Une heure après ma conversation avec Odile, Sperver et moi nous
sortions ventre à terre du Nideck.
Le piqueur, courbé sur le cou de son cheval, n'avait qu'un cri:
«Hue!...»
Il allait si vite que son grand mecklembourg, la crinière flottante,
la queue droite et les jarrets tendus, semblait immobile: il fendait
littéralement l'air. Quant à mon petit ardennais, je crois qu'il avait
pris le mors aux dents. Lieverlé nous accompagnait, voltigeant à nos
côtés comme une flèche. Le vertige nous emportait sur ses ailes!
Les tours du Nideck étaient loin, et Sperver avait pris l'avance,
comme d'habitude, lorsque je m'écriai:
«Halte, camarade! halte!... Avant de poursuivre notre route,
délibérons!»
Il fit volte-face.
«Dis-moi seulement, Fritz, s'il faut tourner à droite ou à gauche.
--Non, approche, il est indispensable que tu connaisses le but de
notre voyage. En deux mots, il s'agit de prendre la vieille!»
Un éclair de satisfaction illumina la figure longue et jaune du vieux
braconnier ... ses yeux étincelèrent.
«Ah! ah! fit-il, je savais bien que nous serions forcés d'en venir
là.»
Et d'un mouvement d'épaule, il fit glisser sa carabine dans sa main.
Ce geste significatif me donna l'éveil.
«Un instant, Sperver! il ne s'agit pas de tuer la Peste-Noire, mais de
la prendre vivante.
--Vivante?
--Sans doute ... et pour t'épargner bien des remords, je dois te
prévenir que la destinée de la vieille est liée à celle de ton maître.
Ainsi, la balle qui la frapperait tuerait le comte du même coup.»
Sperver ouvrit la bouche, tout stupéfait. «Est-ce bien vrai, Fritz?
--C'est positif.»
Il y eut un long silence; nos deux chevaux,
Fox et Reppel, balançaient la tête l'un en face de l'autre, et se
saluaient, grattant la neige du pied, comme pour se féliciter de
l'expédition. Lieverlé bâillait d'impatience, allongeant et pliant
sa longue échine maigre, comme une couleuvre, et Sperver restait
immobile, la main sur sa carabine. Tout à coup, il la fit repasser sur
son dos et s'écria:
«Eh bien! tâchons de la prendre vivante, cette Peste... nous mettrons
des gants, s'il le faut; mais ce n'est pas aussi facile que tu le
penses, Fritz.»
Et la main étendue vers les montagnes qui se déroulaient en
amphithéâtre autour de nous, il ajouta:
«Regarde: voici l'Altenberg, le Birkenwald, le Schnéeberg, l'Oxenhorn,
le Rhéethâl, le Behrenkopf ... et si nous montions un peu, tu verrais
cinquante autres pics à perte de vue, jusque dans les plaines du
Palatinat; il y a là dedans des rochers, des ravins, des défilés, des
torrents et des forêts, toujours des forêts: ici des sapins, plus loin
des hêtres, plus loin des chênes. La vieille se promène au milieu de
tout cela; elle a bon pied, bon oeil; elle vous flaire d'une lieue.
Allez donc la prendre.
--Si c'était facile, où serait le mérite? Je ne t'aurais pas choisi
tout exprès.
--C'est bel et bon, ce que tu me chantes-là, Fritz!... Encore si nous
tenions un bout de sa piste, je ne dis pas qu'avec du courage, de la
patience....
--Quant à sa piste, ne t'en inquiète pas, je m'en charge.
--Toi?
--Moi-même.
--Tu te connais à trouver une piste?
--Et pourquoi pas?
--Ah! du moment que tu ne doutes de rien ... que tu penses en savoir
plus que moi ... c'est autre chose ... marche en avant, je te suis.»
Il était facile de voir le dépit du vieux chasseur, irrité de ce que
j'osais toucher à ses connaissances spéciales. Aussi, riant dans
ma barbe, je ne me fis pas répéter l'invitation, et je tournai
brusquement à gauche, sûr de couper les traces de la vieille, qui, de
la poterne, après s'être enfuie avec le comte, avait dû traverser la
plaine pour regagner la montagne.
Sperver marchait derrière moi, sifflant d'un air d'indifférence, et je
l'entendais murmurer: «Allez donc chercher en plaine les traces de la
Louve!... un autre se serait imaginé qu'elle a dû suivre la lisière
du bois, comme d'habitude.... Mais il paraît qu'elle se promène
maintenant à droite et à gauche, les mains dans les poches, comme un
bourgeois de Tubingue.»
Je faisais la sourde oreille, quand tout à coup je l'entendis
s'exclamer de surprise; puis me regardant d'un oeil pénétrant:
«Fritz, dit-il, tu en sais plus que tu n'en dis!
--Comment cela, Gédéon?
--Oui, cette piste que j'aurais cherchée huit jours ... tu la trouves
du premier coup. Ça n'est pas naturel!
--Où la vois-tu donc?
--Eh! n'aie pas l'air de regarder à tes pieds!»
Et m'indiquant au loin une traînée blanche à peine perceptible:
«La voilà!»
Aussitôt il prit le galop; je le suivis, et, deux minutes après, nous
mettions pied à terre: c'était bien la trace de la Peste-Noire!
«Je serais curieux de savoir, s'écria Sperver en se croisant les bras,
d'où diable cette trace peut venir.
--Que cela ne t'inquiète pas.
--Tu as raison, Fritz, ne fais pas attention à mes paroles ... je
parle quelquefois en l'air. Le principal est de savoir où la piste
nous mènera.»
Et cette fois le piqueur mit le genou dans la neige.
J'étais tout oreilles; lui, tout attention.
«La trace est fraîche, dit-il à la première inspection; elle est de
cette nuit! C'est étrange, Fritz: pendant la dernière attaque du
comte, la vieille rôdait autour du Nideck.»
Puis, examinant avec plus de soin:
«Elle est de trois à quatre heures du matin.
--Comment le sais-tu?
--L'empreinte est nette, il y a du grésil tout autour. La nuit
dernière, vers minuit, je suis sorti pour fermer les portes: il
tombait du grésil ... il n'y en a pas sur la trace; donc elle a été
faite depuis.
--C'est juste, Sperver; mais elle peut avoir été faite beaucoup plus
tard: à huit ou neuf heures, par exemple.
--Non, regarde, elle est couverte de verglas. Il ne tombe de
brouillard qu'au petit jour.... La vieille est passée depuis le grésil
... avant le verglas ... de trois à quatre heures du matin.»
J'étais émerveillé de la perspicacité de Sperver.
Il se releva, frappant ses mains l'une contre l'autre, pour en
détacher la neige, et, me regardant d'un air rêveur, il ajouta, comme
se parlant à lui-même:
«Mettons, au plus tard, cinq heures du matin.... Il est bien midi,
n'est-ce pas, Fritz?
--Midi moins un quart.
--Bon! la vieille a sept heures d'avance sur nous. Il nous faudra
suivre, pas à pas, tout le chemin qu'elle a fait... A cheval, nous
pouvons la gagner d'une heure sur deux; et, supposé qu'elle marche
toujours, à sept ou huit heures du soir, nous la tenons... En route,
Fritz, en route!»
Nous repartîmes, suivant les traces... Elles nous guidaient droit vers
la montagne.
Tout en galopant, Sperver me disait:
«Si le bonheur voulait que cette maudite Peste fût entrée dans un
trou, quelque part, ou qu'elle se fût reposée une heure ou deux, nous
pourrions la tenir avant la fin du jour.
--Espérons-le, Gédéon.
--Oh!! n'y compte pas ... n'y compte pas. La vieille Louve est
toujours en route ... elle est infatigable ... elle balaye tous les
chemins creux du Schwartz-Wald.... Enfin, il ne faut pas se flatter
de chimères.... Si, par hasard, elle s'est arrêtée ... tant mieux ...
nous en serons plus contents ... et si elle a marché toujours ... eh
bien! nous ne serons pas découragés!... Allons, un temps de galop ...
hop! hop!... Fox!»
C'est une étrange situation que celle de l'homme à la chasse de son
semblable; car, après tout, cette malheureuse était notre semblable;
elle était douée comme nous d'une âme immortelle; elle sentait,
pensait, réfléchissait comme nous; il est vrai que des instincts
pervers la rapprochaient sous quelques rapports de la louve, et qu'un
grand mystère planait sur sa destinée. La vie errante avait sans doute
oblitéré chez elle le sens moral, et même effacé le caractère humain;
mais toujours est-il que rien, rien au monde, ne nous donnait le droit
d'exercer sur elle le despotisme de l'homme sur la brute.
Et pourtant, une ardeur sauvage nous entraînait à sa poursuite;
moi-même, je sentais bouillonner mon sang, j'étais déterminé à ne
reculer devant aucun moyen, pour m'emparer de cet être bizarre.
La chasse au loup, au sanglier, ne m'aurait pas inspiré la même
exaltation!
La neige volait derrière nous, et quelquefois des fragments de glace,
enlevés par le fer comme à l'emporte-pièce, sifflaient à nos oreilles.
Sperver, tantôt le nez en l'air, sa grande moustache rousse au vent
... tantôt son oeil gris sur la piste, me rappelait ces fameux
Baskirs, que j'avais vus traverser l'Allemagne dans mon enfance, et
son grand cheval, maigre, sec, musculeux, la crinière développée, le
corsage svelte comme un lévrier, complétait l'illusion.
Lieverlé, dans son enthousiasme, bondissait parfois à la hauteur de
nos chevaux, et je ne pouvais m'empêcher de frémir, en songeant à sa
rencontre avec la Peste: il était capable de la mettre en pièces,
avant qu'elle eût le temps de jeter un cri.
Du reste, la vieille nous donnait terriblement à courir. Sur chaque
colline, elle avait fait un crochet, à chaque monticule nous trouvions
une fausse trace.
«Encore ici, criait Sperver, ce n'est rien ... on voit de loin; mais
dans le bois, ce sera bien autre chose.... C'est là qu'il faudra
ouvrir l'oeil!... Vois-tu, la maudite bête, comme elle sait fausser la
piste!... La voilà qui s'est amusée à balayer ses pas ... et puis, sur
cette hauteur exposée au vent, elle s'est glissée jusqu'au ruisseau
... elle l'a suivi dans le cresson pour gagner le coin des
bruyères.... Sans ces deux pas-ci, elle nous dévoyait pour sûr!»
Nous venions d'atteindre la lisière d'un bois de sapins. La neige,
dans ces sortes de forêts, ne dépasse jamais l'envergure des rameaux.
C'était un passage difficile. Sperver mit pied à terre pour mieux y
voir, et me fit placer à sa gauche, afin d'éviter mon ombre.
Il y avait là de grandes places couvertes de feuilles mortes, et de
ces brindilles flexibles de sapin, qui ne prennent pas l'empreinte.
Aussi, n'était-ce que dans les espaces libres, où la neige était
tombée, que Sperver retrouvait le fil de la trace.
Il nous fallut une heure pour sortir de ce bouquet d'arbres. Le vieux
braconnier s'en rongeait la moustache, et son grand nez formait un
demi-cercle. Quand je voulais seulement dire un mot, il m'interrompait
brusquement et s'écriait:
«Ne parle pas, ça me trouble!» Enfin nous redescendîmes dans un vallon
à gauche, et Gédéon, m'indiquant les pas de la Louve, au versant des
bruyères:
«Ceci, vieux, dit-il, n'est pas une fausse sortie, nous pouvons la
suivre en toute confiance.
--Pourquoi?
--Parce que la Peste a l'habitude, dans toutes ses contre-marches, de
faire trois pas de côté, puis de revenir sur ses brisées, d'en
faire cinq ou six de l'autre, et de sauter brusquement dans une
éclaircie.... Mais, quand elle se croit bien couverte, elle débusque
sans s'inquiéter des feintes.... Tiens, que t'ai-je dit?... Elle
bourre maintenant sous les broussailles comme un sanglier ... il
ne sera pas difficile de suivre sa voie.... C'est égal, mettons-la
toujours entre nous, et allumons une pipe.»
Nous fîmes halte, et le brave homme, dont la figure commençait à
s'animer, me regardant avec enthousiasme, s'écria:
«Fritz, ceci peut être un des plus beaux jours de ma vie! Si nous
prenons la vieille, je veux la ficeler comme un paquet de guenilles
sur la croupe de Fox. Une seule chose m'ennuie.
--Quoi?
--C'est d'avoir oublié ma trompe.... J'aurais voulu sonner la rentrée
en approchant du Nideck. Ha! ha! ha!»
Il alluma son tronçon de pipe, et nous repartîmes.
Les traces de la Louve gagnaient alors le haut des bois sur une pente
tellement roide, qu'il nous fallut plusieurs fois mettre pied à terre
et conduire nos chevaux par la bride.
«La voilà qui tourne à droite, me dit Sperver; de ce côté-là les
montagnes sont à pic; l'un de nous sera peut-être forcé de tenir les
chevaux en main, tandis que l'autre grimpera pour rabattre. C'est le
diable! on dirait que le jour baisse!»
Le paysage acquérait alors une ampleur grandiose; d'énormes roches
grises, chargées de glaçons, élevaient de loin en loin leurs pointes
anguleuses, comme des écueils au-dessus d'un océan de neige.
Rien de mélancolique comme le spectacle de l'hiver dans les hautes
montagnes: les crêtes, les ravins, les arbres dépouillés, les bruyères
scintillantes de givre, prennent à vos regards un caractère d'abandon
et de tristesse indicible... Et le silence,--si profond que vous
entendez une feuille glisser sur la neige durcie, une brindille se
détacher de l'arbre,--le silence vous pèse, il vous donne l'idée
incommensurable du néant!...
Que l'homme est peu de chose! Deux hivers consécutifs ... et la vie
est balayée de la terre.
Par instants l'un de nous éprouvait le besoin d'élever la voix ...
c'était une parole insignifiante:
«Ah! nous arriverons!... Quel froid de loup!...»
Ou bien:
«Hé! Lieverlé... tu baisses l'oreille.»
Tout cela pour s'entendre soi-même, pour se dire:
«Oh! je me porte bien ... hum! hum!»
Malheureusement, Fox et Reppel commençaient à se fatiguer; ils
enfonçaient jusqu'au poitrail et ne hennissaient plus comme au départ.
Et puis les défilés inextricables du Schwartz-Wald se prolongent
indéfiniment. La vieille aimait ces solitudes: ici elle avait fait
le tour d'une hutte de charbonnier abandonnée, plus loin elle avait
arraché des racines qui croissent sur les roches moussues ... ailleurs
elle s'était assise au pied d'un arbre, et cela récemment, il y avait
tout au plus deux heures, car les traces étaient fraîches; aussi notre
espoir et notre ardeur s'en redoublaient... Mais le jour baissait à
vue d'oeil!
Chose étrange, depuis notre départ du Nideck, nous n'avions rencontré
ni bûcherons, ni charbonniers, ni ségares.... Dans cette saison, la
solitude du Schwartz-Wald est aussi profonde que celle des steppes de
l'Amérique du Nord.
A cinq heures, la nuit était venue; Sperver fit halte, et me dit:
«Mon pauvre Fritz, nous sommes partis deux heures trop tard.... La
Louve a trop d'avance sur nous! Avant dix minutes, il va faire noir
sous les arbres comme dans un four.... Ce qu'il y a de plus simple,
c'est de gagner la Roche-Creuse, à vingt minutes d'ici, d'allumer un
bon feu, de manger nos provisions et de vider notre peau de bouc. Dès
que la lune se lèvera, nous reprendrons la piste, et si la vieille
n'est pas le diable en personne, il y a dix à parier contre un, que
nous la trouverons morte de froid, au pied d'un arbre, car il est
impossible qu'une créature humaine puisse supporter de telles
fatigues, par un temps comme celui-ci.... Sébalt lui-même, qui est le
premier marcheur du Schwartz-Wald, n'y résisterait pas!... Voyons,
Fritz, qu'en penses-tu?
--Je pense qu'il faudrait être fou pour agir autrement ... et d'abord
je ne me sens plus de faim.
--Eh bien donc, en route!»
Il prit les devants et s'engagea dans une gorge étroite, entre
deux lignes de rochers à pic. Les sapins croisaient leurs branches
au-dessus de nos têtes... Sous nos pieds coulait un torrent presque
à sec, et, de loin en loin, quelque rayon égaré dans ces profondeurs
faisait miroiter le flot terne comme du plomb.
L'obscurité devint telle que je dus abandonner la bride de Reppel.
Les pas de nos chevaux sur les cailloux glissants avaient des
retentissements bizarres, comme des éclats de rire de Macaques.... Les
échos des rochers répétaient coup sur coup, et, dans le lointain, un
point bleu semblait grandir a notre approche:--c'était l'issue de la
gorge.
«Fritz, me dit Sperver, nous sommes ici dans le lit du torrent de la
Tunkelbach. C'est le défilé le plus sauvage de tout le Schwartz-Wald;
il se termine par une sorte de cul-de-sac, qu'on appelle _la Marmite
du Grand Gueulard._ Au printemps, à l'époque de la fonte des neiges,
la Tunkelbach vomit là dedans toutes ses entrailles, d'une hauteur de
deux cents pieds. C'est un tapage épouvantable. Les eaux jaillissent
et retombent en pluie jusque sur les montagnes environnantes. Parfois
même elles emplissent la grande caverne de la Roche-Creuse ... mais à
cette heure, elle doit être sèche comme une poire à poudre, et nous
pourrons y faire un bon feu.»
Tout en écoutant Gédéon, je considérais ce sombre défilé, et je me
disais que l'instinct des fauves, cherchant de tels repaires, loin du
ciel, loin de tout ce qui égaie l'âme ... que cet instinct tient du
remords. En effet, les êtres qui vivent en plein soleil: la chèvre
debout sur son rocher pointu, le cheval emporté dans la plaine, le
chien qui s'ébat près de son maître, l'oiseau qui se baigne en pleine
lumière ... tous respirent la joie, le bonheur ... ils saluent le jour
de leurs danses et de leurs cris d'enthousiasme.... Et le chevreuil
qui brame à l'ombre des grands arbres, dans ses paquis verdoyants, a
quelque chose de poétique comme l'asile qu'il préfère ... le sanglier,
quelque chose de brusque, de bourru, comme les halliers impénétrables
où il s'enfonce ... l'aigle, de fier, d'altier comme ses rochers à pic
... le lion, de majestueux comme les voûtes grandioses de sa caverne
... mais le loup, le renard, la fouine, recherchent les ténèbres ...
la peur les accompagne; cela ressemble au remords!
Je rêvais encore à ces choses, et je sentais déjà l'air vif me frapper
au visage,--car nous approchions de l'issue de la gorge,--quand tout à
coup un reflet rougeâtre passa sur la roche à cent pieds au-dessus de
nous, empourprant le vert sombre des sapins, et faisant scintiller les
guirlandes de givre.
«Ha! fit Sperver d'une voix étouffés, nous tenons la vieille!»
Mon coeur bondit; nous étions pressés l'un contre l'autre.
Le chien grondait sourdement.
«Est-ce qu'elle ne peut pas s'échapper? demandai-je tout bas.
--Non, elle est prise comme un rat dans une ratière ... _la Marmite du
Grand Gueulard_ n'a pas d'autre issue que celle-ci, et, tout autour,
les rochers ont deux cents pieds de haut.... Ha! Ha! je te tiens,
vieille scélérate!»
Il mit pied à terre dans l'eau glacée, me donnant la bride de son
cheval à tenir.... Un tremblement me saisit.... J'entendis dans le
silence le tic tac rapide d'une carabine qu'on arme. Ce petit bruit
strident me passa par tous les nerfs.
«Sperver, que vas-tu faire?
--Ne crains rien ... c'est pour l'effrayer.
--A la bonne heure! mais, pas de sang! rappelle-toi ce que je t'ai
dit: «La balle qui frapperait la Peste, tuerait également le comte!»
--Sois tranquille.»
Il s'éloigna sans m'écouter davantage. J'entendis le clapotement de
ses pieds dans l'eau, puis je vis sa haute taille debout à l'issue
de la gorge, noire sur le fond bleuâtre. Il resta bien cinq minutes
immobile. Moi, penché, attentif, je regardais, m'approchant tout
doucement. Comme il se retournait, je n'étais plus qu'à trois pas.
«Chut! fit-il d'un air mystérieux.... Regarde!»
Au fond de l'anse, taillée à pic comme une carrière dans la montagne,
je vis un beau feu dérouler ses spirales d'or à la voûte d'une
caverne, et devant le feu un homme accroupi, qu'à son costume je
reconnus pour le baron de Zimmer-Blouderic.
Il était immobile, le front dans les mains, et semblait réfléchir.
Derrière lui, une forme noire gisait étendue sur le sol, et, plus
loin, son cheval à demi perdu dans l'ombre nous regardait l'oeil fixe,
l'oreille droite, les naseaux tout grands ouverts.
Je restai stupéfait:
Comment le baron de Zimmer se trouvait-il à cette heure dans cette
solitude?... Qu'y venait-il faire?... s'était-il égaré?...
Les suppositions les plus contradictoires se heurtaient dans mon
esprit, et je ne savais à laquelle m'arrêter, quand le cheval du baron
se prit à hennir.
A ce bruit, son maître releva la tête:
«Qu'as-tu donc, Donner?» dit-il.
Puis, à son tour, il regarda dans notre direction, les yeux
écarquillés.
Cette tête pâle aux arêtes saillantes, aux lèvres minces, aux grands
sourcils noirs contractés, et creusant au milieu du front une longue
ride perpendiculaire, m'aurait frappé d'admiration dans toute autre
circonstance; mais alors un sentiment d'appréhension indéfinissable
s'était emparé de mon âme, et j'étais plein d'inquiétude.
Tout à coup le jeune homme s'écria:
«Qui va là?
--Moi, Monseigneur, répondit aussitôt Gédéon en s'avançant vers lui,
moi ... Sperver, le piqueur du comte de Nideck!...»
Un éclair traversa le regard du baron, mais pas un muscle de sa figure
ne tressaillit. Il se leva, ramenant d'un geste sa pelisse sur ses
épaules. J'attirai les chevaux et le chien, qui se mit subitement à
hurler d'une façon lamentable.
Qui n'est sujet à des craintes superstitieuses? Aux plaintes de
Lieverlé, j'eus peur, un frisson glacial me parcourut tout le corps.
Sperver et le baron se trouvaient à cinquante pas l'un de l'autre: le
premier, immobile au milieu de l'anse, la carabine sur l'épaule; le
second, debout sur la plate-forme extérieure de la caverne, la tête
haute, l'oeil fier et nous dominant du regard.
«Que voulez-vous? dit le jeune homme d'un accent agressif.
--Nous cherchons une femme, répondit le vieux braconnier, une femme
qui vient tous les ans rôder autour du Nideck, et nous avons l'ordre
de l'arrêter!
--A-t-elle volé?
--Non.
--A-t-elle tué?
--Non, Monseigneur.
--Alors que lui voulez-vous? De quel droit la poursuivez-vous?»
Sperver se redressa et fixant ses yeux gris sur le baron:
«Et vous, de quel droit l'avez-vous prise? fit-il avec un sourire
bizarre, car elle est là ... je la vois au fond de la caverne... De
quel droit mettez-vous la main dans nos affaires?... Ne savez-vous pas
que nous sommes ici sur les terres du Nideck ... et que nous avons
droit de haute et basse justice?»
Le jeune homme pâlit, et d'un ton rude: «Je n'ai pas de comptes à vous
rendre, dit-il.
--Prenez garde, reprit Sperver, je viens avec des paroles de paix, de
conciliation. J'agis au nom du seigneur Yéri-Hans, je suis dans mon
droit, et vous me répondez mal,
--Votre droit?... fit le jeune homme avec un sourire amer. Ne parlez
pas de votre droit... Vous me forceriez à vous dire le mien!...
--Eh bien! dites-le! s'écria le vieux braconnier, dont le grand nez se
courbait de colère.
--Non, répondit le baron, je ne vous dirai rien, et vous n'entrerez
pas!
--C'est ce que nous allons voir!» fit Sperver en avançant vers la
caverne.
Le jeune homme tira son couteau de chasse... Alors, moi, voyant cela,
je voulus m'élancer entre eux. Malheureusement, le chien que je tenais
en laisse m'échappa d'une secousse et m'étendit à terre. Je crus le
baron perdu; mais, au même instant, un cri sauvage partit du fond de
la caverne, et, comme je me relevais, j'aperçus la vieille debout
devant la flamme, les vêtements en lambeaux, la tête rejetée en
arrière, les cheveux flottants sur les épaules; elle levait au ciel
ses longs bras maigres et poussait des hurlements lugubres, comme la
plainte du loup par les froides nuits d'hiver, quand la faim lui tord
les entrailles.
Je n'ai rien vu de ma vie d'aussi épouvantable ... Sperver, immobile,
l'oeil fixe, la bouche entr'ouverte, semblait pétrifié. Le chien
lui-même, à cette apparition inattendue, s'était arrêté quelques
secondes ... mais courbant tout à coup son échine hérissée de colore,
il reprit sa course avec un grondement d'impatience qui me fit frémir.
La plate-forme de la caverne se trouvait à huit ou dix pieds du sol,
sans cela il l'eût atteinte du premier bond. Je l'entends encore
franchir les broussailles couvertes de givre.... Je vois le baron se
jeter devant la vieille, en criant d'une voix déchirante:
«Ma mère!... »
Puis le chien reprendre un dernier élan, et Sperver, rapide comme
l'éclair, le mettre en joue et le foudroyer aux pieds du jeune homme.
Cela s'était passé dans une seconde. Le gouffre s'était illuminé, et
les échos lointains se renvoyaient l'explosion dans leurs profondeurs
infinies. Le silence parut ensuite grandir, comme les ténèbres après
l'éclair.
Quand la fumée de la poudre se fut dissipée, j'aperçus Lieverlé gisant
à la base du roc ... et la vieille évanouie dans les bras du jeune
homme. Sperver, pâle, regardant le baron d'un oeil sombre, laissait
tomber la crosse de sa carabine à terre, la face contractée et les
yeux a demi fermés d'indignation.
«Seigneur de Blouderic, dit-il, la main étendue vers la caverne, je
viens de tuer mon meilleur ami, pour sauver cette femme ... votre
mère!... Rendez grâces au ciel que sa destinée soit liée à celle du
comte.... Emmenez-la!... Emmenez-la!... et qu'elle ne revienne plus
... car je ne répondrais pas du vieux Sperver!...»
Puis, jetant un coup d'oeil sur le chien:
«Mon pauvre Lieverlé!... s'écria-t-il d'une voix déchirante. Ah!
voilà donc ce qui m'attendait ici.... Viens, Fritz ... partons ...
sauvons-nous ... Je serais capable de faire un malheur!...»
Et saisissant Fox par la crinière, il voulut se mettre en selle;
mais, tout à coup le coeur lui creva, et laissant tomber sa tête sur
l'épaule de son cheval, il se prit à sangloter comme un enfant.