LE COMBAT D'OURS

Ce qui désole le plus ma chère tante, dit Kasper, après mon

enthousiasme pour la taverne de maître Sébaldus Dick, c'est d'avoir un

peintre dans la famille!

Dame Catherine aurait voulu me voir avocat, juge, procureur ou

conseiller. Ah! si j'étais devenu conseiller comme monsieur Andreus

Van Berghum; si j'avais nasillé de majestueuses sentences, en

caressant du bout des ongles un jabot de fines dentelles ... quelle

estime ... quelle vénération la digne femme aurait eue pour monsieur

son neveu! Comme elle aurait parlé avec amour de monsieur le

conseiller Kasper! Comme elle aurait cité, à tout propos, l'avis de

monsieur notre neveu le conseiller! C'est alors qu'elle m'aurait servi

ses plus fines confitures; qu'elle m'aurait versé chaque soir avec

componction, au milieu de son cercle de commères, un doigt de vin

muscat de l'an XI, disant:

«Goûtez-moi cela, monsieur le conseiller.... Il n'en reste plus que

dix bouteilles. » Tout eût été bien, convenable, parfait de la part de

monsieur notre neveu Kasper, le conseiller à la cour de justice.

Hélas! le Seigneur n'a pas voulu que la digne femme obtînt cette

satisfaction suprême: le neveu s'appelle Kasper tout court, Kasper

Diderich; il n'a point de titre, de canne, ni de perruque ... il

est peintre! ... et dame Catherine se rappelle sans cesse le vieux

proverbe: «Gueux comme un peintre,» ce qui la désole.

Moi, dans les premiers temps, j'aurais voulu lui faire comprendre

qu'un véritable artiste est aussi quelque chose de respectable; que

ses oeuvres traversent parfois les siècles et font l'admiration des

générations futures, et qu'à la rigueur, un tel personnage peut bien

valoir un conseiller, y compris sa perruque. Mais j'eus la douleur de

ne pas réussir; elle haussait les épaules, joignait les mains et ne

daignait pas même me répondre.

J'aurais tout fait pour convertir ma tante Catherine ... tout ... mais

lui sacrifier l'art, la vie d'artiste, la musique, la peinture, la

taverne de Sébaldus ... plutôt mourir!

La taverne de maître Sébaldus est vraiment un lieu de délices. Elle

forme le coin, entre la rue sombre des Hallebardes et la petite place

de la Cigogne. A peine avez-vous dépassé sa porte cochère, que vous

découvrez à l'intérieur une grande cour carrée entourée de vieilles

galeries vermoulues, où monte un escalier de bois; tout autour

s'ouvrent de petites fenêtres à mailles de plomb, à la mode du dernier

siècle ... des lucarnes ... des soupiraux.

Les piliers du hangar soutiennent le toit affaissé.

La grange, les petites tonnes rangées dans un coin; l'entrée de

la cave à gauche, une sorte de pigeonnier qui s'élance en pointe

au-dessus du pignon, puis, au-dessous des galeries, d'autres fenêtres

au fond desquelles vous voyez, encadrés dans l'ombre, les buveurs avec

leurs tricornes, leurs nez rouges, pourpres, cramoisis; les petites

femmes du Hundsrück, avec leurs bonnets de velours à grands rubans de

moire tremblotants, graves, rieuses ou grotesques. Le grenier à foin

en l'air sous le toit, les écuries, les réduits à porcs, tout cela,

pêle-mêle, attire et confond vos regards.... C'est étrange ...

vraiment étrange!...

Depuis cinquante ans, pas un clou n'a été posé dans la vieille masure;

vous diriez un antique et respectable nid à rats. Et quand le soleil

d'automne, ce beau soleil rouge comme le feu, tamise sur la taverne sa

poussière d'or; quand, à la chute du jour, les angles ressortent et

que les ombres se creusent; quand le cabaret chante et nasille; quand

les canettes tintent; quand le gros Sébaldus, son tablier de cuir sur

les genoux, passe et court à la cave un broc au poing; quand sa femme

Grédel lève le châssis de la cuisine, et qu'avec son grand couteau

ébréché elle racle des poissons, ou coupe le cou de ses poulets, de

ses oies, de ses canards, qui gloussent, sanglotent et se débattent

sous une pluie de sang; quand la douce Fridoline, avec sa petite

bouche rose et ses longues tresses blondes, se penche à sa fenêtre

pour arranger son chèvrefeuille, et qu'au-dessus se promène le gros

chat roux de la voisine, balançant la queue et suivant de ses yeux

verts l'hirondelle qui tourbillonne dans l'azur sombre ... alors je

vous jure qu'il faudrait ne pas avoir une goutte de sang artiste dans

les veines, pour ne point s'arrêter en extase, prêtant l'oreille à

ces murmures, à ces bruits, à ces chuchotements; regardant ces lueurs

tremblotantes, ces ombres fugitives, et pour ne pas se dire tout bas:

«Que c'est beau!»

Mais c'est un jour de fête, un jour de grande réunion, lorsque tous

les joyeux convives de Bergzabern se pressent dans la vaste salle du

rez-de-chaussée; un jour de combat de coqs, de combat de chiens, ou

de lanterne magique ... c'est un de ces jours-là qu'il faut voir la

taverne de maître Sébaldus.

L'automne dernier, le samedi de la Saint-Michel, entre une et deux

heures de l'après-midi, nous étions tous réunis autour de la

grande table de chêne: le vieux docteur Melchior, le chaudronnier

Eisenloëffel et sa commère, la vieille Berbel Rasimus, Borves Fritz,

clarinette à la taverne du _Pied-de-Boeuf_, et cinquante autres riant,

chantant, criant, jouant au _youker_ vidant des chopes, mangeant du

boudin et des andouilles.

La mère Grédel allait et venait; les jolies servantes Heinrichen et

Lotché montaient et descendaient l'escalier de la cuisine comme des

écureuils ... et dehors, sous la grande porte cochère, retentissait un

bruit joyeux de cymbales et de grosse caisse: «Zing ... zing ... boum

... boum!... Hé! hohé! grande bataille, l'ours des Asturies _Bépo_ et

_Baptiste_ le Savoyard, contre tous les chiens du pays!... Boum! boum!

Entrez, messieurs, mesdames! On verra le buffle de la Calabre et

l'onagre du désert.... Courage, messieurs ... entrez ... entrez!...»

On entrait en foule, et Sébaldus, en travers de la porte avec son gros

ventre, barrait le passage comme Horatius Coclès, criant:

«Vos cinq _kreutzers_, canailles!... vos cinq _kreutzers_! ... ou je

vous étrangle!»

C'était une bagarre épouvantable; on se grimpait sur le dos pour

arriver plus vite; la petite Brigitte Kéra y perdit un bas, et la

vieille Anna Seiler, la moitié de sa jupe. Vers deux heures, le meneur

d'ours, un grand gaillard, roux de barbe et de cheveux, coiffé d'un

immense feutre gris en pain de sucre, entr'ouvrit la porte et nous

cria:

«La bataille va commencer.»

Aussitôt les tables furent abandonnées; on ne prit pas même le

temps de vider son verre. Je courus au grenier à foin, j'en grimpai

l'échelle quatre à quatre et je la retirai après moi. Alors, assis

tout seul sur une botte de paille, j'eus le plus beau coup d'oeil

qu'il soit possible de voir.

Dieu que de monde! Les vieilles galeries en craquaient; les toits

en pliaient.... Il y en avait ... il y en avait ... mon Dieu! cela

faisait frémir.... On aurait dit que tout devait tomber ensemble; que

les gens, entassés les uns sur les autres, devaient se fondre entre

les balustrades, comme les grappes sous le pressoir.

Il y en avait de pendus en forme de hottes à l'angle des piliers, et

plus haut, sur la gouttière; plus haut, dans le pigeonnier; plus

haut, dans les lucarnes de la mairie; plus haut, sur le clocher de

Saint-Christophe, et tout ce monde se penchait, hurlait et criait:

«Les ours! les ours!»

Et quand j'eus suffisamment admiré la foule innombrable, abaissant les

yeux, je vis sur l'aire de la cour un pauvre âne plus maigre, plus

décharné que le coursier fantôme de l'Apocalypse, la paupière

demi-close, les oreilles pendantes. C'est lui qui devait commencer la

bataille.

«Faut-il que les gens soient bêtes!» me dis-je en moi-même.

Cependant les minutes se passaient, le tumulte redoublait, on ne se

possédait plus d'impatience, lorsque le grand pendard roux, avec son

immense feutre gris, s'avançant au milieu de la cour, s'écria d'un ton

solennel, le poing sur la hanche:

«L'onagre du désert défie tous les chiens de la ville.»

Il se fit un profond silence, et le boucher Daniel, les yeux à fleur

de tête et la bouche béante, regardant de tous côtés, demanda:

«Où donc est l'onagre?

--Le voila!

--Ça! mais c'est un âne!

Et tout le monde cria:

«C'est un âne! C'est un âne!--C'est un onagre!

--Eh bien, nous allons voir,» dit le boucher en riant.

Il siffla son chien, et, lui montrant l'âne:

«Foux ... attrape!»

Mais, chose bizarre, à peine l'âne eut-il vu le chien accourir, qu'il

se retourna lestement et lui détacha un coup de pied haut la jambe, si

juste qu'il en eut la mâchoire fracassée.

Des éclats de rire immenses s'élevèrent jusqu'au ciel, tandis que le

chien se sauvait poussant des cris lamentables.

«Eh bien, cria le meneur d'ours, direz-vous encore que mon onagre est

un âne?

--Non, fit Daniel tout honteux, je vois bien maintenant que c'est un

onagre.

--A la bonne heure ... à la bonne heure ... Que d'autres viennent

encore combattre cet animal rare, nourri dans les déserts.... Qu'ils

approchent ... l'onagre les attend!»

Mais aucun ne se présentait; le meneur d'ours avait beau crier de sa

voix perçante:

« Voyons, Messieurs, Mesdames, est-ce qu'on a peur?... peur de mon

onagre? C'est honteux pour les chiens du pays. Allons, courage ...

courage ... Messieurs, Mesdames!»

Personne ne voulait risquer son chien contre cet âne dangereux. Le

tumulte recommençait:

«Les ours! Les ours! Qu'on fasse venir les ours!»

Au bout d'un quart d'heure, l'homme vit bien qu'on était las de

son onagre; c'est pourquoi, l'ayant fait entrer dans la grange, il

s'approcha du réduit à porcs, l'ouvrit et tira dehors, par sa chaîne,

_Baptiste_ le Savoyard, un vieil ours brun tout râpé, triste et

honteux comme un ramoneur qui sort de sa cheminée. Malgré cela, les

applaudissements éclatèrent, et les chiens de combat eux-mêmes,

enfermés sous le porche de la taverne, sentant l'odeur des fauves,

hurlèrent à la mort d'une façon vraiment tragique. Le pauvre ours fut

conduit près d'un solide épieu, contre le mur de la buanderie, et se

laissa tranquillement attacher, promenant sur la foule des regards

mélancoliques.

«Pauvre vieux routier, m'écriai-je en moi-même, qui t'aurait dit, il

y a dix ans, lorsque tu parcourais seul, grave et terrible, les hauts

glaciers de la Suisse, ou les sombres ravins de l'Underwald, et

que tes hurlements faisaient trembler jusqu'aux vieux chênes de la

montagne ... qui t'aurait dit alors qu'un jour, triste et résigné, la

gueule cerclée de fer, tu serais attaché au carcan et dévoré par de

misérables chiens, pour l'amusement de Bergzabern? Hélas! hélas! _Sic

transit gloria mundi_!»

Et, comme je rêvais à ces choses, tout le monde se penchant pour

voir, je fis comme les autres, et je reconnus que l'action allait

s'échauffer.

Les limiers du vieux Heinrich, dressés à la chasse du sanglier,

venaient de s'avancer à l'autre bout de la cour. Retenus par leur

maître, ces animaux écumaient de rage. C'était un grand danois à

la robe blanche tachetée de noir, souple, nerveux, les mâchoires

déchaussées comme un crocodile ... puis un de ces grands lévriers du

Tannevald, dont le jarret n'a pas été coupé selon l'ordonnance, les

flancs évidés, les côtes saillantes, la tête en flèche, les reins

noueux et secs comme un bambou. Ils n'aboyaient pas; ils tiraient à

la longe, et le vieux Heinrich, son feutre gris à feuille de chêne

renversé sur la nuque, la moustache rousse hérissée, le nez mince

en lame de rasoir recourbé sur les lèvres, et ses longues jambes à

guêtres de cuir arc-boutées contre les dalles, avait peine à les

retenir des deux mains, en leur opposant tout le contre-poids de son

corps.

«Retirez-vous! retirez-vous!» criait-il d'une voix vibrante. Et le

meneur d'ours se dépêchait de regagner sa niche derrière le bûcher.

C'est alors qu'il fallait voir toutes ces figures inclinées sur les

balustrades, pourpres, haletantes, les yeux hors de la tête!

L'ours s'était accroupi, ses larges pattes en l'air; il frissonnait

dans sa grosse peau rousse, et sa muselière paraissait le gêner

considérablement. Tout à coup la corde fut lâchée; les chiens ne

firent qu'un bond d'une extrémité de la cour à l'autre, et leurs dents

aiguës se cramponnèrent aux oreilles du pauvre _Baptiste_, dont les

griffes passèrent autour du cou des limiers, s'imprimant dans leurs

reins avec une telle force que le sang jaillit aussitôt.... Mais

lui-même saignait, ses oreilles se déchiraient ... les chiens tenaient

ferme ... et ses yeux jaunes lançaient au ciel un regard navrant. Pas

un cri ... pas un soupir ... les trois animaux restaient là, immobiles

comme un groupe de pierre.

Moi, je sentais la sueur me couler le long du dos.

Cela dura plus de cinq minutes. Enfin le lévrier parut céder un peu;

l'ours appuya plus fortement sur lui sa serre pesante ... l'oeil du

vieux routier brilla d'espérance ... puis il y eut encore un

temps d'arrêt.... On entendit un hoquet terrible ... une sorte de

craquement: l'échiné du lévrier venait de se casser ... il tomba sur

le flanc, la gueule sanglante.

Alors _Baptiste_ embrassa voluptueusement le danois des deux pattes

... celui-ci tenait toujours, mais ses dents glissaient sur l'oreille

... tout à coup il fléchit et fit un bond en arrière; l'ours s'élança

furieux ... sa chaîne le retint. Le chien s'enfuit, rouge de sang,

jusque derrière le veneur qui lui fit bon accueil, regardant de loin

le lévrier qui ne revenait pas.

_Baptiste_ avait posé sa griffe sur ce cadavre, et, la tête haute, il

flairait le carnage à pleins poumons: le vieux héros s'était retrouvé!

Des applaudissements frénétiques s'élevèrent des galeries jusqu'à la

cime du clocher.... L'ours semblait les comprendre.... Je n'ai jamais

vu d'attitude plus fière, plus résolue.

Après ce combat, toutes les bonnes gens reprenaient haleine; le

capucin Johannes, assis sur la balustrade en face, agitait son bâton

et souriait dans sa longue barbe fauve. On avait besoin de se remettre

... on s'offrait une prise de tabac, et la voix du docteur Melchior,

développant les différentes chances de la bataille, s'entendait de

loin. Il n'eut pas le temps de finir son discours, car la porte de la

grange s'ouvrit, et plus de vingt-cinq chiens, grands et petits,

tous les maraudeurs de la ville, offerts en holocauste pour la

circonstance, débouchèrent dans la cour, hurlant, jappant, aboyant....

Puis, d'un commun accord, ils se retirèrent dans un coin fort éloigné

de l'ours, et de là continuèrent à se fâcher, à s'élancer, à reculer,

à faire de l'opposition.

«Oh! les lâches!... Oh! la canaille!... criaient les gens courageux de

la galerie, oh! les misérables!...»

Eux levaient le nez et semblaient répondre en jappant:

«Allez-y donc vous-mêmes!»

L'ours cependant se tenait sur ses gardes, quand, à la stupeur

générale, Heinrich revint avec son danois.

J'ai su depuis qu'il avait parié cinquante florins contre le

garde-chasse Joseph Kilian, de le faire reprendre. Il s'avança donc le

caressant de la main, puis lui montrant l'ours:

«Courage, Blitz!» s'écria-t-il.

Et le noble animal, malgré ses blessures, recommença l'attaque.

Alors, tous les poltrons, toute la canaille des roquets, des caniches,

des tournebroches accourut à la file, et le pauvre vieux _Baptiste_

en fut couvert; il roulait dessus, hurlant, grognant, écrasant l'un,

estropiant l'autre, se débattant avec fureur.

Le brave danois se montrait encore le plus intrépide; il avait pris

l'ours à la tignasse et roulait avec lui les pattes en l'air, tandis

que d'autres lui mordaient les jarrets ... d'autres ses pauvres

oreilles saignantes.... Cela n'en finissait plus.

«Assez! assez!» criait-on de toutes parts.

Quelques-uns cependant répétaient avec acharnement:

«Sus! sus!... courage!...»

Heinrich, en ce moment, traversa la cour comme un éclair; il vint

saisir son chien par la queue, et le tirant de toutes ses forces:

«Blitz! Blitz!... lâcheras-tu?»

Bah! rien n'y faisait. Le veneur réussit enfin à lui faire lâcher

prise par un coup de fouet terrible, et l'entraînant aussitôt, il

disparut a l'angle de la porte cochère.

Les roquets n'avaient pas attendu son départ pour battre en retraite

... quatre ou cinq restaient sur le flanc.... Les autres, effarés,

écloppés, courant, boitant, cherchaient à grimper aux murs. Tout à

coup l'un d'eux, le carlin de la vieille Rasimus, aperçut la fenêtre

de la cuisine, et plein d'un noble enthousiasme, il enfila l'une des

vitres. Tous les autres, frappés de cette idée lumineuse, passèrent

par là sans hésiter.... On entendit les soupières, les casseroles,

toute la vaisselle tomber avec fracas, et la mère Grédel jeter des

cris aigus:

«Au secours!... Au secours!»

Ce fut le plus beau moment du spectacle: on n'en pouvait plus de rire

... on se tordait les côtes....

«Ha! ha! ha! la bonne farce!...»

Et de grosses larmes coulaient sur les joues pourpres des spectateurs

... les ventres galopaient à perdre haleine....

Au bout d'un quart d'heure, le calme s'était rétabli.... On attendait

avec impatience le terrible ours des Asturies.

«L'ours des Asturies! L'ours des Asturies!...»

Le meneur d'ours faisait signe au public de se taire, qu'il avait

quelque chose à dire.... Impossible ... les cris redoublaient:

«L'ours des Asturies!... L'ours des Asturies!...»

Alors cet homme prononça quelques paroles inintelligibles, détacha

l'ours brun et le reconduisit dans sa bauge, puis, avec toute sorte de

précautions, il ouvrit la porte du réduit voisin, et saisit le bout

d'une chaîne qui traînait à terre.... Un grondement formidable se fit

entendre à l'intérieur.... L'homme passa rapidement la chaîne dans un

anneau de la muraille et sortit en criant:

«Hé! vous autres, lâchez les chiens!»

Presque aussitôt un petit ours gris, court, trapu, la tête plate, les

oreilles écartées de la nuque, les yeux rouges et l'air sinistre,

s'élança de l'ombre, et, se sentant retenu, poussa des hurlements

furieux. Évidemment cet ours avait des opinions philosophiques

déplorables.... Il était, en outre, surexcité au dernier point par les

aboiements et le bruit du combat qu'il venait d'entendre ... et son

maître faisait très-bien de s'en défier.

«Lâchez les chiens! criait le meneur en passant le nez par la lucarne

de la grange, lâchez les chiens!»

Puis il ajouta:

«Si l'on n'est pas content ... ce ne sera pas de ma faute.... Que les

chiens sortent ... et l'on va voir une belle bataille!»

Au même instant, le dogue de Ludwig Korb, et les deux chiens--loups du

vannier Fischer de Hirschland, la queue traînante, le poil long, la

mâchoire allongée et l'oreille droite, s'avancèrent ensemble dans la

cour.

Le dogue, calme, la tête pesante, bâilla en se détirant les jambes et

fléchissant les reins.... Il ne voyait pas encore l'ours, et semblait

s'éveiller.... Mais après avoir bâillé longuement ... il se retourna

... vit l'ours ... et resta immobile, comme stupéfait. L'ours

regardait aussi, l'oreille tendue, ses deux grosses serres crispées

sur le pavé, ses petits yeux étincelants comme à l'affût.

Les deux chiens-loups se rangèrent derrière le dogue.

Le silence était tel alors, qu'on aurait entendu tomber une feuille;

un grondement sourd, grave, profond comme un bruit d'orage, donnait le

frisson à la foule.

Tout à coup le dogue bondit, les deux autres le suivirent, et, durant

quelques secondes, on ne vit plus qu'une masse rouler autour de la

chaîne, puis des entrailles vertes et bleues, mêlées de sang, couler

sur les dalles ... puis, enfin, l'ours se relever, tenant le dogue

sous sa serre tranchante ... balancer sa lourde tête avec un soupir

et bâiller à son tour ... car il n'avait plus de muselière ... elle

s'était détachée dans le combat!

Un vague chuchotement courait autour des galeries.... On

n'applaudissait plus; on avait peur!--Le dogue râlait; les deux autres

chiens en lambeaux ne donnaient plus signe de vie ... dans les écuries

voisines, de longs mugissements annonçaient la terreur du bétail ...

des ruades ébranlaient les murs.... Et pourtant l'ours ne bougeait pas

... il semblait jouir de la terreur générale....

Or, comme on était ainsi, voilà qu'un faible craquement se fit

entendre ... puis un autre: les vieilles galeries vermoulues

commençaient à fléchir sous le poids énorme de la foule!...

Et ce bruit, dans le silence de l'attente ... ce faible bruit avait

quelque chose de si terrible, que moi-même, à l'abri dans mon grenier,

je me sentis froid subitement.... Aussi, promenant les yeux sur les

galeries en face, je vis toutes les figures pâles, d'une pâleur

étrange.... Quelques-unes, la bouche béante ... les autres, les

cheveux hérissés ... écoutant, retenant leur haleine. Les joues

du capucin Johannes, assis sur la balustrade, avaient des teintes

verdâtres, et le gros nez cramoisi du docteur Melchior s'était

décoloré pour la première fois depuis vingt-cinq ans.... Les petites

femmes grelottaient sans bouger de leur place, sachant que la moindre

secousse pourrait entraîner la chute générale.

J'aurais voulu fuir; il me semblait voir les vieux piliers de chène

s'enfoncer dans la terre.... Était-ce une illusion de la peur? Je

l'ignore... mais au même instant la grosse poutre fit un éclat, et

s'affaissa de trois pouces au moins. Alors, mes chers amis, ce fut

quelque chose d'horrible: autant le silence avait été grand, autant

le tumulte, les cris, les gémissements devinrent affreux. Cette masse

d'êtres amoncelés dans les galeries, comme dans une hotte immense, se

prirent à grimper les uns par-dessus les autres, à se cramponner aux

murs, aux piliers, aux balustrades, à se frapper même avec rage,

à mordre ... pour fuir plus vite.... Et, dans cette épouvantable

bagarre, la voix plaintive de Thérésa Becker, prise tout à coup de mal

d'enfant, s'entendait comme la trompette du jugement dernier.

Oh Dieu! rien qu'à ce souvenir, je me sens encore frissonner.... Le

Seigneur me préserve de revoir jamais un pareil spectacle!

Mais ce qu'il y avait de plus terrible, c'est que l'ours se trouvait

précisément attaché tout près de l'escalier de la cour qui monte aux

galeries.

Je me rappellerais mille ans la figure du capucin Johannes, qui

s'était fait jour avec son grand bâton, et mettait le pied sur la

première marche, lorsqu'il aperçut, au bas de l'escalier, _Beppo_

accroupi sur son derrière, la chaîne tendue et l'oeil réjoui ... prêt

à le happer au passage!

Ce qu'il fallut alors de force à maître Johannes pour se cramponner

à la rampe et retenir la foule qui le poussait en avant, nul ne le

sait.... Je vis ses larges mains saisir les montants de l'escalier ...

son dos s'arc-bouter comme celui du géant Atlas, et je crois qu'il

aurait lui-même, dans ce moment, porté le ciel sur ses épaules.

Au milieu de cette bagarre, et comme rien ne semblait pouvoir conjurer

la catastrophe, la porte de l'étable s'ouvrit brusquement, et le

terrible Horni, le magnifique taureau de maître Sébaldus, le fanon

flottant comme un tablier, le mufle convert d'écume, s'élança dans la

cour.

C'était une inspiration de notre digne maître de taverne ... il

sacrifiait son taureau pour sauver le public. En même temps la

bonne grosse tête rouge du brave homme apparaissait à la lucarne de

l'étable, criant à la foule de ne pas s'effrayer ... qu'il allait

ouvrir l'escalier intérieur qui descend dans la vieille synagogue ...

et que tout le monde pourrait sortir par la rue des Juifs.

Ce qui fut fait deux ou trois minutes plus tard, à la satisfaction

générale!

Mais écoutez la fin de l'histoire.

A peine l'ours avait-il aperçu le taureau, qu'il s'était élancé vers

ce nouvel adversaire d'un bond si terrible, que sa chaîne s'était

cassée du coup. Le taureau, lui, à la vue de l'ours, s'accula dans

l'angle de la cour, près du pigeonnier, et, la tête basse entre ses

jambes trapues, il attendit l'attaque.

L'ours fit plusieurs tentatives pour se glisser contre le mur, allant

de droite à gauche; mais le taureau, le front contre terre, suivait ce

mouvement avec un calme admirable.

Depuis cinq minutes, les galeries étaient vides; le bruit de la foule,

s'écoulant par la rue des Juifs, s'éloignait de plus en plus, et

la manoeuvre des deux adversaires semblait devoir se prolonger

indéfiniment, lorsque tout à coup le taureau, perdant patience, se rua

sur l'ours de tout le poids de sa masse. Celui-ci, serré de près, se

réfugia dans la niche du bûcher... la tête du taureau l'y suivit et

le cloua sans doute contre la muraille, car j'entendis un hurlement

terrible, suivi d'un craquement d'os ... et presque aussitôt un

ruisseau de sang serpenta sur le pavé.

Je ne voyais que la croupe du taureau et sa queue tourbillonnante....

On eût dit qu'il voulait enfoncer le mur, tant ses pieds de derrière

pétrissaient les dalles avec fureur. Cette scène silencieuse au fond

de l'ombre avait quelque chose d'épouvantable. Je n'en attendis pas la

fin.... Je descendis tout doucement l'échelle de mon grenier, et je me

glissai hors de la cour comme un voleur. Une fois dans la rue, je ne

saurais dire avec quel bonheur je respirai le grand air, et traversant

la foule réunie devant la porte autour du meneur d'ours, qui

s'arrachait les cheveux de désespoir, je me pris à courir vers la

demeure de ma tante.

J'allais tourner le coin des arcades, lorsque je fus arrêté par mon

vieux maître de dessin, Conrad Schmidt.

«Hé! Kasper, me cria-t-il, où diable cours-tu si vite?

--Je vais dessiner la grande bataille d'ours! lui répondis-je avec

enthousiasme.

--Encore une scène de taverne, sans doute? fit-il en hochant la tête.

--Hé! pourquoi pas, maître Conrad? Une belle scène de taverne vaut

bien une scène du forum!»

J'allais le quitter ... mais lui, s'accrochant à mon bras, poursuivit

d'un ton grave:

«Kasper! ... au nom du ciel, écoute-moi.... Je n'ai plus rien à

t'apprendre: tu dessines mieux que Schwaan, et tu peins comme Van

Berghem.... Ta couleur est grasse, bien fondue, harmonieuse.... Il

faut maintenant voyager.... Remercie le ciel de t'avoir donné 1,500

florins de rente.... Chacun ne possède pas cet avantage.... Il faut

aller voir l'Italie ... le ciel pur de la belle Italie ... au lieu de

perdre ton temps à courir les tavernes! Tu vivras là en société de

Raphaël, de Michel-Ange, de Paul Véronèse, du Titien et de maître

Léonard, le phénix des phénix! Tu nous reviendras grandi de sept

coudées, et tu feras la gloire du vieux Conrad!

--Que diable me chantez-vous là, maître Schmidt? m'écriai-je, vraiment

indigné. C'est ma tante Catherine qui vous a soufflé cela, pour

m'éloigner de la taverne de Sébaldus Dick; mais il n'en sera rien!

Quand on a eu le bonheur de naître à Bergzabern, entre les superbes

vignobles du Rhingau et les belles forêts du Hundsrûck, est-ce qu'il

faut songer aux voyages? Dans quelle partie du monde trouve-t-on

d'aussi beaux jambons qu'aux portes de Mayence ... d'aussi bons

pâtés que sur les rives de Strasbourg ... de plus nobles vins qu'à

Rüdesheim, Markobrünner, Steinberg ... de plus jolies filles qu'à

Pirmasens, Kaiserslautern, Anweiler, Neustadt?... Où trouve-t-on des

physionomies plus dignes d'être transmises à la postérité, que dans

notre bonne petite ville de Bergzabern? Est-ce à Rome ... à Naples ...

à Venise?... Mais tous ces pêcheurs, tous ces lazzarones, tous ces

pâtres se ressemblent.... On les a peints et repeints cent mille

fois.... Ils ont tous le nez droit, le ventre creux et les jambes

maigres. Tenez, maître Conrad, sans vous flatter, avec votre petit

nez rabougri, votre casquette de cuir et votre souquenille grise

barbouillée de couleur, je vous trouve mille fois plus beau que

l'Apollon du Belvédère....

--Tu veux te moquer de moi! s'écria le bonhomme stupéfait.

--Non, je dis ce que je pense.... Au moins, vous n'avez pas les yeux

dans le front, et les jambes sèches comme une chèvre.... Et puis,

allez donc trouver dans vos antiques une tête plus remarquable que

celle de notre vieux docteur Melchior Hâsenkopf, sa perruque jaune

clair tortillée sur le dos, le tricorne sur la nuque, et la face

empourprée comme une grappe en automne!--Est-ce que votre Hercule

Farnèse, avec sa peau de lion et sa massue, vaut notre bon, notre

gros, notre digne maître de taverne Sébaldus Dick, avec son grand

tablier de cuir déployé sur le ventre, depuis le triple menton

jusqu'aux cuisses, la face épanouie comme une rose, le nez rouge comme

une framboise, les yeux bleus à fleur de tête comme une grenouille, et

la lèvre humide avancée en goulot de carafe?... Regardez-le de profil,

maître Conrad, quand il boit.... Quelle ligne magnifique, depuis le

haut du coude, le long des reins, des cuisses et des mollets!...

Quelle cascade de chair! Voilà ce que j'appelle un chef-d'oeuvre de la

création! Maître Sébaldus ne tue pas des hydres, mais il avale huit

bouteilles de johannisberg et deux aunes de boudin dans une soirée;

il aime mieux tenir un broc que des serpents.... Est-ce une raison

suffisante pour méconnaître son mérite?--Et notre brave capucin

Johannes donc!... avec sa grande barbe fauve, ses pommettes osseuses,

ses yeux gris, ses noirs sourcils joints au milieu du front comme un

bouc.... Quel air de grandeur, de majesté, quand il entonne d'une

voix sonore le chant sublime: _Buvons! buvons! buvons!_ Comme sa main

musculeuse presse le verre, comme son oeil étincelle!... N'est-ce pas

de la couleur, cela, de la vraie couleur, solide et franche, maître

Conrad?--Et trouvez-moi donc, dans tous vos antiques, deux plus jolies

créatures que cette Roberte Weber et sa soeur Éva, les deux chanteuses

de carrefour, lorsqu'elles vont de taverne en taverne, le soir, l'une

sa guitare sous le bras, l'autre sa harpe pendue à l'épaule, et

qu'elles traînent derrière elles leurs vieilles robes fanées,

avec toute la majesté de Sémiramis.... Voilà ce que je nomme des

modèles!... de vrais modèles!... Oui, toutes déguenillées qu'elles

sont, avec leurs vieilles robes flétries, Éva et Roberte parlent à

mon âme; leurs yeux noirs, leur teint brun, leur profil sévère

m'enthousiasment.... Je les estime plus que toutes les Vénus de

l'univers... Au moins elles ne posent pas!--Et quant à tous ces

paysages arides ... ces paysages à grandes lignes qu'on nous envoie

d'Italie ... quant à leurs golfes, à leurs ruines ... le moindre coin

de haie où bourdonne un hanneton ... le plus petit chemin creux où

grimpe une rosse étique traînant une charrette ... les roues fangeuses

... le fouet qui s'effile dans l'air ... un rien ... une mate à

canards ... un rayon de soleil dans un grenier ... une tête de

rat dans l'ombre, qui grignote et se peigne la moustache ... me

transportent mille fois plus que vos colonnes tronquées, vos couchers

de soleil et vos effets de nuit! Voyez-vous, maître Conrad, tout cela

c'est de l'imitation ... les païens ont accompli leur oeuvre ... Elle

est magnifique ... je le reconnais ... Mais, au lieu de la copier

platement ... il s'agit de faire la nôtre!... On nous assomme avec le

grand style, le genre grave ... l'idéal grec.... Moi, je ne veux être

d'aucune académie et je suis Flamand.... J'aime le naturel et les

andouilles cuites dans leur jus.... Quand les Italiens feront des

saucisses plus délicates, plus appétissantes que celles de la mère

Grédel ... et que les personnages de leurs bas-reliefs et de leurs

tableaux n'auront pas l'air de poser, comme des acteurs devant le

public ... alors j'irai m'établir à Rome. En attendant je reste

ici.... Mon Vatican à moi, c'est la taverne de maître Sébaldus! C'est

là que j'étudie les beaux modèles, et les effets de lumière en

vidant des chopes.... C'est bien plus amusant que de rêver sur des

ruines....»

J'en aurais dit davantage, mais nous étions arrivés à ma porte.

«Allons ... bonsoir, maître Conrad, m'écriai-je en lui serrant la

main, et sans rancune.

--De la rancune! fit le vieux maître en souriant, tu sais bien qu'au

fond je suis de ton avis.... Si je te dis quelquefois d'aller en

Italie, c'est pour faire plaisir à dame Catherine.... Mais suis ton

idée, Kasper.... Ceux qui prennent l'idée d'un autre ne font jamais

rien.»

Contes de la Montagne · 第 31 / 41 题