Je me sauvai bien vite, le coeur bien gros, car une illusion était déjà
perdue pour moi.
Je fus triste toute la semaine, Cherubini m'avait paru si maigre, si
petit!
Mais le dimanche suivant, mon père me mena au Conservatoire: on y
exécutait une messe de Cherubini; il redevint aussi grand dans mon
esprit qu'avant notre entrevue.
Nous avons laissé Méhul derrière son paravent, cherchant à apercevoir
Gluck, assis devant son clavecin, sa forte tête soutenue par une de ses
mains, et gesticulant de l'autre, ayant l'air de déclamer des vers
placés sur son pupitre.
Il achevait son quatrième acte d'_Iphigénie en Tauride_. Il en était à
la grande scène du dénouement, un peu avant l'intervention de la déesse,
lorsque Thoas, irrité des refus d'Iphigénie, veut lui-même immoler la
prêtresse et la victime.
Gluck cherchait en ce moment à se rendre compte de l'effet de la scène
et de la position des acteurs et des groupes, car sa musique, si
fortement dessinée, si puissamment sentie, ne pouvait être composée
qu'en ayant sous les yeux les acteurs chargés de l'exécuter.
Méhul maudissait l'immobilité du compositeur, dont la position ne lui
laissait voir que le dos.
Tout à coup le musicien se retourne, et Méhul put alors le contempler à
son aise.
Gluck avait alors soixante-cinq ans, il était d'une grande taille, que
son embonpoint rendait encore plus imposante. Sa tête était belle,
quoiqu'elle fût fortement gravée de la petite vérole, non pas de cette
beauté qui fait dire aux femmes:
Cet homme-là a dû être fort bien; mais de cet air de génie qui impose au
premier aspect, et qui fait que les visages les plus laids forcent
souvent les gens qui pensent à s'écrier:
Voilà une belle figure! tandis que la réflexion contraire est faite par
ceux qui ne voient que la forme et la régularité, sans rendre justice à
l'animation que répandent sur les traits le génie et la puissance des
idées.
Gluck parut superbe à Méhul.
Entouré d'une grande robe de chambre d'un vert changeant, la tête
coiffée d'un petit bonnet de velours noir, avec un mince galon en or, le
compositeur allemand fait deux tours dans sa chambre, abîmé dans ses
réflexions.
Tout d'un coup, il s'arrête, il prend une table qu'il place au milieu de
l'appartement:
--Voici l'autel, dit-il.
Puis il pose auprès une chaise.
--Ce sera la Prêtresse.
Thoas est figuré par un tabouret, des fauteuils représentent les Grecs,
les Scythes et le peuple.
Puis il se drape avec sa robe de chambre, et s'écrie en chantant:
J'immolerai moi-même aux yeux de la déesse
Et la victime et la prêtresse.
Il passe à la place d'Oreste:
L'immoler! qui? ma soeur?
Thoas reprend:
Oui, je dois la punir,
Et tout son sang...
Puis, figurant tout d'un coup l'impétueuse entrée de Pylade:
C'est à toi de mourir!
achève-t-il, en se précipitant sur le tabouret-Thoas pour le frapper du
coup mortel.
Le Roi-Tabouret ne peut résister à la violence du choc et cède sous les
coups du compositeur qui, n'étant plus retenu par rien, retombe sur le
paravent derrière lequel est caché le jeune artiste qui repousse de
toutes ses forces la masse qui l'écrase contre le mur. Il n'y tient
plus, il étouffe, il est près de se trahir en criant, en appelant à son
secours, quand tout à coup une porte s'ouvre à l'autre extrémité de la
chambre, un homme s'y précipite poursuivi par madame Gluck qui veut en
vain lui barrer le passage.
C'est Vestris, la figure animée, qui, déjà irrité par le refus qu'on
faisait de le recevoir, apostrophe le compositeur de la manière la plus
vive:
--Comment! ze ne pourrai pas arriver jusqu'à vous, moussou le Tedesco,
quand ze viens vi demander de me faire oun autre air, que ze ne pouis
pas danser dou tout sour la mousique barbare que vi m'avez faite...
--Ah! tu ne peux pas danser sur cet air-là! s'écrie Gluck qui s'était
vivement relevé: c'est ce que nous allons voir. Et saisissant Vestris au
collet, il le promène de force dans toute la chambre, l'enlevant de
temps en temps de terre, lui faisant exécuter la danse la plus bizarre
en lui chantant la fameuse marche des Scythes du premier acte.
Le pauvre danseur ne peut résister à l'étreinte de ces deux larges mains
de fer qui le tiennent emprisonné.
La figure irritée de Gluck est sans cesse en face de la sienne, pâle de
terreur; les yeux brillants du compositeur plongent dans ses yeux
éteints: c'est comme le regard d'un boa qui le fascine.
--Oui, moussou le chevalier, s'écrie-t-il d'une voix entrecoupée, ze
danserai, ze danserai très-bien!! voyez... ouf... voyez donc...
Et à chaque fois que son puissant antagoniste l'élève à quelques pieds
du plancher, malgré lui ses jambes s'agitent, se croisent et exécutent
les pas les plus hardis et les entrechats les plus compliqués; mais la
vengeance de l'Allemand ne sera satisfaite que lorsque l'air sera
complétement achevé et il n'en a encore chanté que la première reprise.
Le vieux danseur n'en peut plus; sa poitrine, comprimée par les deux
étaux qui le tiennent au collet, ne peut plus laisser échapper l'air, il
étouffe, les efforts qu'il a déjà faits l'achèvent.
Gluck ne voit plus rien; tout entier à l'inspiration de son chant
sauvage, il s'anime encore au souvenir de sa composition, et à chaque
instant il en accélère le mouvement: c'est à pas précipités qu'il traîne
sa malheureuse victime dont il ne sent plus le poids; petit à petit
c'est un mouvement de rotation qu'il lui imprime; il valse sur un
quatre-temps, peu lui importe, il ne connaît plus rien.
Le danseur asphyxié accroche avec ses jambes tous les meubles qu'il peut
rencontrer pour s'en faire un point d'appui; l'autel, la Prêtresse,
Thoas, les Grecs et les Scythes gisent pêle-mêle au milieu de la
chambre, enfin un de ses pieds rencontre un des angles du paravent, il
s'y cramponne, et la lourde machine pivote un instant sur elle-même et
vient s'abattre sur le compositeur et le danseur qui sont renversés du
même coup.
Ce dernier se sent libre un instant, il se glisse, il rampe jusqu'à la
porte, enfile l'escalier quatre à quatre sans demander son reste, et
quand Gluck, tout étourdi de cette danse à laquelle il n'est pas
accoutumé, veut de nouveau ressaisir sa victime, que trouve-t-il à sa
place? Un pauvre petit jeune homme, tout pâle, à demi mort de frayeur,
qui, les mains jointes et à genoux devant lui, s'écrie:
--Pardon, monsieur Gluck, pardon! Je ne suis pas un danseur.
--Et qui donc êtes-vous?
--Un pauvre musicien votre admirateur, qui vient ici pour avoir
l'honneur de faire votre connaissance.
Gluck n'y comprend absolument rien; heureusement sa femme, qui, sans la
prévoir, craignant l'issue de cette scène, ne s'est pas éloignée,
raconte tout à son mari.
Un sourire de bonté vient alors éclaircir la figure du grand homme.
Il venait de voir son talent méconnu par un vieux danseur imbécile;
l'hommage naïf du jeune artiste le dédommage de cette sottise; son
ingénuité, son enthousiasme lui plaisent, il l'accueille avec affection,
lui promet sa protection, ses conseils, ses leçons, et lui permet de
venir le voir à toute heure.
Méhul est au comble de ses voeux; tant d'aménité de la part d'un homme
qui vient de lui prouver la violence de son caractère le touche
jusqu'aux larmes, et c'est la voix émue et le coeur plein de
reconnaissance, qu'il lui adresse ses remerciements.
Je laisse à penser s'il fut assidu auprès de son nouveau maître, dont
les leçons étaient rares à la vérité, mais qui d'un mot lui en
enseignait plus que d'autres n'eussent pu faire en quinze jours,
d'autant que Méhul avait déjà fait de fortes études dans la partie
technique de son art, et que c'était la partie philosophique à laquelle
il avait besoin d'être initié. Le plus souvent, les leçons n'étaient que
de simples conversations du maître à l'élève, où il lui expliquait
comment il était parvenu à cette manière qui n'était qu'à lui, combien
ses premiers essais avaient été imparfaits, manquant absolument de
modèles; quels dégoûts il avait éprouvés lorsqu'en Italie il avait vu
ses ouvrages réussir par des défauts qui, selon lui, auraient dû les
faire tomber, tandis que les beautés en étaient tout à fait méconnues.
Cependant les répétitions d'_Iphigénie en Tauride_ avançaient beaucoup:
la première représentation était fixée au 18 mai, et la répétition
générale au 17.
Gluck avait fait entendre quelques fragments de ce chef-d'oeuvre à son
élève, qui brûlait du désir de le connaître tout entier; mais jamais il
n'avait osé avouer sa misère à son maître, et il était d'une pauvreté
qui ne lui permettait pas de payer au spectacle; il fallut que ce fût
Gluck lui-même qui l'engageât à la répétition générale. «Viens me
prendre chez moi, petit, lui dit-il, et je te conduirai au théâtre.»
Méhul arriva au rendez-vous avant l'heure, et il ne fut pas peu
orgueilleux de sortir avec son illustre protecteur. En marchant dans la
rue à côté du compositeur, ses regards se promenaient avec hauteur sur
les passants, qui ne prenaient pas garde à lui.
«Voyez, semblait-il leur dire, voilà le premier musicien du monde qui me
mène voir la répétition de son opéra, et il cause avec moi comme avec
son égal!»
Arrivés au théâtre, ce fut bien autre chose, plusieurs personnes étaient
réunies devant l'entrée des acteurs, et toutes témoignaient par leurs
respectueuses salutations l'admiration qu'elles portaient à Gluck; Méhul
se croyait obligé de rendre tous ces saluts qui ne s'adressaient pas à
lui.
Comme ils montaient l'escalier du théâtre, le portier, qui s'était aussi
incliné devant l'auteur d'_Iphigénie_, voyant une figure inconnue passer
devant lui, et esclave de sa consigne comme tous les portiers de
théâtre, qui sont bien les cerbères les plus intraitables du monde,
voulut l'arrêter un instant:
--Monsieur, on ne peut pas monter, lui dit-il en le retenant par la
basque de son habit.
Méhul tremblait déjà de se voir arrêter en si beau chemin, lorsque
Gluck, se retournant, mit fin à ce débat en disant au portier d'une voix
de tonnerre:
--_C'est mon hami._
Le portier, tout confus, n'opposa plus d'obstacle, et Méhul se crut plus
grand d'un pied: Gluck l'avait appelé son ami. Pourquoi fallait-il qu'il
n'y eût que le portier de l'Opéra pour lui entendre donner ce titre
glorieux.
Sur le théâtre, Gluck fut bientôt entouré d'acteurs, d'auteurs, de
grands seigneurs même, qui alors ne manquaient pas une solennité
dramatique; car, dans ce temps-là, une nouvelle production dans les arts
était un grand événement à la cour et à la ville, et l'annonce d'une
pièce nouvelle à l'Opéra ou à la Comédie-Française ou Italienne
suffisait pour mettre en émoi Paris et Versailles.
Aussi, de toutes parts avait-on sollicité la faveur d'assister à cette
dernière répétition d'_Iphigénie_, et le théâtre offrait un singulier
amalgame de gens de tous les costumes et de toutes les conditions: les
plus grands seigneurs de la cour s'y trouvaient confondus avec les gens
de lettres, les artistes de toutes sortes, glukistes ou piccinistes,
venus, les uns pour tout admirer, les autres pour tout blâmer.
Tous les acteurs et actrices du chant et de la danse, même ceux qui ne
paraissaient pas dans l'ouvrage, étaient venus à cette solennité.
Un cercle nombreux était formé autour d'une de ces dames: c'était la
célèbre Sophie Arnoud, qui, quoique jeune encore, avait quitté le
théâtre l'année précédente; chacun se pressait autour d'elle pour
recueillir un de ses bons mots, et elle ne s'en faisait pas faute.
On riait alors beaucoup de l'aventure arrivée à un des plus enragés
piccinistes. Il avait écrit au prince d'Andore, en Italie, de lui
envoyer la partition de l'opéra qui avait le plus de renommée dans ce
pays, et, quelque temps après, il en avait reçu l'_Orfeo_ de Gluck: on
peut juger de son désappointement; les quolibets n'avaient pas manqué au
pauvre bouffonniste. Sophie n'avait encore rien dit; mais, le voyant
passer rapidement auprès d'elle, elle ne put s'empêcher de lui adresser
la parole.
--Eh bien! mon pauvre ami, est-ce que nous voulons nous raccommoder avec
la musique allemande? avons-nous toujours le coeur déchiré?
--Du tout, mademoiselle, repartit avec humeur l'individu blessé de se
voir rappeler en public sa mystification, jamais M. le chevalier Gluck
ne pourra se vanter de m'avoir déchiré le coeur; c'est bien assez de mes
oreilles.
--Vraiment? c'est fort heureux pour vous, surtout s'il se charge de vous
en donner d'autres.
Les éclats de rire accueillirent l'épigramme, et Sophie, une fois
lancée, allait continuer son feu roulant, lorsqu'un petit homme, à l'air
affairé, un gros rouleau de papier de musique sous le bras, vint
l'inviter à faire place au théâtre.
--Je vous en prie, Mademoiselle, laissez-nous la scène libre, nous ne
pouvons pas commencer; voyez tout le monde est sur le théâtre, et il n'y
a personne dans la salle.
--Ah! c'est juste, M. Gossec, je n'y avais pas fait attention, c'est
absolument comme quand on joue _Sabinus_ ou _La fête au village_.
Gossec lui tourna le dos sur-le-champ, il avait eu son compte, et la
citation de deux de ses ouvrages, qui n'avaient pas été heureux, ne
pouvait pas lui être assez agréable pour qu'il fût disposé à continuer
la conversation.
S'adressant alors aux musiciens:
--Allons, monsieur le chef d'orchestre, nous vous attendons.
--Nous sommes prêts, quand vous voudrez, monsieur le chef du chant, lui
répondit Francoeur, qui depuis longtemps était à son poste, faites
baisser le rideau.
A ce signal, chacun se précipita dans la salle, et la répétition
commença.
_Iphigénie en Tauride_ est un chef-d'oeuvre trop connu pour que
j'entreprenne d'en rappeler les beautés.
Qui n'a été profondément ému dès les premières notes de l'introduction
par ce sublime tableau du calme auquel succède bientôt cette tempête
rendue encore plus terrible par les cris de terreur d'Iphigénie et des
prêtresses de Diane!
Cet ouvrage qui, après cinquante ans de succès, excitait encore de
telles impressions, quel effet ne devait-il pas produire sur une
génération presque neuve en musique et chez qui les chefs-d'oeuvre de
l'art succédaient sans transition à des essais presque informes!
Rameau était sans contredit un homme de génie; mais il y eut une
distance immense de ses ouvrages à ceux de Gluck, et depuis l'époque où
Rameau avait cessé d'écrire (1760) jusqu'à l'apparition des premiers
opéras de Gluck en France (1776), il y avait eu une telle disette de
compositeurs que l'on avait été obligé de fouiller dans le vieux
répertoire de Lully, et qu'on avait remis quelques-uns de ses ouvrages,
revus et réorchestrés par Francoeur, Gossec, ou Berton (le père de
l'auteur de Montano). Et c'est après ces replâtrages de médiocre
musique, que Gluck parut avec toute sa puissance et toute son énergie.
Son orchestration qui nous paraît encore vigoureuse, malgré le vide de
quelques parties, était alors la plus pleine que l'on pût concevoir.
Un simple accord de trombones suffisait alors pour faire frémir.
Ces instruments, importés depuis peu d'Allemagne par Gluck, ne
s'employaient guère que pour annoncer l'approche des Euménides et des
divinités infernales.
Aujourd'hui nous nous en servons pour faire danser, et personne n'ignore
l'immense consommation qu'il s'en fait à l'orchestre des bals de
l'Opéra.
Cette répétition produisit un effet singulier: les grands seigneurs
attendaient pour applaudir que le signal leur fût donné par les artistes
et les jugeurs de profession, au milieu desquels ils se trouvaient.
Mais l'émotion était trop profonde pour permettre aux applaudissements
d'éclater, et les exclamations de surprise et de terreur étaient les
seules marques d'admiration qui échappassent de temps en temps aux
spectateurs. Celles-là, du reste, valent bien les battements de mains,
si banalement prodigués.
Mais il y a des gens qui ne comprennent pas d'autres témoignages de
satisfaction. Ces personnes-là vous disent:
L'_Ave verum_ de Mozart ne produit pas d'effet, je ne l'ai jamais
entendu applaudir.
Mais si on l'applaudissait, c'est que l'effet en serait manqué.
Vous qui avez entendu la messe funèbre de Cherubini, avez-vous jamais
été tenté d'applaudir après les dernières mesures du _Dona eis requiem
æternam_?
Applaudir! bon Dieu! et comment le pourrait-on? il semble, quand on a
entendu ce morceau, qu'on a six pieds de terre et un manteau de marbre
sur la tête.
Je plains ceux qui ont trouvé la force d'applaudir après ce
chef-d'oeuvre; ils ne l'ont pas compris.
Il en fut ainsi à la répétition de l'_Iphigénie en Tauride_, et plus
d'un sot sortit en disant:
--Cela n'a point produit d'effet.
Gluck était enchanté, mais il écoutait d'un air distrait les fades
compliments qu'on lui adressait de tous côtés, quand il se sentit saisir
la main; c'était Méhul qui venait aussi lui offrir ses félicitations.
Mais la joie et l'admiration l'étouffaient, il se sentait oppressé et il
ne put proférer que ces trois mots:
--Mon cher maître!
Et deux grosses larmes roulèrent de ses yeux sur la main du grand homme.
Gluck se sentit touché à son tour, il pressa affectueusement son élève
dans ses bras:
--Merci, petit, je suis aussi content de toi que tu l'es de moi.
Puis, presque honteux et pour cacher son émotion, il se tourna vers un
gros monsieur tout doré, qui l'importunait depuis un instant:
--Monsieur le duc, ce n'est pas ma faute s'il ne reste plus de place à
louer, moi je n'en ai qu'une pour ma femme, certainement elle ne s'en
privera pas pour vous.
Le gros duc ne trouva pas la franchise de l'Allemand extrêmement polie,
mais cependant, en homme de cour, il ne pouvait se fâcher avec le
chevalier, le protégé de la Reine, et l'idole du jour, il se contenta de
saluer le musicien et se retira fort confus.
Mais le pauvre Méhul n'avait pas perdu un mot de la réponse de son
maître. Il refuse au Duc, il n'y a plus de place à louer! Je ne pourrai
donc pas voir la première représentation de ce chef-d'oeuvre!
Tout à coup une idée lui vient, il regarde s'il n'est pas observé;
personne ne faisait attention à lui, il rentre dans la salle, enfile le
premier escalier qui se présente et monte, monte tellement qu'au bout de
quelques minutes il se trouve tout essoufflé à l'amphithéâtre des
quatrièmes, lieu obscur s'il en fut jamais, et offrant mille recoins
pour se cacher; il se blottit dans un angle et alors il se mit à rire
comme un fou.
«Ma foi, se dit-il, bien m'en a pris d'entendre le refus fait à ce gros
duc, sans cela, j'aurais été tout uniment demander demain un billet à M.
Gluck, qui ne me l'aurait pas donné et je n'aurais pas vu son ouvrage.
Tandis que je vais tranquillement passer la nuit et la journée de demain
ici, et, à l'ouverture des portes, je serai à mon poste et le premier
placé, c'est réellement fort bien imaginé.»
Et notre jeune homme, enchanté de son stratagème, se mit à repasser dans
sa tête toutes les beautés de l'ouvrage qu'il venait d'entendre, se
promettant un bien plus vif plaisir pour le lendemain en entendant une
deuxième fois cette musique qu'il apprécierait alors bien mieux.
Cependant il faut convenir que le temps lui parut fort long. Enveloppé
dans d'épaisses ténèbres, son estomac put seul l'avertir de l'heure qui
s'écoulait si lentement au gré de ses désirs; il n'avait rien pris
depuis son modeste déjeuner du matin et, à son compte, il croyait déjà
avoir passé la nuit à rêvasser; mais son appétit allait plus vite que le
temps, et la nuit venait à peine de commencer.
Le sommeil vint heureusement à son secours: et il se coucha par terre
entre deux banquettes, craignant sans doute de rouler au bas d'un lit
aussi étroit s'il avait essayé de se mettre dessus, et, malgré la dureté
du plancher, il ne tarda pas à s'endormir.
Mais son sommeil fut extrêmement agité. Son esprit avait été fortement
remué par ce qu'il avait entendu, et cela, joint sans doute au vide
complet de son estomac lui fit enfanter les rêves les plus bizarres.
Plus d'une fois il se réveilla en sursaut, mais il se sentait comme
cloué à terre; un pouvoir invincible l'empêchait de se relever et il se
hâtait de refermer les yeux pour échapper aux visions diaboliques qui le
poursuivaient.
Il se rendormit ainsi plusieurs fois et un sommeil de plomb finit par
appesantir ses paupières.
Puis de nouveaux rêves vinrent le poursuivre. Il se crut mort; des
furies venaient le tourmenter; comme Oreste, il entendait leurs serpents
siffler autour de lui; leurs torches enflammées lui brûlaient les yeux,
leurs ongles crochus s'enfonçaient dans ses chairs; une effroyable
musique ne cessait de bourdonner à ses oreilles.
Pour échapper à cet horrible cauchemar, il fit un mouvement et
s'éveilla. Mais il n'éprouva pas ce bien-être que l'on ressent
ordinairement, lorsque l'on se retrouve tranquillement couché dans son
lit après un songe funeste et qu'on se dit: ah! quel bonheur! ce n'était
qu'un rêve! Son corps se réveilla, mais son esprit était encore endormi;
il voulut faire un mouvement pour se relever, mais sa main rencontra un
obstacle au-dessus de sa tête: sa terreur fut au comble, c'était la
continuation de son rêve, il se croyait enseveli: ce qu'il prenait pour
les parois supérieures de sa bière était tout uniment la banquette sous
laquelle il avait roulé.
Il fit de nouveaux efforts pour se dégager, et parvint enfin à sortir de
sa position, mais sa terreur ne fit qu'augmenter: il enjambe d'autres
banquettes, qui, pour lui, sont autant de tombes qu'il croit franchir,
puis un gouffre immense se présente devant lui.
Cependant, il croit voir une lueur lointaine; effectivement un point
lumineux lui apparaît au-dessous de lui, et comme au fond du gouffre,
puis un mauvais violon exécute quelques mesures d'un vieil air avec
lequel il avait été bercé, et de grands fantômes blancs viennent se
promener lentement; petit à petit ils se rapprochent entre eux, se
groupent, se prennent par la main, et exécutent une danse qui lui paraît
d'autant plus satanique, que ses yeux distinguent alors une espèce de
démon noir qui semble régler tous leurs mouvements.
Les fantômes obéissent à son moindre signe et répètent chaque geste
qu'ils lui voient faire.
Une sueur froide couvre tout le corps du pauvre Méhul, le peu de raison
qui lui reste s'égare, sa tête se perd, il se retourne pour fuir cet
horrible spectacle; il retrouve encore les tombes dans l'une desquelles
il se trouvait enseveli un instant auparavant; la peur lui donne des
forces, il franchit tous ces obstacles, ses yeux se sont habitués aux
ténèbres, et il se trouve en haut d'un interminable escalier, qu'il
descend quatre à quatre, croyant n'en jamais trouver la fin; mais il va
toujours devant lui, il avance de plus en plus, à chaque pas il lui
semble qu'il change de nature de terrain; petit à petit, un jour sombre
et une lueur rougeâtre lui apparaissent, il se croit au fond des enfers,
et il n'en est que mieux persuadé quand il se voit entouré des fantômes
blancs qu'il avait aperçus de loin.
En l'apercevant, les fantômes poussent un cri et s'éloignent avec
terreur, et le démon noir vient à lui. Méhul veut en finir et s'avance à
son tour vers le démon, qui recule alors avec effroi, car l'aspect du
jeune homme n'est pas rassurant.
La poudre qui couvrait ses cheveux était retombée sur son visage, et,
détrempée par la sueur qui découlait de son front, elle avait formé sur
sa figure un masque hideux; joignez à cela son air exténué, ses yeux
hagards, ses vêtements en désordre, et vous concevrez la frayeur qu'il
devait inspirer au démon noir, qui parcourait le théâtre en s'écriant:
--Ah! mon Diou, qué ce qué celoui là, c'est Belzebout ou Mandrin: Ze
zouis perdou!...
A cette voix, l'espèce de somnambulisme de Méhul cesse presque tout à
coup, ses souvenirs lui reviennent, il se retrouve sur le théâtre de
l'Opéra, les fantômes de son imagination disparaissent remplacés par des
figurantes qui répétaient un pas, et il reconnaît dans le démon noir son
sauveur, Vestris, qui faisait répéter ses élèves. La frayeur qu'il
inspire aux autres lui donne du courage, et il parvient enfin à se
saisir du danseur, qui peut à peine le reconnaître.
Il lui raconte alors le projet qu'il avait fait d'attendre jusqu'au soir
pour la représentation; mais il lui avoue qu'il avait trop compté sur
ses forces, qu'il n'a rien pris depuis vingt-quatre heures, et qu'il est
prêt de se trouver mal.
Vestris rit beaucoup de l'aventure.
Bientôt Méhul se voit entouré d'une foule d'acteurs et d'actrices à qui
il faut recommencer son récit; les éclats de rire couvrent souvent sa
voix, et le désordre de sa toilette et de toute sa personne ajoute
encore au comique de sa narration.
Tout à coup Gluck paraît, et, reconnaissant Méhul au milieu de ce groupe
de monde.
--Eh bien, petit, est-ce que tu ne veux pas voir mon opéra, ce soir?
Pourquoi donc n'es-tu pas venu chercher ton billet?
--Mais, monsieur Gluck, je vous ai entendu dire hier à un Duc que vous
n'en aviez pas.
--Certainement, je n'en ai pas pour les Ducs, mais pour un musicien,
pour mon ami, tiens le voilà.
Méhul ne se sent pas de joie... il s'esquive lestement, court chez lui
déjeuner d'abord, c'est ce dont il a le plus besoin, puis réparer le
préjudice causé à son bel et unique habit noir par la poussière de
l'amphithéâtre, et la poudre dont il était couvert, puis il va se mettre
à la queue à l'Opéra, où il fut un des mieux placés, non plus à
l'amphithéâtre des quatrièmes, mais à la meilleure place du parterre.
Mon historiette doit finir là, car vous savez tous l'immense succès
qu'obtint _Iphigénie en Tauride_; la Reine, le comte d'Artois, les
Princes, tout ce qu'il y avait de noble et de distingué à la cour,
assista à cette représentation qui fut un triomphe pour Gluck, qui
voulait faire ses adieux à la France par ce chef-d'oeuvre; mais il céda
à de puissantes sollicitations, et écrivit encore un petit ouvrage:
_Echo et Narcisse_, où se trouve le choeur charmant: _Dieu de Paphos et
de Gnide_.
Puis il retourna à Vienne; mais avant son départ il avait fait
travailler son élève, et lui avait fait composer trois opéras pour son
instruction.
Après le départ de son maître, Méhul composa un ouvrage qu'il ne put
parvenir à faire jouer au grand Opéra.
Fatigué d'interminables délais, il écrivit _Euphrosine et Coradin_,
qu'il fit représenter à l'Opéra-Comique. Ce fut son début, et dès lors
il marcha de succès en succès.
En 1808, Méhul jouissait d'une grande réputation. Il voulut revoir son
pays, ce fut une grande fête dans son _endroit_ que le séjour d'un homme
aussi célèbre.
Le maire, ne sachant pas de plus bel hommage à lui rendre que la
représentation d'un de ses chefs-d'oeuvre, fit prévenir le directeur du
spectacle d'avoir à représenter à tel jour un des ouvrages de Méhul,
auquel l'auteur assisterait en personne.
L'embarras du directeur fut très-grand, vu qu'il n'avait à sa
disposition qu'une troupe de comédie, mais il ne recula pas devant les
obstacles, et voici comment il se tira de la difficulté.
Le grand jour venu on vit placardée dans toute la ville une affiche
ainsi conçue: